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Full text of "Le page disgracié, où l'on voit de vifs caractères d'hommes de tous temperamens et de toutes professions"

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BIBHOTKECA j 



LE 

PAGE DISGRACIÉ 



PARIS. TYP. DE E. PLOK, NOURRIT ET C'e,RUE GARANCIERE, 8 



LE PAGE 

DISGRACIÉ 

ou l'on voit de vifs caractères d'hommes 

de tous temperamens et de toutes professions 

PAR 

TRISTAN L'HERMITE 



NOUVELLE EDITION 

AVEC UNE INTRODUCTION ET DES NOTES 

PAR 

AUGUSTE DIETRIGH 




PARIS 

LIBRAIRIES PLON 

E. PLON, NOURRIT et C'% IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

Rue Garancière, lo 

MDCCCXCVIII 




/J03 



ERNEST COURBET, 

receveur municipal de paris. 

Mon cher ami, 

Vous avez contribué à renforcer en moi, au cours 
de nos conversations de omni re scibili, comme 
disait cet étonnant Pic de la Mirandole, le goût des 
choses de notre vieille littérature. Aussi est-ce pour 
moi un devoir et une vive satisfaction de dédier 
cette réimpression de la curieuse et charmante auto- 
biographie de Tristan VHermite, Le Page disgra- 
cié, à Vérudit et spirituel éditeur des Élégies de la 
belle Fille de Ferry Julyot, des Poésies d'Olivier 
de Magny, des Contes d'Eutrapel de Noël du 
Fail, de La Macette du sieur de UEspine, et des 
Satyres de Mathurin Régnier. 

A. D, 
Paris, janvier 1898. 



INTRODUCTION 



Tristan L'Hermite est un exemple, à joindre à tant 
d'autres, des vicissitudes de la renommée littéraire. 
Auteur dramatique fort applaudi en son temps, et 
dont la pièce de début, la fameuse tragédie de Ma- 
riamne, contre-balança le succès du Cid, joué la même 
année ; poète lyrique à l'inspiration bien personnelle 
et au souffle large et parfois superbe ; polygraphe 
mtéressant dans ses Plaidoyers historiques et ses 
Lettres mêlées ; conteur à la fois aimable et amusant 
dans sa curieuse autobiographie du Page disgracié, 
si instructive, en outre, sous le rapport des événe- 
ments comme des mœurs de la période qu'elle em- 
brasse , cet écrivain à la physionomie accentuée et 
chevaleresque, ce membre de l'Académie française 
dont le nom caractéristique semble si bien fait pour 
s'imposer au souvenir, est aujourd'hui une figure pas- 
sablement effacée, dont ceux-là seuls parviennent à se 
faire une idée un peu nette, qui, par goût ou par mé- 
tier, entreprennent la tâche laborieuse de dénombrer 
les astres secondaires et jusqu'aux nébuleuses du fir- 
mament littéraire. 

On ne savait sur les circonstances de la vie de 
Tristan L'Hermite, tout récemment encore, que ce 
que nous avaient dit à son sujet Pellisson, le pre- 



VIII Introduction. 

mier historien de l'Académie française, et son con- 
tinuateur d'Olivet, Bayle, Baillet, les frères Par- 
faict, l'abbé Gouget, et quelques anecdotiers tels que 
Loret, Chevreau, Guéret, etc. Ces maigres rensei- 
gnements étaient loin de constituer une biographie 
tant soit peu sérieuse. Aujourd'hui, grâce à un jeune 
et brillant professeur de l'Université, M. N.-M. Ber- 
nardin, qui a pris Tristan L'Hermite pour sujet de sa 
thèse de doctorat, on n'ignore absolument plus rien 
sur l'auteur de Mariamne et du Page disgracié K 
M. Bernardin a écrit sur lui un livre complet et défi- 
nitif, qu'on serait même tenté de trouver un peu gros 
et un peu surabondant de détails, si tout n'avait pas 
été à aire en cette matière, et si ce luxe d'érudition 
minutieuse, de rapprochements et de commentaires, 
ne répondait pas aux exigences de l'histoire littéraire 
telle qu'on la comprend de nos jours, surtout en Sor- 
bonne. Nos recherches personnelles en vue d'une 
courte biographie de l'auteur du Page disgracié, 
entreprises avant la publication du livre de M. Ber- 
nardin, se retrouvent naturellement dans le travail de 
celui-ci, qui n'a rien laissé échapper et qui a décou- 
vert, en outre, une grande quantité de faits nouveaux; 
aussi est-ce à la lumière projetée par son étude sur 
l'existence de notre auteur, que nous résumerons, le 
cas échéant, certains points de celle-ci. 



François-Tristan L'Hermite naquit au château de 
Souliers^, entre Guéret et Bourganeuf, dans la 

1 . Un précurseur de Racine : Tristan L'Hermite, sieur du 
Solier (1601-165$), sa famille, sa vie, ses œuvres. — 
Paris, 1895. 

2. On lit aussi dans les imprimés du temps : Soliers, 
Solier, Soulier, etc. — Il ne faut pas confondre cet endroit 
avec celui du même nom, près Toulon, le lieu de naissance 



Introduction. ix 

Haute-Marche (aujourd'hui département de la Creuse), 
probablement en 1601. Son nom est L'Hermite, tan- 
dis que Tristan n'est qu'un surnom dont il se para 
vers vingt ans, en vue de rappeler des traditions de 
famille. 

Descendait-il de Pierre L'Hermite, le prédicateur 
de la première croisade ? Descendait-il de Tristan 
L'Hermite, le « compère » de Louis XI ? 

Nul, parmi les contemporains, ne contestait aux 
L'Hermite de Souliers leur parenté avec l'illustre 
pèlerin^ et, bien que mise en doute par certains cher- 
cheurs de nos jours, elle paraît plutôt prouvée. C'est, 
en revanche, une chose mdiscutable aujourd'hui, que 
l'auteur du Page disgracié n'était pas de la même 
famille que le trop fameux grand prévôt de l'hôtel de 
Louis XI. Celui-ci n'était pas un Marchois, et ses 
armoiries différaient complètement de celles des L'Her- 
mite de Souliers. 

Quoi qu'il en soit, ces derniers appartenaient à une 
vieille famille que, du quatorzième siècle aux der- 
nières années du seizième, on trouve établie et puis- 
sante dans la Marche, Vers ce moment, sa fortune 
s'obscurcit. « Un grand procez criminel où mon père 
fut enveloppé dés l'âge de dix-sept ans acheva presque 
sa ruine " , nous dit Tristan (V. plus loin, p. 1 3). On 
ne saurait à peu près rien sur cet événement, si 
M. Bernardin n'avait pas eu la bonne fortune de 
retrouver aux Archives nationales les traces de cette 
dramatique affaire. Résumons-la en quelques mots. 

La Ligue comptait dans la Marche de nombreux 
partisans. Aussitôt après l'assassinat de Henri III, 
Henri IV y envoya un gouverneur à sa dévotion. 

du poète macaronique Antoine d'Arena, l'auteur du poème, 
si intéressant au point de vue historique, dirigé contre l'in- 
vasion de Charles-Quint en Provence : Meygra entrepriza ca~ 
toliqui imperaîoris, quando de anno Domini IJ36 veniebat 
per Provmsam bene carossatus in postam, etc. — Avignon, 
1537. 



X Introduction. 

Parmi les plus ardents champions du roi étaient 
Louis et Claude L'Hermite, et leur neveu Pierre, le 
futur père de notre auteur. Un jour, en mai 1 591 , on 
retira d'un étang le corps d'un homme tout botté, 
avec une pierre au cou et une autre aux jambes, et la 
tête trouée d'un coup de pistolet. C'était le cadavre 
de Jacques Voisin, vice-sénéchal de Guéret, ville_ qui 
tenait pour la Ligue. La rumeur publique désigna 
comme ses meurtriers les sieurs du Souliers. Ils 
furent arrêtés et passèrent vingt-deux mois en prison, 
à Guéret. Informe de leur cas et reconnaissant des 
services rendus, Henri IV leur offrit des lettres d'abo- 
lition, qu'ils refusèrent, affirmant qu'ils n'étaient pas 
coupables. Renvoyés devant le Parlement, d'abord à 
Tours, où Claude mourut subitement, non sans soup- 
çon d'avoir été empoisonné par les ennemis du roi, 
puis à Paris, Louis et Pierre furent jugés en fé- 
vrier 1 595, et condamnés à être décapités en place de 
Grève. C'est alors qu'une ti des plus belles, et des 
plus excellentes femmes du monde v (lisez : Gabrielle 
d'Estrées), s'employa pour leur salut et obtint leur 
grâce du roi, en dépit des i^ remonstrances ^ faites à 
celui-ci par le premier Présidente Mais si Henri IV 
les arrachait aux bourreaux, ils ne devaient sortir de 
prison qu'après le payement des fortes indemnités et 
amendes auxquelles ils avaient été, en outre, con- 
damnés. 

C'est à son procès que Pierre L'Hermite dut son 
mariage. Il s'était trom-é en rapport, à cette occa- 
sion, avec un honorable gentilhomme très bien en 
cour, Pierre Miron, sieur de Malabry, et a en peu de 
temps... conclut d'espouser sa fille ^ . (Nous citons 
encore Tristan.) On peut estimer que la reconnais- 
sance entrait pour quelque chose dans cette résolu- 
tion. Le jeune homme n'avait guère que vingt-trois 

I. Mémoires-Journaux de P. de L'Estoile, librairie des 
bibliophiles, t. VII, p. 22. 



Introduction. xi 

ans, et Elisabeth Miron en avait plus de trente-deux. 
Elle semble, de plus, avoir été médiocrement jolie. En 
revanche, elle apportait en dot au condamné l'honora- 
bilité d'une famille connue, d'illustres alliances, et, 
ce qui n'était pas à dédaigner, dans l'embarras de ses 
affaires, une somme de douze mille livres. Le mariage 
fut célébré vers la fin de l'été de M 97. « Deux ou 
trois ans en suite je vins au monde i> , dit Tristan. 



II 



Si la vie de notre auteur, à partir du moment 011 il 
atteignit l'âge d'homme, est restée jusqu'ici à peu 
près Ignorée, il y a peu d'écrivains, par contre, sur 
l'enfance et l'adolescence desquels nous possédions 
autant de renseignements. Son autobiographie du 
Page dis gracié y publiée pour la première fois en 1643, 
nous édifie complètement à cet égard. Le lecteur l'a 
sous les yeux, et il nous suffira d'en présenter très 
brièvement les grandes lignes. 

Son aïeule maternelle étant venue voir sa fille, fut 
si charmée de la vivacité d'esprit de son petit-fils , 
qu'elle le demanda à ses parents pour l'élever, le 
ramena à Paris, et l'envoya aux écoles. Un peu plus 
tard, Pierre L'Hermite quitta son château de Sou- 
liers et vint passer quelque temps dans la capitale. 
Reçu par le roi, dont il était gentilhomme servant 
ordinaire, Henri IV l'interrogea sur sa famille, et, 
apprenant qu'il avait plusieurs garçons, déclara qu'il 
voulait se charger du sort du petit François. On con- 
duisit celui-ci au Louvre ; le roi le trouva a joli » , c'est- 
à-dire, dans la langue du temps, gentil et avenant, et 
l'attacha comme page à Henri de Bourbon, le fils 
qu'il avait eu de la marquise de Verneuil. Les deux 
enfants étaient à peu près du même âge. 

L'éducation qu'il reçut et les tours pendables qu'il 
joua à son précepteur, ses ingénieuses inventions en 



XII Introduction. 

vue d'amuser je jeune prince, sa passion naissante 
pour le jeu, qui fut le mauvais démon de sa vie, ses 
espiègleries et « postiqueries ■!> parfois un peu bien 
indélicates^ sa croyance invincible à l'influence des 
astres et à la fatalité, comme son goût précoce pour 
les diverses formes de l'art, la poésie, la peinture, la 
musique, on trouvera tout cela exposé au long dans 
son récit. 

Descendant d'une race dont a vingt-six avoient 
passé par les mains des bourreaux » , nous apprend 
L'Estoile, il en avait hérité le sang bouillant et la 
violence prime-sautière. Ayant blessé successivement 
à coups d'épée un cuisinier, qui avait eu le tort de lui 
jouer une mauvaise farce, puis, à Fontainebleau, un 
promeneur qui l'avait heurté par mégarde, il prit à 
deux reprises la fuite, bien décidé, la seconde fois, à 
quitter la France pour toujours. A partir de ce moment 
commence, pour le jeune Tristan, une longue odyssée 

3ui a pour théâtre l'Angleterre, où il goûte la joie 
'une idylle amoureuse qui menace bientôt de tourner 
au tragique, l'Ecosse, où il doit se réfugier, et même 
la Norvège. C'est la partie plus ou moins romanesque 
de ses Mémoires. Rentré enfin à Paris, il y devient 
presque aussitôt l'objet d'une désagréable tentative de 
chantage de la part de son hôtelier, dont il avait im- 
prudemment courtisé la fille. Dégoûté de l'aventure, 
il se résout alors à passer en Espagne, où il avait un 
parent haut placé, le connétable Jean de Vélasque. 
Mais le hasard fit qu'il n'alla pas si loin. Il s'arrêta à 
Poitiers d'abord, puis à Loudun, où il fut engagé 
comme lecteur par l'illustre Scévole de Sainte-Mar- 
the, alors âgé de quatre-vingt-deux ans. Au bout 
d'une quinzaine de mois, les fils de celui-ci le placèrent 
en qualité de secrétaire chez Emmanuel-Philibert des 
Prés de Montpezat, marquis de Villars, frère utérin 
de Henri de Lorraine, duc de Mayenne, qui demanda 
bientôt à son frère de le lui céder. 
Le duc, d'abord partisan de la reine mère, finit par 



Introduction. xiii 

faire sa soumission au roi, à Poitiers, le 6 sep- 
tembre 1620. Le « page disgracié », qui, même au 
plus tort de sa vie aventureuse, n'avait cessé de cul- 
tiver la poésie, écrivit à la gloire du jeune monarque 
des vers que son maître trouva si beaux, qu'il voulut 
en présenter l'auteur au roi, alors au château de 
Blaye. Louis XIII accueillit Tristan de la façon la 
plus gracieuse, lui pardonna, et l'engagea à sa suite. 
Le lendemain même, 29 octobre, la cour se mit en 
route vers Paris, où elle entra le 7 novembre. Elle 
n'y fit pas un long séjour. Le 28 avril de l'année sui- 
vante, Tristan accompagna Louis XIII au siège de la 
Rochelle. Blessé à l'épaule, aux environs de Clérac, 
par un coup de bêche que lui avait asséné un paysan, 
puis tombé malade quelques jours avant le siège de 
Montauban,il ne tarda pas à être atteint par la dysen- 
terie, aggravée de la fièvre pourprée, qui décima l'ar- 
mée royale. Entré en convalescence, au bout de trois 
mois, il reprit la route de Paris, lesté de mille livres 
qu'il avait obtenues du surintendant des finances, et 
qui lui faisaient grand besoin. 



III 



C'est ici, vers la fin de novembre 162 1 , que finit le 
Pa^e disgracié. Tristan se proposait de poursuivre le 
récit de sa vie; il annonçait encore deux volumes, 
tt qui eussent été pour nous du plus haut intérêt, dit 
son biographe, puisqu'ils nous auraient fait pénétrer 
dans l'intimité du duc d'Orléans, et nous auraient 
conduits à la cour de l'infante Isabelle-Claire-Eugénie 
(la gouvernante des Pays-Bas) et sans doute à celle 
de Charles P% roi d'Angleterre, puisqu'ils nous au- 
raient vraisemblablement donné des renseignements 
précieux sur les débuts, encore si obscurs, de Molière 
et sur la troupe de Madeleine Béjart, dont était 
parente Marie Courtin de la Dehors, belle-sœur de 



xiv' Introduction. 

Tristan » . Malheureusement, il n'a pas tenu sa pro- 
messe. Il avait cependant ébauché la dernière partie 
de son ouvrage, à ce qu'affirme, dans son avertisse- 
ment, a le libraire au lecteur » ; mais on n'a pu retrou- 
ver les fragments du troisième volume en question, et 
on ne saura sans doute jamais ce qu'ils sont devenus. 

Les deux volumes du Page disgracié n'en consti- 
tuent pas moins un récit absolument complet en soi, 
puisque le héros nous y conte ses aventures jusqu'à 
un âge oii, depuis deux ou trois années déjà, on était 
hors de page. Le livre de Tristan ne peut donc être 
assimilé, sous ce rapport, à un si grand nombre de 
romans du dix-septième siècle, français ou espagnols 
(nous rapprochons ceux-ci de ceux-là , parce que ce 
n'est qu'en Espagne et en France que fleurit alors le 
roman), qui sont restés véritablement inachevés, en 
vertu même de leur caractère plus ou moins accusé de 
romans à tiroirs et du genre picaresque. Ainsi, chez 
nous, Francion, Le roman comique, Le roman bour- 
geois, et, chez nos voisins, le Gran Tacano, de Que- 
vedo, Guzman d'Alfarache, la Garduna de Sevilla, de 
Solorzano, etc. Il est même probable que, sans le 
coup d'éperon du mauvais drôle déguisé sous le nom 
d'Avellaneda, Cervantes n'aurait pas eu la patience 
d'escorter jusqu'au lit de mort son efflanqué chevau- 
cheur de chimères. Si Tristan avait donné une suite à 
l'histoire de son enfance et de sa jeunesse, il n'aurait 
pu, en tout cas, la présenter sous le même titre que 
le récit de ses premières années. 

Il n'en est pas moins très regrettable qu'après nous 
avoir fait connaître le « page », il ne nous ait pas 
renseigné sur le a courtisan » et le « littérateur » . 
« Sur le reste de sa vie, dit l'abbé d'Olivet, nul détail. 
Tout ce qu'on en sait, c'est qu'étant poète, joueur de 
profession, et gentilhomme de Gaston, duc d'Or- 
léans, aucun de ces trois métiers ne l'enrichit •. ^ 

I . Pellisson et d'Olivet, Histoire de l'Académie française, 
édit. Ch.-L. Livet, i8$8, t. I, p. joj. 



Introduction. xv 

Cependant, ce qu'ignorait d'OIivet et tout le monde 
en ce temps-là, M. Bernardin le sait désormais à 
fond, grâce à des recherches infatigables et à un 
véritable don d'intuition, qui lui apporte la preuve en 
même temps qu'il lui suggère le pressentiment. Mais 
l'espace nous est mesuré, et il nous faut, pour cette 
seconde partie de la vie de notre auteur, nous borner, 
presque autant que pour la première, aux grands 
points de repère. 

Tristan avait perdu successivement, peu de temps 
après sa rentrée en grâce, plusieurs de ses protec- 
teurs : le marquis de Villars et le duc de Mayenne, 
tués à quinze jours de distance, le connétable de 
Luynes, dont il pouvait espérer quelque chose, et un 
de ses amis les plus chers, le marquis de Humières, 
qui avait péri à Royan, avec son propre frère Séverin 
L'Hermite, dans une mine que firent jouer les assié- 
geants. Il lui restait, toutefois, d'autres appuis, et 
vers 1622 on le trouve, en qualité de gentilhomme, 
dans la maison de Gaston de France, frère de Louis XIII, 
alors âgé d'environ quatorze ans, et dont l'esprit ou- 
vert et vif donnait aes promesses que ce triste per- 
sonnage fut bien loin de tenir. 

Les sorties et les rentrées de notre poète, comme 
gentilhomme de la maison de Gaston, forment en 
quelque sorte le pivot de son existence, et sont 
comnrie le nœud d'une tragédie plus dramatique que 
ses pièces elles-mêmes. 

En quoi consistaient ses fonctions? Un premier 
maréchal des logis du jeune prince, Dubois a' Anne- 
mets, raconte que celui-ci » choisit quinze ou vingt 
gentilshommes, desquels il forma une compagnie avec 
ceux de sa maison, auxquels il taisait faire l'exercice 
trois fois la semaine, et cela avec tant d'adresse, 
qu'en peu de temps il rendit sa compagnie parfaite- 
ment bien disciplinée ' ^ . Il est assez probable que, en 

I . Mémoires d'un favory de son Altesse Royale Monsieur 
le duc d'Orléans. — Leyde, 1668, p. 1 1. 



XVI Introduction. 

dehors de ces exercices, Tristan n'était pas fort 
assidu auprès de son maître. Il devait préférer, à la 
vie de la cour, le monde des poètes et des comé- 
diens, plus en rapport avec ses goûts et ses habi- 
tudes, et où ses rimes commençaient à jouir de 
quelque réputation. 

En 1626, son nom ne figure plus sur la liste des 
gentilshommes de Monsieur; il y reparaît l'année 
suivante. Son maître lui avait sans doute pardonné 
Quelque escapade qui l'avait d'abord irrité. Tristan 
1 accompagne, en août 1628, devant la Rochelle, 
dont le prince devait lever si piteusement le siège, 
et, l'année suivante, dans sa fuite en Lorraine, à la 
suite de sa brouille avec le roi. Ce second voyage, 
cependant, était tout volontaire, car Gaston, au mo- 
ment de partir, avait dû, faute d'argent, congédier 
une partie de sa maison. Si Tristan suivait ainsi son 
ancien maître, c'est qu'il conservait l'espoir de ren- 
trer un jour chez lui. Les mille livres que touchait 
un gentilhomme ordinaire étaient quelque chose d'ap- 
préciable pour un poète toujours besogneux. Quant 
à la domesticité réelle et souvent humiliante déguisée 
sous ces titres honorifiques , les mœurs du temps ne 
la voyaient pas avec les yeux d'aujourd'hui. 

Il serait trop long de conter par le menu les péri- 
péties de la fugue de Gaston, que l'on trouve à 
diverses reprises en Lorraine, puis à Bruxelles, 
auprès de sa mère, à la cour de l'infante Isabelle- 
Claire-Eugénie , la vertueuse fille de Philippe IL 
Tristan s'était associé complètement à la fortune du 
prince et de son entourage. En 1634, il se rend en 
Angleterre, envoyé sans doute auprès de la reine 
Henriette, fille de Henri IV, par Marie de Médicis, 
par le duc d'Orléans ou par Madame, la sœur du duc 
de Lorraine, que Gaston, frappé du coup de foudre, 
avait épousée à Nancy, en 1632, contre la volonté 
du roi, puis qu'il n'avait pas tardé à abandonner, en 
niant son mariage avec elle. Mais Madame, qui per- 



Introduction. xvii 

sistait à aimer son étrange mari, tenait bon et se 
cramponnait à lui de toutes ses forces, recourant à 
tous les moyens et à toutes les influences pour es- 
sayer de le ramener à elle, — ce à quoi elle finit par 
réussir. 

Gaston, ayant enfin fait sa paix avec le roi, ne 
tarda pas à rentrer à Paris. Tristan revint avec lui, 
mais attendit au moins jusqu'en 1640 le moment 
d'être réintégré dans sa maison. 

Pourtant, dans cet intervalle, il avait donné au 
théâtre sa tragédie de Marianme, qui projeta sur son 
nom un éclat extraordinaire, et qui est restée son 
chef-d'œuvre, la seule de ses productions qui ait 
sauvé sa mémoire de l'oubli et ait valu à son auteur 
une petite place dans l'histoire de notre littérature. 
Jouée, la même année que le Cid, mais avant celui-ci, 
sur le Théâtre du Marais, elle obtint, un peu aidée 
par le talent de l'acteur Mondory, un succès prodi- 
gieux, et ne disparut de l'affiche qu'en 1704. La 
f)ièce de Voltaire sur le même sujet est infiniment 
oin de la valoir. La cour et la ville (comme on 
disait alors) se passionnèrent pour l'épouse infortu- 
née d'Hérode, cette jeune reine d'un caractère si 
ferme et si noble, si intéressante dans son malheur, si 
pathétique quand elle se défend contre d'injurieux 
soupçons ou qu'elle fait vibrer les cordes des senti- 
ments conjugaux ou maternels les plus purs. Ce sont 
tous les accents d'une vérité admirable dont la pièce 
est remplie, qui ont fait qualifier par un écrivain mo- 
derne l'auteur de Mariamne de « précurseur de Ra- 
cine ' " , qualification que M. Bernardin a trouvée 
juste et qu'il a reprise pour son compte. Comme l'a 
dit avec raison un éminent historien allemand de 
notre littérature au dix-septième siècle, notre re- 
gretté ami le professeur Lotheissen : a La Mariamne 
est une des rares tragédies, antérieures au Cid^ dans 

I. Ernest Serret, Un précurseur de Racine : Tristan 
VHermite. — Le Correspondant ^ 2j avril 1870. 

Le Page disgracié. b 



XVIII Introduction. 

lesquelles ait été fait un essai de la peinture des 
caractères. Le poète avait un pressentiment que la 
foule des événements ne suffit pas pour remplir un 
ouvrage dramatique K -o Sans doute, le style de cette 
pièce n'est plus celui auquel nous sommes accoutumés 
aujourd'hui, et, à la scène surtout, quelques expres- 
sions détonnent assez singulièrement; mais, dans sa 
rudesse un peu raboteuse, dans sa verdeur un peu 
gauloise, ce style ne manque pas de saveur, et , 
comme il revêt des sentiments jaillis des entrailles 
mêmes de l'humanité, éternellement jeunes et vrais, 
la représentation de cette pièce constitue, de nos 
jours encore, un spectacle dramatique au sens com- 
plet du mot ^. 



IV 



Voilà donc Tristan entré dans la célébrité et lancé 
dans le monde. Presque aussitôt il entreprit une 
seconde tragédie, Panttiée, œuvre mal venue, qui fut 
loin de réussir comme la première. En même temps 
il devient un des fournisseurs poétiques attitrés des 
grands seigneurs comme des beautés à la mode, et il 
compose souvent des vers pour les ballets de la cour 
ou ae Monsieur, dans la maison duquel il est enfin 
réintégré. Mais, joueur enragé et joueur malheureux, 
à ce qu'il semble, il n'en reste pas moins toujours à 
court d'argent et de ressources, quoique rencontrant 
çà et là quelques généreux protecteurs : le comte de 

1 . Geschichte der franzŒsischen Literatur im XV/I Jahr- 
hundert, t. II, p. 119. — Vienne, 1879. 

2. Le théâtre de l'Odéon a donné, le 4 février 1897, une 
représentation de Mariamne dans le curieux « décor à com- 
partiments » de l'époque, c'est-à-dire dans le décor com- 
plexe où se jouaient la plupart des tragédies, avant que fiJt 
définitivement établie la règle de l'unité de lieu. C'est 
M Bernardin qui fit la conférence introductive à l'œuvre. 



Introduction. xix 

Saint-Aignan, le financier Montauron, et Henri d'Ef- 
fiat, marquis de Cinq-Mars, la future victime de 
Richelieu. 

En 1642, il réunit ses Lettres mêlées, afin de les 
offrir en cadeau de noces, suivant la mode du temps, 
à Elisabeth de Choiseul-Praslin, une jeune femme qui 
lui avait rendu de bons offices, et qui se mariait avec 
du Plessis-Guénégaud. L'année suivante paraît le 
Page disgracié, et, en 1644, il publie des P/^/iq)'^r5 
historiques ou discours, de controverse, extraits des 
Êpitomes de cent histoires tragiques, etc., par Alexan- 
dre van den Busche, dit le Sylvain, un auteur fla- 
mand du seizième siècle , accrédité à la cour de 
France, qui avait, à l'imitation des anciens rhéteurs, 
développé, dans deux cents plaidoyers, l'accusation 
et la défense, plaidé le pour et le contre'. Ce qui 
est à noter, c'est que Tristan, encore qualifié « gen- 
tilhomme ordinaire de Monsieur s , dans le Privilège 
des Lettres mêlées, du 10 janvier, ne porte plus ce 
titre dans celui du Page disgracié, donné moins de 
six mois après, le 2 juillet. 

La mort de Louis XIII, survenue le 14 mai 1643, 
au même jour et à la même heure que celle de son 
père Henri IV, n'apporta aucun changement dans le 
sort de notre poète. Revenu au théâtre, il donna suc- 
cessivement , à l'Hôtel de Bourgogne, une tragi- 

I . Voir, sur cet auteur, qui était en outre un terrible 
faiseur d'anagrammes et d'énigmes, les Bibliothèques fran- 
çaises de La Croix du Maine et de Du Verdier, édit. de 1772, 
t. I, p. 15, et t. III, p. 44, et H. Helbig, Alexandre Syl- 
vain de Flandre, sa vie et ses œuvres. — Liège, 1861. — 
Les Plaidoyers historiques àt Tristan durent avoir du succès, 
puisqu'il s'en fit quelques années après une seconde édition 
(Lyon, 1650). M. Bernardin dit, au sujet de la première : 
« Elle est devenue si rare que l'abbé Goujet ne la mentionne 
que d'après l'abbé d'Olivet, et, pour notre part, nous ne 
l'avons trouvée qu'à la Bibliothèque de Lyon. » Nous avons 
été plus heureux, et en avons déniché sur les quais de Paris, 
voilà quelques années, un très bel exemplaire. 



XX Introduction 

comédie très originale, La folie du Sage, et, à l'Illustre- 
Théâtre, deux tragédies, La mort de Sénèque, une 
tragédie » réaliste » remplie de beautés, qui mit en 
évidence Madeleine Béjart, la future belle-mère de 
Molière, et La mort de Crispe, ou les malheurs domes- 
tiques du grand Constantin, la plus médiocre peut-être 
de ses productions dramatiques. 

Décidément oublié ou repoussé par Gaston, Tris- 
tan s'adressa ailleurs, et devint chevalier d'honneur 
de la duchesse de Chaulnes, belle-sœur du connétable 
de Luynes, qui passait pour avoir été la maîtresse de 
Richelieu, quoiqu'elle fût loin d'être belle. Peut-être 
avait-elle d'autres mérites aux yeux du grand cardi- 
nal. Il ne resta chez elle que quelques mois. En 1646, 
il entra dans la maison du duc de Guise, Henri II de 
Lorraine, une des plus curieuses figures du dix- 
septième siècle. Archevêque de. Reims avant l'âge de 
vingt ans, aimable et spirituel, brave et généreux, 
mais cerveau brûlé, il ressemblait à la fois à un héros 
des temps mythologiques et à un aventurier des 
siècles de chevalerie. On connaît l'histoire de son 
expédition de Naples, qu'il a racontée lui-même dans 
ses Mémoires (Paris, 1668), et qui est une des 
entreprises les plus audacieuses cjue l'histoire ait 
enregistrées. En 1647, il se trouvait à Rome, quand 
les Napolitains, soulevés contre la domination de 
l'Espagne, l'appelèrent à leur secours. Il saisit avec 
enthousiasme l'occasion que le hasard lui offrait, 
voyant sans doute déjà scintiller un trône devant ses 
regards éblouis. Risquant intrépidement sa liberté et 
sa vie, il traversa, le 1 5 novembre , sur une légère 
felouque, toute la flotte espagnole pour se jeter dans 
Naples, oi^i il débarqua au bruit d'une canonnade 
furieuse. Ce coup de folie, couronné de succès, 
enivra de joie les lazzaroni, anciens partisans de 
Masaniello, qui venait de succomber dans la lutte, et 
avait été remplacé par Gennaro Annese, trois mois 
auparavant simple ouvrier fourbisseur. Tous les 



Introduction. xxi 

il d(ïmestiques » du prince, partageant la confiance 
de leur maître, qui leur avait fait dire qu'il enverrait 
bientôt quérir toute sa maison, s'apprêtaient à le 
rejoindre. Tristan, pour sa part, nourrissait vivement 
cette espérance ; mais la désillusion générale fut 
prompte. Victime de sa présomption, de ses inconsé- 
quences, de ses galanteries, qui avaienf^indisposé 
contre lui une partie de la noblesse, abandonné par la 
populate elle-même, le duc de Guise avait dû, à 
Capoue, le 6 avril, remettre son épée à deux capi- 
taines espagnols. Il resta prisonnier en Espagne jus- 
qu'en 16^2. Une fois encore, Tristan était précipité 
du haut ae ses rêves. 

Une compensation, cependant, l'attendait. Le 
chancelier Pierre Séguier, protecteur, depuis la mort 
de Richelieu, de l'Académie française, flatté des vers 
que notre poète lui avait adressés en diverses circon- 
stances, le fit entrer dans la docte Compagnie, en 
remplacement de Coulomby. C'était en 1648, ou 
plus vraisemblablement en 1649. Le discours de 
Tristan fut bref, suivant l'usage du temps ; le nom de 
son prédécesseur n'y est même pas prononcé. Il 
remercie chaleureusement ses confrères, et se dé- 
clare t vengé par les propres mains de la Vertu de 
tous les mauvais traitemens » qu'il a « reçus de la 
Fortune)). Le 15 mai 1652, on le voit présenter à 
l'Académie un grand seigneur suédois, ami de la 
reine Christine, le baron de Spar, qui avait exprimé 
le désir d'assister à une séance. Tous les regards se 
tournaient alors vers la spirituelle et fantasque jeune 
reine de Suède. Être appelé à sa cour, c'était le 
rêve de chaque bel esprit français, savant ou écri- 
vain. Celle-ci avait vu successivement défiler le phi- 
losophe Descartes, le médecin Bourdelot, l'érudit 
Saumaise, l'orientaliste Bochart, le bibliographe 
Gabriel Naudé, un futur évêque, Huet, et le poète 
Beys. Un ami de Tristan, Urbain Chevreau, venait 
de s'y rendre en qualité de secrétaire des comman- 



XXII Introduction. 

déments de la reine. L'auteur de Mariamne brûle 
d'envie d'aller le rejoindre. Il adresse d'assez nom- 
breux vers à Christine ; mais ces vers, qui ne se 
retrouvent pas dans ses œuvres, ne furent pas du 
goût, paraît-il, de celle qui en était l'objet, comme 
le lui insinue Chevreau dans une curieuse lettre de 
Stockholm, 2 avril 1653, qui peut passer pour un 
modèle achevé de style Diplomatique précieux, solen- 
nel, et pas du tout compromettante 

En attendant des jours meilleurs, notre poète 
continuait à vivre , seul -, malade (il fut phtisiaue de 
bonne heure), découragé, au quatrième étage de son 
logis de la rue Neuve-Saint-Claude aux Marais du 
Temple (aujourd'hui rue Saint-Claude), qu'on venait 
d'ouvrir en 1640 entre la rue Saint-Louis et les 
remparts, au delà de la place Royale, où Turenne 
avait son hôtel, et où Cagliostro — rapprochement 
de noms bizarre — devait avoir le sien. Et cepen- 
dant Tristan aimait son petit c hermitage >? , comme 
il le nommait, i* Il était là chez lui, dit M. Bernar- 
din ; là seulement le chevalier d'honneur de la du- 
chesse de Chaulnes, le gentilhomme du duc de Guise 
retrouvait sa chère indépendance ; il y redevenait 
son maître, et, en définitive, c'était là, sous les 
toits, dans ce pauvre logement consacré par les 
Muses, qu'il passait les meilleures heures de sa 
journée, poète épris des arts, entre ses chers livres 
et ses chers tableaux ! Il avait des livres partout , 
traînant sur son oreiller, sur les sièges, sur les 
tables, entassés sur des coffres, empilés derrière la 
porte; et de tous côtés on trouvait, ouverts aux 
endroits sans cesse relus, les poètes aimés, conso- 
lateurs des afflictions et des souffrances. » 

Sans doute un peu « libertin » au temps de sa 

1. Œuvres meslées, p. 9-1 1. — La Haye, 1697. 

2. On a prétendu, mais sans en fournir aucune preuve, 
qu'il s'était marié et était resté veuf avec un fils atteint du 
même mal que lui. 



Introduction. xxiii 

jeunesse ', ses sentiments religieux s'étaient ré- 
veillés à mesure que l'horizon de sa vie se voilait. 
C'était d'ailleurs là le cours ordinaire de l'évolution 
des esprits chez les hommes de son temps. A la fin 
de 1646, il avait publié Y Office de la sainte Vierge, 
un recueil en prose et en vers un peu composite, 
orné de nombreuses tailles-douces dues à un graveur 
de talent, Jacques Stella. Le sonnet suivant, l'avant- 
dernière pièce de son dernier recueil {Les Vers héroï- 
ques, p. 366), donnera à la fois une idée de ses 
sentiments à l'approche de la vieillesse, et de sa 
manière poétique : 



C'est fait de mes Destins ; je commence à sentir 
Les incommoditez que la vieillesse apporte. 
Déjà la pâle Mort pour me faire partir, 
D'un pied sec et tremblant vient f râper à ma porte. 

Ainsi que le Soleil sur la fin de son cours 
Paroît plùtost tomber que descendre dans l'Onde ; 
Lors que l'homme a passé les plus beaux de ses jours, 
D'une course rapide il passe en l'autre Monde. 

Il faut éteindre en nous tous frivoles désirs, 
Il faut nous détacher des terrestres plaisirs 
Où sans discrétion nostre apetit nous plonge. 

Sortons de ces erreurs par un sage Conseil ; 
Et, cessans d'embrasser les images d'un songe. 
Pensons à nous coucher pour le dernier sommeil. 

I. Saint-Évremond, dans sa piquante satire dialoguée : 
La Comédie des Acadèmistes, qui circulait d'ailleurs manu- 
scrite au moins dix ans avant que Tristan entrât à l'Acadé- 
mie, nous montre celui-ci faisant bonne chère et chantant 
dans un cabaret, avec Saint- Amant et — la chose va sans 
dire — Faret. Mais cela peut n'être qu'une plaisanterie. — 
M. Perrens, dans son livre sur Les libertins en France au 
dix-septième siècle (1896), nous semble tirer un peu trop 
à lui, pour le faire entrer dans sa galerie de libres penseurs 



XXIV Introduction. 

Rendu à la liberté par les Espagnols (après cinq 
années de captivité), le duc de Guise rentra à Paris 
le 2 1 octobre 1652. Il reprit comme gentilhomme de 
sa maison Tristan, qui recouvra enfin quelque bien- 
être et quelque sécurité du lendemain. Il lui donna 
même un logement rue du Chaume, dans ce magni- 
fique hôtel commencé en 1393 par Olivier de Clis- 
son, passé en i $45 aux Guises, en 1697 aux Rohan- 
Soubise, et où sont conservées depuis 1808 nos 
Archives nationales. 

Le poète continuait ses travaux. Il avait fait re- 
présenter, en 1657, une nouvelle tragédie, La mort 
du grand Osman, qui témoigne de la vogue dont 
jouissaient à ce moment les sujets turcs, et qui 
vient de la même source que le Bajazet de Racine. 
En 1652, il refit, avec un grand succès, sous le 
titre d'.4/7j47r)7//i, une pastorale de Rotrou, Célïmène, 
qui fut jouée à l'Hôtel de Bourgogne. L'année sui- 
vante, s'exerçant dans un genre tout nouveau pour 
lui, il donna une comédie burlesque. Le Parasite, 
pleine de verve et fort amusante, et qui fit accourir 
en foule le public. Enfin, cette même année, il pré- 
senta à ses acteurs habituels une tragi-comédie, 
Les Rivales, remaniement d'un autre ouvrage de 
Rotrou, Les deux Pucelles. Cette dernière, toutefois, 
n'était pas son œuvre, mai^ celle d'un jeune homme 
de dix-huit ans, son disciple et vraisemblablement 
aussi son » petit valet d , qui devait acquérir par la 
suite un nom brillant comme poète, Philippe Qui- 
nault. Lue par Tristan aux comédiens, qui convinrent 
d'en donner cent écus, ceux-ci, en apprenant qu'elle 
n'était pas de lui, ne voulurent plus en donner que 
cinquante. C'est alors que Tristan, pour concilier 
leurs intérêts et ceux de son jeune protégé, aurait, 

et d'irréguliers, l'auteur de Mariamne, qu'il traite avec un 
sans-façon méprisant que celui-ci, étudié d'un peu près, ne 
mériie certainement pas (p. 271-274). 



Introduction. xxv 

dit-on, obtenu des comédiens qu'ils payeraient Qui- 
nault au prorata de la recette. Cette combinaison 
serait ainsi l'orimne des droits d'auteur •. 



Cependant, la mort s'avançait à grands pas. Le 
poète s'éteignit le mardi 7 septembre 1655. a II 
mourut fort chrétiennement, sans vouloir être visité 
de ses amis, et les oublia tous pour penser à Dieu-, jj 
Loret, le naïf et sympathique badaud à l'affût de 
tous les événements de la cour et de la ville, n'a eu 
garde d'oublier celui-ci , et c'est en termes émus 
qu'il enregistre le décès et l'enterrement de l'auteur de 
Mariamne : 

Mardy, cet Autheur de mérite. 

Que l'on nommoit Tristan-L'Hermite, 

Qui, faizant aux Muzes la Cour, 

Donnoit aux Vers un si beau tour. 

Si vertueux, si Gentilhomme, 

Et qui d'être un fort honnête Homme 

Avoit en tous lieux le renom, 

Décéda d'un mal de poumon 

Dans le très noble Hôtel de Guize... 

On mit dans l'Eglise Saint-Jean ^ 

Le corps dudit Monsieur Tristan, 

1. Les frères Parfaict, Histoire du Théâtre-François, 
t. V, p. 21, et t. VII, p. 422. 

2. Chevraeana, édit. d'Amsterdam, 1700, p. 29-30. 

3. L'église de Saint-Jean en Grève était située rue du 
Martroy, derrière le Parloir aux Bourgeois; c'était l'une des 
mieux ornées et des plus fréquentées de Paris. Elle avait eu 
pour curé Jean Gerson, et renfermait le tombeau du juris- 
consulte Antoine Loysel, du peintre Simon Vouët, du géo- 
graphe Baudran, etc. ; plusieurs membres de la famille de 
Lorraine y reposaient. Elle fut démolie en 1804, par suite 
de l'agrandissement de l'Hôtel de ville (en attendant la sup- 
pression, pour le même motif, de la rue du Martroy elle- 
même, en 1836), et les ossements qu'on y trouva furent 
transportés aux Catacombes. 



XXVI Introduction. 

Et son âme au Ciel est volée, 

Car sa pieté signalée 

Dont l'on parle bien en tout lieu, 

Ne méritoit pas moins de Dieu. 

Encor qu'il sceût si bien écrire, 

Il n'a jamais fait de satyre. 

Signe tout-à-fait évident 

Qu'il était bon, doux et prudent •... 

Des auteurs de l'époque disent que Tristan institua 
le jeune Quinault son héritier. Il semble avoir été 
brouillé avec son frère, Jean-Baptiste L'Hermite, 
poète lui-même et surtout généalogiste et historien, 
mais personnage assez peu recommandable , dont la 
plume était plus guidée par l'amour du gain que par 
celui de la vérité. Beau-père du comte de Modène, 
le lieutenant du duc de Guise pendant l'expédition de 
Naples et le père de la future femme de Molière, la 
dureté des temps l'avait contraint, quoiau'il fût 
entêté de noblesse, à entrer avec sa femme aans une 
troupe de comédiens ambulants , où il eut l'illustre 
comique et Madeleine Béjart pour camarades. Que 
l'héritage de notre poète fût mince ou de quelque 
valeur, il paraît établi qu'il laissa quelque chose. Cela 
ne l'empêcha pas de devenir, après sa mort, le héros 
de toutes les anecdotes plaisantes qui circulaient sur 
la misère des gens de lettres, et le type du poète 
famélique. Un bon mot, attribué au duc de Montau- 
sier, qui avait la dent dure, disant que Tristan avait 
laissé en mourant son esprit de poète à Quinault, 
mais qu'il n'avait pu lui laisser aussi son manteau, vu 
qu'il n'en avait point, et un vers de Boileau sur un 
auteur qui « passe l'été sans Hnge et l'hiver sans 
manteau » , ordinairement appliqué à notre poète, 
quoique le satirique ait pourtant pris soin de nous 
dire en note qu'il avait eu en vue u Cassandre, celui 
qui a traduit la Rhétorique d'Aristote » , voilà peut- 

I. La Muze historigue^ édit. Ch.-L. Livet, t. II, p. 96. 



Introduction. xxvii 

être plus qu'il n'en a fallu pour créer autour de notre 
écrivain une légende, en tout cas exagérée, de pau- 
vreté allant jusqu'au dénuement. 

Tous les manuels de littérature citent le sixain sui- 
vant, qui se trouve, sous le titre de Prosopopée d'un 
courtisan, dans Les Vers héroïques (p. 304) : 

Eblouy de Téclat de la splendeur mondaine, 
Je me flatay toujours d'une espérance vaine, 
Faisant le chien couchant auprès d'un grand Seigneur. 
Je me vis toujours pauvre et tàchay de parestre. 
Je vêquis dans la peine aiendant le bon-heur, 
Et mourus sur un cofre en atendant mon Ma.istre. 

La plupart de ceux qui ont parlé de Tristan croient 
qu'il s'est peint lui-même dans cette courte pièce 
pleine d'amertume, et quelques-uns même l'ont don- 
née comme l'épitaphe qu'il s'était composée. Cette 
dernière affirmation est une erreur, mais nous incli- 
nons assez au premier avis, quoique combattu aujour- 
d'hui. En tout cas, ces quelques vers résument assez 
fidèlement la destinée du pauvre poète. 

La vie de Tristan L'Hermite, telle qu'elle s'offre 
à nous, avec l'héroïsme aventureux des jeunes 
années et la résignation misanthropique de l'âge 
mûr, avec les longs espoirs et les vastes pensées 
suivis de découragements qui le firent triste jusqu'à la 
mort, avec ses malheureuses passions indomptables 
et son culte persistant du beau , accuse par tous ses 
traits le poète possédé du feu sacré. Ce joueur, qui, 
de plus, nous fait lui-même cet aveu : a Une matière 
seiche n'est pas plus capable de s'embraser à l'ap- 
proche d'un miroir ardent, que mon cœur l'estoit à 
la rencontre d'une beauté » (V. plus loin, p. 284), 
a beaucoup travaillé. Son œuvre littéraire forme 
d'assez nombreux volumes. Nous avons énuméré ses 
pièces de théâtre. Ses poésies lyriques, qui, indépen- 
damment de l'Office de la sainte Vierge, et de beau- 
coup de pièces publiées à part dans les recueils du 



XXVIII Introduction. 

temps ou même restées inédites , comprennent trois 
volumes ', lui assignent un des premiers rangs parmi 
les poètes de son époque. Sans doute, elles renfer- 
ment beaucoup de vers de circonstance marqués au 
coin de la banalité inséparable du genre ; mais les 
bonnes pièces, pénétrées du sentiment très vif de la 
nature et empreintes d'un accent mélancolique qui 
nous émeut encore aujourd'hui, sont incontestable- 
ment d'un poète qui pouvait rivaliser avec les meil- 
leurs d'entre ses contemporains. L'auteur n'y relève 
de personne et n'est disciple d'aucun maître ; il est 
lui-même. Assez récemment, et d'une façon un peu 
inattendue, un jeune écrivain s'est exalté jusqu'au 
dithyrambe à propos de l'œuvre poétique de Tristan. 
tt Combien ay-je esté surpris et charmé, s'écrie en 
style archaïque M. Jacques- Madeleine, rencontrant 
en Tristan L'Hermite un grand, je vous le jure, et 
superbe poète, duquel je n'avois apris le nom ny au 
collège, ny ailleurs ! Je dis un très grand poète, et je 
ne croy pas me tromper, car je desclare n'avoir rien 
veu de comparable à son Promenoir des deux amans 
que dans vos Rimes dorées, ny à sa Consolation que 
dans certaines prosopopées du divin Shakespeare, ny 
à sa Belle Banquiere que dans certaines odes de ce 

I. i» Les Amours, Paris, 1638, in-40. — Ce recueil, qui 
avait déjà paru sous le titre de Plaintes d'Acante et autres 
œuvres du sieur de Tristan, 1633 ^^ ^^34» P^^i^ i""4"7 ^ été 
réimprimé sous celui ù' Amours de feu M. Tristan et autres 
pièces très curieuses du même, Paris, Gabriel Quinet, 1662, 
in-ii. 

2" La Lyre (renfermant en outre L'Orphée et Meslanges), 
Paris, Augustin Courbé, 1641, in-4''. 

3» Les Vers héroïques, Paris, 1648, in-4". « Se vendent 
chez l'Autheur aus Marests du Temple, rue Neufve Saint- 
Claude, à la Maison de Monsieur Michault. » Recueil réim- 
. primé également en 1662, sous ce titre : Poésies galantes et 
héroïques du sieur Tristan L'Hermite, chez J.-B. Loyson, 
rue Saint-Jacques, à la Croix Royale. 



Introduction. xxix 

phantasque Glatigny, et si ay-je retreuvé de ses vers 
liriques dans notre poète Silvestre '. » Évoquer, à 
propos de Tristan L'Hermite , le grand nom de 
Shakespeare, c'est peut-être pousser un peu loin 
l'enthousiasme ; mais cet enthousiasme, pour être 
vif, n'est pas complètement injustifié. Tristan est 
un vrai poète, et il suffit, pour s'en convaincre, de 
lire et les trois pièces mentionnées et bon nombre 
d'autres non moins remarquables. 



VI 



C'est en 1643, nous l'avons vu, que parut le Page 
disgracié. Les circonstances étaient des plus défavo- 
rables. « Tous les esprits, dit M. Bernardin, étaient 
occupés de la gravité des événements politiques ; 
l'exécution de Cinq-Mars et de son ami de Thou avait 
fait une impression profonde et durable ; le cardinal 
se mourait, et il s'éteignit en effet le 4 décembre, 
cinq mois après la reine mère ; tout sem.blait indiquer 
que le roi ne survivrait pas longtemps à son terrible 
ministre : qui pouvait alors, à la cour et même à la 
ville, se soucier beaucoup d'un roman, quelque agréa- 
ble qu'il fût? De plus, ce roman de mœurs, qui paraît 
SI intéressant à notre curiosité moderne, ne pouvait 
avoir le même genre d'attrait pour des contemporains. 
Enfin, Tristan, en ne donnant, par discrétion sans 
doute, aucun nom propre dans son ouvrage, en avait 
rendu la lecture moins amusante et même difficile pour 
le grand public, ri 

Voilà pourquoi le libraire a pu dire, en tête de la 
seconde édition publiée en 1667 par les soins de 
Jean-Baptiste L'Hermite, que le livre a a si peu veu 

I . Livret de vers anciens, dédié à M. de Banville. Paris 
(1638), A. Quantin, éditeur. — Plaquette composée d'une 
Epistre en prose de sept pages et de vingt-neuf pages de 
vers à l'imitation de ceux de Tristan. 



XXX Introduction. 

le jour, qu'il parestra sans doute en sa première 
lumière " ; ce qui signifie probablement aussi que la pre- 
mière édition fut tirée à un très petit nombre d'exem- 
plaires. Un fait certain, c'est que toutes deux sont 
d'une excessive rareté. Nous n'avons pas rencontré 
une seule fois l'une ou l'autre sur les nombreux catalo- 
gues de libraires qui, depuis de bien longues années, 
ont passé sous nos yeux, et c'est un pur hasard qui a 
mis enfin en notre possession un exemplaire en assez 
mauvais état de la seconde édition '. La Bibliothèque 
nationale ne possède même pas la première, qui se 
trouve, heureusement, à la Bibliothèque de l'Arsenal. 
Aussi le livre est-il à peu près comme non avenu. 
On ne le connaît guère que de titre, tout au plus par 
l'analyse en une page qu'en a faite l'abbé d'Olivet, et 
on chercherait en vain sa mention dans VHistory of 
Fiction de l'Anglais Dunlop, aussi bien que dans Y His- 
toire générale du roman de l'Allemand 0. L.B.WolfT. 
Eugène Maron n'en a pas parlé dans son étude sur 
Le roman de mœurs au dix-septième siècle (Revue indé- 
pendante, 10 février 1848), pas plus que M. André 
Le Breton dans son livre sur le même sujet. M. Paul 
Morillot en cite simplement le titre dans son excel- 
lente anthologie (Le roman en France depuis 16 10 
jusqu'à nos jours), et Victor Fournel lui-même ne lui 
a accordé qu'un rapide coup d'œil assez superficiel 
(La littérature indépendante et les écrivains oubliés, 
p. 245-246). Il était réservé à un Allemand, Heinrich 
Koerting (mort le 19 juillet 1890, à trente et un ans), 
d'étudier enfin sérieusement ce livre, dans son His- 
toire du roman français au dix-septième siècle-, si 

1. Un exemplaire de la première édition, relié, il est 
vrai, par Bauzonnet, a atteint le prix de soixante-douze 
francs à la vente Giraud. (V. Brunet, Manuel du libraire, 
1862, t. III, p. 1046.) 

2. Geschichîe des franzoesischen Romans im XVII Jahrhun- 
dert, 2 vol. in-S", 2' édition, Oppeln et Leipzig, 1891. — 
T. II, p. 147-168. 



Introduction. xxxi 

complète et si consciencieuse, à la manière de faire 
habituelle de ses compatriotes, et dont la traduction 
en notre langue rendrait un réel service à toutes les 
personnes désireuses de connaître d'un peu près cette 
branche, fort ignorée encore, quoique si instructive 
au point de vue de la connaissance des niœurs et 
même des faits historiques, de notre production litté- 
raire. 

C'est que cet historien allemand s'est rendu nette- 
ment compte de l'intérêt historique et de la valeur 
littéraire du livre que nous réimprimons. Avant, tou- 
tefois , d'examiner nous-même celui-ci sous ce double 
rapport, il nous semble indispensable de rafraîchir 
les souvenirs du lecteur au sujet du « personnage " qui 
donne son titre à l'ouvrage. 



VII 



Nous ne déciderons pas si le mot « page « vient 
du grec TcaTç ou Tiaioiov, du latin padagogium^ P^^g^^^ 
et pagensis, du turc peik, du gothique poilce, termes 
qui se réfèrent tous à l'idée d' <i enfant " . Ce qui est 
certain, c'est que l'institution des pages remonte à 
une haute antiquité. Les Perses et les Romains déjà 
entretenaient de beaux adolescents chargés de les 
servir, c'est-à-dire des pages. Le musée Kircher, à 
Rome, conserve une célèbre caricature du Crucifix 
découverte au Palatin et publiée en 1856, que nous 
avons vue. Elle date de la fin du deuxième siècle. 
Au pied d'une croix sur laquelle est attaché un person- 
nage à tête d'âne, un enfant debout fait le geste d'ado- 
ration antique, en approchant sa main droite de sa 
bouche. Au-dessous est écrit en grec : ^c Alexamène 
adore son Dieu. " Cette caricature se trouvait parmi 
d'innombrables griffonnages tracés à la pointe sur les 
murs du Pcedagogiiim, l'appartement des pages, dans 
les dépendances du palais impérial. C'est là un des plus 



XXXII Introduction. 

anciens témoignages caractéristiques de Y esprit page. 

Au mojtn âge, les seigneurs féodaux reprirent 
cette tradition, qui paraît, d'ailleurs, n'avoir pas 
disparu même au temps des invasions barbares. A 
l'origine, cependant, le titre et les fonctions de page 
étaient loin d'être relevés. « Le mot de Page, jus- 
ques au temps des rois Charles six et septième, 
sembloit estre seulement donné à des viles per- 
sonnes : comme à garçons de pied. Car encores 
aujourd'huy les Tuilliers appellent Pages, ces petits 
valets, qui sus des palettes portent seicher les Tuilles 
vertes, etc. ', » 

On qualifiait même ainsi un aide de cuisine. Ce 
n'est qu'à partir de Louis XI que le nom de page 
représente l'idée qu'il a continué à revêtir jusqu'à nos 
jours. Au temps de la féodalité, on était page de 
sept à quatorze ans ; à cet âge, on était mis hors de 
page, et l'on devenait « écuyer y . C'était une 
phase importante dans la vie, et la religion interve- 
nait, au moins dans les époques primitives, pour la 
consacrer. Les pages rendaient aux grands auxquels 
ils étaient attachés les services ordinaires des domes- 
tiques. Ils les servaient à table, leur versaient à boire, 
les accompagnaient dans leurs visites ou à la chasse, 
portaient leurs messages, et s'acquittaient de com- 
missions d'un ordre parfois très intime, rappelant 
celles de ce complaisant Galeotto dont Dante a 
immortalisé le nom (L'Enfer, chant v, épisode de 
Françoise de Rimini) . Un page ne devait jamais 
attendre, et on ne pouvait faire recevoir par aucune 
autre personne que le destinataire, l'ordre, la lettre 
ou l'objet dont il était porteur. En échange de leurs 
services, on leur apprenait à prier Dieu, à combattre 
à pied et à cheval avec toutes armes courtoises, à 
honorer les dames, et, selon les temps, à lire et à 
écrire, à chanter et à danser. 

I. Les Œuvres de feu M. Claude Fauchet, 1610, p. J12. 



Introduction. xxxiii 

Lorsque disparurent les mœurs chevaleresques, et 
que la haute noblesse quitta ses châteaux pour venir 
vivre à la cour, l'usage d'entretenir des pages se 
perdit peu à peu, excepté chez les rois et les princes 
du sang. Les pages de ceux-ci devaient faire preuve 
de quatre générations paternelles de noblesse. Ils 
avaient des gouverneurs et précepteurs, et recevaient 
une éducation qui les préparait aux fonctions civiles et 
militaires. Ils restaient en service quelques années de 
plus qu'au temps de la féodalité. On distinguait les 
pages de la chambre, les pages de la « grande écurie » 
et les pages de » la petite écurie » . Un nœud de 
rubans frangés, flottant sur l'épaule, aux couleurs de 
leur maître, et le plumet qui ornait leur chapeau, ren- 
daient très élégant leur costume , qui varia suivant les 
époques. Napoléon I" ressuscita leur institution ; il 
avait ses pages, et il en imposa même douze à sa 
femme Joséphine, après le divorce. Louis XVIII et 
Charles X les ramenèrent avec eux ; mais Louis- 
PhiHppe, roi bourgeois, laissa périr cette tradition. 

Ce que valaient le plus souvent au point de vue 
moral ces beaux garçons au costume pittoresque et 
élégant, aux manières gentilhommesques, on le sait 
de reste par les chroniqueurs et les conteurs, qui les 
mettent fréquemment en scène et signalent en maint 
endroit leurs méfaits de tout genre ' . Scarron, résu- 
mant l'opinion générale, les a rangés entre les filous 

' Dans Les Baliverneries et les Contes' d'Eutrapel, de 
Noël du Fail (édit. Ernest Courbet, t. I, p. 142), le héros 
raconte « qu'un Masser Vénitien luy contoit un jour en la 
place Saint-Marc, de la France, où il avoit esté avec leur 
Ambassadeur : trouvoit les François ^ens honnestes et hu- 
mains, toutesfois qu'il ne se contentoit aucunement d'une 
espèce et genre de petis hommes qu'il avoit veu en la Cour 
habillez de diverses couleurs... Ces petits diabloteaux, qu'ils 
appellent Pages, vous tireront tantost par la cape, puis d'un 
costé, puis de l'autre, faisant semblant regarder ailleurs, et 
demander quelle heure il est. » 

Le Page disgracié. c 



XXXIV Introduction. 

et les laquais, « et autres ordures du genre humain ' - . 
A Versailles, sous Louis XIV, les femmes évitaient 
de passer devant l'Hôtel des Pages, dans la crainte 
d'être insultées par leur espièglerie licencieuse et 
méchante. Leur hardiesse est devenue proverbiale, et 
le trait suivant suffira pour en juger. Un seigneur de 
la cour, à la table d'un prince du sang, ayant dit 
brusquement à un page : Donne-moi à boire, je te 
prie, celui-ci lui demanda du même ton : Veux-tu du 
blanc, ou du clairet - ? Mais on leur rendait la mon- 
naie de leur pièce, et fréquemment avec du surplus. 
Un historien consigne, par exemple, ce curieux 
détail : t J'ai vu les pages recevoir, le matin, de la 
municipalité, comme tribut, des poignées d'écus pour 
qu'ils ne fissent pas de mal aux valets des bourgeois 
et à personne de la ville, et, le soir, je les ai vus 
fouettés sans miséricorde, pour avoir mené trop vite 
la mule de la reine ^. " 

Il y a loin, on le voit, de ces jeunes garçons que- 
relleurs, effrontés et cyniques, à l'être espiègle et 
mutin, mais charmant et poétic^ue, incarné dans le 
Chérubin de Beaumarchais, aussi loin que de la réa- 
lité à la fantaisie. L'habile prestidigitateur qu'était 
l'auteur du Mariage de Figaro a dépouillé en un tour 
de main la chrysalide de sa grossière enveloppe, pour 
ne laisser chatoyer sous nos yeux que le brillant 
papillon. Le héros du livre de Tristan L'Hermite, au 
contraire, c'est-à-dire l'auteur lui-même, ne dégénère 
pas du type historique traditionnel que nous venons 
de rappeler. 

1. Le roman comiq^ie, Biblioth. Elzévir., t. I, p. }I7. 

2. Amelot DE LA HoussAYE, Mémoircs historiques, etc., 
i7n, t. I, p. 298. 

3. Alexis MoNTEiL, Histoire des Français des divers Etats, 
1853, t. II, p. 273. 



Introduction. xxxv 



VIII 

Le Page disgracié, que Sorel range parmi ^ les 
Romans divertissans ' '^ , l'abbé Jacquin parmi a les 
romans badins et satyriques - ■^ , que Lenglet-Du- 
fresnoy nomme - un roman comique agréable ^ - , 
jugement auquel semble se ranger Victor Fournel*, 
est avant tout, il convient d'y insister, une autobio- 
gr^hie véritable et sincère. M. Bernardin, qui l'a 
soumis à un contrôle sévère, avoue n'y avoir décou- 
vert que deux ou trois erreurs insignifiantes de dates. 
Aussi ne doit-on pas hésiler à conclure, avec les 
frères Parfaict : ^ Parmi quelques fictions dont 
M. Tristan peut avoir embelli son Page disgracié, nous 
y trouvons la véritable histoire de sa jeunesse^. - Si 
l'on tient à toute force à enserrer ce livre dans un 
genre catégoriquement défini, on pourrait dire qu'il 
constitue un compromis entre le récit chevaleresque 
et le récit de mœurs, le plus souvent très réaliste, qui 
commençait à ce moment à obtenir la préférence sur 
celui-là, mais qu'il s'inspire davantage de cette der- 
nière tendance. Le public se lassait des grandes 
machines en dix volumes et plus, à la fois fadement 
sentimentales et ridiculement héroïques, des Gomber- 
ville, des La Calprenède et des Scudéry, et il deman- 
dait des œuvres pénétrées du sentiment de la réalité, 
fût-elle même assez grossière, en attendant que, sous 
riûfliience de la vie de cour et de la direction de con- 
science, le goût s'affinant et la psychologie des pas- 
sions gagnant chaque jour en acuité subtile, pût 
naître une œuvre telle que la Princesse de Clèves, tout 

1. La Bibliothèque françoise, 1667, 2« édition, p. 198. 

2. Entretiens sur les romans, 1755, p. 98. 

3. De l'usage des romans, 1734, t. II, p. 326. 

4. Ouvrage cité, p. 245. 

$. Histoire du Théâtre-François, t. V, p. 196. 



XXXVI Introduction. 

à fait impossible jusque-là. Quoi qu'il en soit, nous 
croyons que Tristan ne s'est pas plus préoccupé 
d'écrire un livre chevaleresque qu'un livre comique. 
Obéissant avant tout à la pente de son esprit, et sans 
y mettre tant de malice, il a voulu raconter simple- 
ment les circonstances si curieuses de son enfance et 
de sa première jeunesse. Sans doute, son récit sent 
bien un peu çà et là le romancier; mais, après tout, 
rien n'y dépasse la mesure du vraisemblable, et il est 
impossible d'indiquer jusqu'à quel point le narrateur 
y a glissé des particularités de son mvention. Comme 
l'a dit avec esprit l'abbé d'Olivet, ^ même il n'a 
pas eu grand besoin de recourir au mensonge, 
pour lui donner tout à tat l'air de roman ' » . Quant 
à l'omission totale de noms propres que l'on y 
regrette, et à laquelle la Cle) de Jean-Baptiste L'Her- 
mite est loin de suppléer suffisamment, elle s'explique 
d'une façon toute naturelle. D'une part, plusieurs des 
personnages que Tristan met en scène ou vivaient 
encore, ou avaient laissé des descendants, et l'auteur 
était, en conséquence, tenu à une grande circonspec- 
tion à l'égard de ceux-ci comme de ceux-là; de 
l'autre, et cette raison n'a pas moins de poids que la 
précédente, il s'est conformé, en outre, tout simple- 
ment à la mode de son temps. Tous les récits de 
l'époque, en effet, à part les mémoires proprement 
dits, sont des récits à clef. Endymion recouvre son 
auteur Gombault , et Diane , Marie de Médicis ; le 
Polexandre de Gomberville, Louis XIII, et Alcidiane, 
Anne d'Autriche; le Cyrus des Scudéry est Condé, 
Mandane est Mme de Longueville, Agenor est M. de 
Thermes ; dans Clélie , Alcandre est Louis XIV 
jeune; Cléonime dans son palais de Valterre représente 
Fouquet dans son château de Vaux-le-Vicomte ; 
Scaurus et la sage et belle Lyriane sont le couple 
Scarron ; et Damo, la fille de Pythagore, rappelle de 

I. Histoire de V Académie française^ édition citée, t. I, 
P- 304 • 



Introduction. xxxvii 

très près Ninon de Lenclos. On pourrait multiplier à 
l'infini ces rapprochements. Le roman de mœurs ne 
procède pas d'autre façon : la plupart des person- 
nages de Sorel, de Lannel (Le roman satirique), de 
Scarron, de Furetière, et, plus tard encore, de Le- 
sage, de Prévost, de Marivaux, pour ne citer que 
quelques écrivains connus de tous, sont des êtres ayant 
existé en chair et en os, et qui ont porté sur la terre 
un nom patronymique. 

Prenant donc le livre de Tristan L'Hermite tel 
qu'il s'olîre à nous, sans tant ratiociner à son sujet, 
nous dirons que l'historien, le moraliste et le lettré 
le liront également avec plaisir et profit. Il est plein 
de détails intimes sur un ^rand nombre de person- 
nages historiques, les uns illustres, comme Henri IV 
et Louis XIII, les autres de second plan, brillants 
grands seigneurs et belles dames mêlés aux péripéties 
de la vie du héros ; il nous fait connaître leur carac- 
tère, leurs idées, leurs goûts, il les surprend dans le 
laisser aller et les habitudes de la vie quotidienne. Il 
abonde en renseignements sur la Cour, la Ville et la 
Province, même sur certains pays étrangers, sur les 
lettres et le théâtre, les mœurs, les croyances et les 
superstitions populaires, entre autres sur l'astrologie 
et l'alchimie, encore si en vogue à cette époque, 
même auprès des esprits éclairés. Le fond du récit est 
des plus variés ; sous nos yeux passent successive- 
ment des scènes de la vie seigneuriale, de la vie bour- 
geoise et de la vie militaire, les unes et les autres 
prises sur le vif et vécues, et des tableaux de genre 
empreints tour à tour d'une grâce charmante ou tout 
pénétrés du vieil esprit gaulois. Ces derniers font 
saillir un certain nombre d'originaux ou de grotesques 
tels qu'en peignent au même moment Van Ostade et 
David Teniers, et dont les grosses farces truculentes, 
qui semblent renouvelées des fabliaux, ne témoignent 
pas toujours d'une délicatesse de sentiments exquise. 
Elles sont très amusantes à lire, mais prouvent une 



xxxviii Introduction. 

OIS de plus, à côté de tant d'autres documents, que 
es mœurs étaient encore, du haut en bas de la 
société, dans la première moitié du dix-septième 
siècle, bien grossières et bien rudes. Si le dix-hui- 
tième siècle a été, en théorie au moins, d'une ^ sen- 
sibilité n frisant le ridicule, le dix-septième siècle, 
plus voisin des moeurs âpres et de la dureté de cœur 
impitoyable du seizième, ne s'attendrissait pas facile- 
ment. Tristan, en racontant sans beaucoup s'émou- 
voir des faits qui, aujourd'hui, nous impressionnent 
assez péniblement, n'est ni plus ni moins humain que 
la majorité des hommes ae son temps. Nouvelle 
preuve que la marche des sentiments de moralité, 
d'humanité et de solidarité, est soumise, comme tous 
es progrès d'ici-bas, à la loi du perpétuel devenir. 

Considérée sous le rapport littéraire, la narration 
de Tristan L'Hermite est élégante, vive et animée. 
Les détails sont pris sur nature, les physionomies 
exactes et pleines de relief, et chacune d'elles reste 
bien distincte dans le souvenir. Quelques coups de 
crayon suffisent à l'écrivain pour tracer un croquis 
vigoureux et vrai. Le style, un peu lent, est plus 
rapproché du style de la fin du seizième siècle que de 
celui de la brillante période qu'allait inaugurer le 
règne proprement dit de Louis XIV ; il est aimable 
et parfois très gracieux, ne manque pas de force, 
mais foisonne d'expressions et de constructions ar- 
chaïques. Koerting trouve que « précisément en 
cela, peut-être,... réside une partie du charme que le 
Page disgracié doit exercer aujourd'hui encore sur 
chaque lecteur " , et il est permis de partager jusqu'à 
un certain point cet avis. 

Sans aller jusau'à rapprocher, avec l'historien alle- 
mand, le récit ae Tristan des Confessions de Jean- 
Jacques, on peut néanmoins dire que, à la différence 
du philosophe genevois, Tristan, sans y dissimuler 
plus que lui ses fautes, garde toujours les conve- 
nances, ne se drape pas dans l'orgueil de celles-là et 



Introduction. xxxix 

ne s'en fait pas un piédestal. Sa narration témoigne 
en définitive d'une âme bonne et honnête au fond, 
ingénue même, bien qu'il s'y révèle une très fine con- 
naissance du cœur humain et un désabusement à peu 
près complet des hommes ; il s'affirme en toute occa- 
sion plein de reconnaissance à l'égard de ceux, quel 
que soit leur rang, — ce qui est à noter pour l'épo- 
que où il écrivait, — qui lui ont rendu service ou lui 
ont démontré de la sympathie. Le Page disgracié est 
l'œuvre d'un écrivain et d'un poète, et il ne fait pas 
moins honneur à son auteur que ses tragédies et ses 
poésies '. 

Auguste DiETRICH. 

I. Tristan avait entrepris un roman proprement dit, 
à ce que nous apprend son imprimeur, Augustin Courbé, 
dans l'Avertissement en tête du Parasite (1654) : « Mes 
presses se préparent pour l'impression de son roman de la 
Coromène, qui est une autre pièce dont le théâtre s'estend 
sur toute !a mer Orientale, et dont les personnages sont les 
plus grands princes de l'Asie, etc. » Ce livre ne fut pas 
publié, et l'on ignore ce qu'il est devenu ; il est même assez 
probable qu'il n'a jamais été écrit, au moins en entier. 
Edouard Fournier a donc eu doublement tort de dire, dans 
sa notice d'ailleurs si fantaisiste et si remplie d'erreurs 
sur notre poète {Les poètes français, recueil d'Eug. Crépet, 
t. II, p. 5 39), que Tristan « fut, pour une bonne part, dans 
le roman de la Coromène, histoire orientale », qui, en tout 
cas, n'a jamais paru ! 



NOTE 

SUR CETTE NOUVELLE ÉDITION 



La première édition du Page disgracié parut en 
1643, chez Toussainct Quinet, « au Palais, sous la 
montée de la Cour des Aydes » , en deux volumes 
petit in-8^ L'achevé d'imprimer du tome P' est du 
28 octobre, et celui du tome II du 5 novembre 1642. 
Chacun des deux tomes est précédé d'un frontispice. 
Le premier représente le page étalé, la jambe droite 
en avant, son épée relevée, sur les marches d'une 
galerie faisant face à un portique qui mène à un jar- 
din, un livre sous les yeux, trois dés et des cartes 
éparpillés à ses pieds ; le deuxième le montre allongé 
sur un a loudier ■» , un bonnet fourré sur la tête, 
lisant encore, tandis que dans l'arrière-fond on aper- 
çoit un vaisseau et trois hommes minuscules, dont 
deux fument, assis au bord de la mer. La deuxième et 
dernière édition, publiée en 1667 chez André Bou- 
tonné, >4 au Palais, sur le grand perron de la Sainte- 
Chapelle, joignant la petite porte de Monsieur le 
Premier Président, à la belle Estoille » , également en 
deux volumes, mais in-12, reproduit ces deux frontis- 
pices légèrement modifiés, qui ne se trouvent pas, 
d'ailleurs, dans tous les exemplaires. Elle renferme, 
de plus que la première, une Dédicace, un Avertisse- 



NOTE. XLI 

ment du » libraire au lecteur -^ , une Table des ma- 
tières, et la Clef de Jean-Baptiste L'Hermite. 

Le texte, l'orthographe et la ponctuation de la 
deuxième édition sont, en principe, les mêmes que 
ceux de la première ; cependant , outre quelques 
variantes importantes, la deuxième offre des modifica- 
tions accusant les progrès accomplis, en cet inter- 
valle de vingt-quatre ans, dans la langue et dans la 
physionomie des mots, qui tendent de plus en plus à 
l'unité orthographique ; les lettres inutiles deviennent 
plus rares, le point et virgule est substitué assez fré- 
quemment à la simple virgule ; mais , ce qui est à 
noter, il y a beaucoup plus de majuscules dans celle-ci 
que dans celle-là. 

L'une et l'autre édition ont évidemment été impri- 
mées sans soin, car elles contiennent toutes deux des 
fautes nombreuses et souvent graves. Le beau temps 
de l'imprimerie avait fini à la veille du dix-septième 
siècle, et les livres de la première moitié de celui-ci 
sont, en général, d'une incorrection vraiment cho- 
quante ' . 

Nous avons soigneusement corrigé une édition 
l'une par l'autre, de façon que rien ne puisse arrêter 
le lecteur. 

C'est sur l'édition de 1667, donnée et revue par le 
frère de l'auteur, et en quelque sorte définitive, que 
nous devions nécessairement laire notre réimpression. 
Sauf les fautes typographiques et les erreurs mani- 

I . « Il faut mettre ordre aux Imprimeurs » , lit-on dans le 
Perroniana (édit. de 1740, p. 291-292). « Us font tant de 
fautes que c'est une pitié. Ils ont fait la plus grande faute en 
cette dernière édition de Ronsard, et en ma Harangue ils 
m'ont fait dire une chose à laquelle je ne pensai jamais, ni 
ne l'ai pu penser ; ils ont imprimé les barbares Grecs au lieu 
des barbares G êtes ; ils appellent barbares la plus polie na- 
tion qui ait jamais été. » Le règlement donné aux libraires, 
en 1649, se plaint fort vivement de l'incorrection habi- 
tuelle des livres publiés à Paris. 



XLII NOTE 

festes, nous avons respecté le texte avec la fidélité 
rigoureuse qui est de règle aujourd'hui. L'ortho- 
graphe, à cette époque, n'obéissait à peu près à 
aucune loi ; chaque auteur avait la sienne, et "chaque 
imprimeur également ; aussi voit-on, dans tous les 
livres de ce temps, un même mot écrit de deux et 
trois façons différentes à quelques lignes d'intervalle. 
Nous nous sommes bien gardé d'adopter pour les 
deux ou trois endroits une même forme grammaticale ; 
modifier au gré de sa fantaisie individuelle l'ortho- 
graphe et la ponctuation d'un ancien auteur, si arbi- 
traires, incohérentes et irrégulières qu'elles puissent 
nous paraître aujourd'hui, ce serait altérer la physio- 
nomie et le caractère de son œuvre. Ce n'est, 
croyons-nous, qu'à partir de la formation à peu près 
définitive de la langue, à l'entrée dans l'âge classique, 
au'un éditeur peut être en droit de ramener le texte 
d'un écrivain à l'uniformité. Nous nous sommes donc 
simplement borné, afin de faciliter la lecture, à substi- 
tuer, en de très rares endroits, quelques signes de 
ponctuation depuis longtemps hors d'usage, à ceux 
employés de nos jours, et à mettre un accent aigu 
sur le mot « après r> , qui, dans le texte original, 
comme dans tous les livres de cette époque, n'est 
jamais accentué, ce qui est de nature à dérouter un 
peu le lecteur. 

Un mot, en terminant, sur l'annotation de ce 
volume. Nous avons dû lui accorder une assez large 
place, par suite du caractère même de l'œuvre que 
nous réimprimions. Livre à clef, il fallait faire la 
lumière sur les nombreux personnages mis en scène, 
sans qu'un seul soit nommé ; tableau de mœurs infi- 
niment varié, abondant en détails sur les gentils- 
hommes et les bourgeois, les écoliers, les paysans, 
les soldats, etc., et mentionnant, en outre, divers 
écrivains tant anciens que modernes, il était indispen- 
sable de renseigner sur les usages et sur les œuvres ; 
récit historique, il était nécessaire d'exposer le 



SUR CETTE NOUVELLE EDITION. XLIII 

point de départ des événements et d'en relier le fil ; 
enfin, il s'agissait d'expliquer certains termes vieillis 
ou ayant changé de sens, certains idiotismes aujour- 
d'hui peu aisés à comprendre. Nous n'avons donc 
épargné aucun efiort pour rendre la lecture du Page 
disgracié facile et instructive, et pour que ce volume 
ne soit pas indigne de l'intéressante collection à 
laquelle il vient s'ajouter. 



A. D 




A SON ALTESSE 

MONSEIGNEUR HENRY DE BOURBON 

DUC DE VERNE UIL 

Pair de France, Gouverniur et Lieutenant General pour 
le Roy en Languedoc '. 



Monseigneur, 

Ce Page disgracié oublie les chagrins de sa dis- 
grâce, si vous luy faites maintenant un aussi favo- 
rable acceiiilj que celuy qu'il a receu tant de fois de 
vostre Altesse. Sa jeunesse avoitfait concevoir de 

I. Ce personnage est le fils que Henri IV avait eu (en 1601, 
un mois après la naissance du dauphin, également au 
Louvre) de la marquise de Verneuil, Catherine-Henriette 
de Balzac d'Entragues, fille de Marie Touchet, la maî- 
tresse si aimée de Charles IX. Ambitieuse et intrigante, 
la marquise avait un peu auparavant arraché à son royal 
amant, outre cent mille écus, la promesse de l'épouser, si, 
dans la première année de leur liaison, elle lui donnait un 
fils. Sully ayant déchiré cet acte, que lui montrait son 
maître, et celui-ci ayant épousé Marie de Médicis, la mar- 
quise fut si irritée, qu'elle se ligua avec le roi d'Espagne en 
vue de détrôner Henri IV et de faire proclamer à sa place 
son fils. Le roi lui pardonna, et renoua même avec elle. C'est 
à ce fils qu'il attacha le jeune Tristan L'Hermite en qualité 
de page. La marquise de Verneuil mourut en 1633, à cin- 

Le Page disgracié. x 



2 Le Page disgracié. 

si grandes espérances, de tout ce qu'il y avoit d'hon- 
nestes gens dans la Cour, qu'on ne peut douter que 
ks \j)reuvesy précoces qu'il en avoit données, ne fus- 
sent ensuitte des fruits dignes d'estre servis à la 
Table du Fils du Grand Hc. ry. Je veux dire, Mon- 
seigneur, que ce Page, outre l'excellente éducation 
qu'il a receuë chez vous, y a apporté une jeunesse si 
enjouée, que les traits en sont tout esprit et dignes 
d'estre apportez comme des mets tres-exquis et tres- 
delicieux à vostre Table, ou les sages propos, et les 
pointes d'esprit sont plus à écouter que Iti. Sympo- 
siaques des plus sçavanc Philosophes -. Ce Page, 
Monseigneur, cherche à vous entretenir aux heures 
qui succèdent à vos occupations sérieuses, afin que 
son enjouement et la souplesse de ses ingénieuses in- 
trigues puissent délasser vostre esprit, et contribuer 
à vostre divertissement par quelque chose qui sur- 
prenne l'imagination. Il y paroist. Monseigneur, 
je ne sçay quoy d'ingénu et de spirituel tout en- 
semble, qui promettoit les belles productions de son 
esprit, qui ont éclaté dans les Ruelles les plus épurées 
et les Cercles des esprits les plus délicats. Mais, 
Monseigneur,, comme la lumière donne Nclat à la 



quanle-quatre ans, cinq années avant sa mère Marie Tou- 
chet. (V. Dreux du Radier, Mémoires et anecdotes des 
reines et régentes de France, édit. de 1808, t. VI, p. 57 
à 107. — La présente dédicace (la première édition n'en a 
pas) est sans aucun doute du frère de Tristan, J.-B. L'Her- 
mite, qui, suivant la coutume du temps, s'est dissimulé sous 
le couvert du libraire. 

1 . Il manque ici un mot, . que nous rétablissons entre 
parenthèses. 

2. Allusion aux propos de table des anciens, dont il nous 
est resté un témoignage précieux dans la compilation 
d'Athénée, Le souper des Sophistes. 



Le Page disgracié. 3 

beauté des objets; que la joye escoute plus volontiers 
la symphonie, que la tristesse LVailleurs rendroit 
importune et désagréable; aussi dans un temps oà le 
Myrthe et les Roses sont jonchées dans vostrc Palais, 
il se figure que parmi les resjoùissances de l'Hymen ^, 
les galanteries de sa jeunesse et les évencmens facé- 
tieux dont elle a esté agréablement surprise, seront 
de saison et un amusement qui pourra contribuer à 
la f este, où 

Le jeu, le ris et la dance 
Sont par tout en abondance, 
Les délices ont leur tour, 
La tristesse se retire, 
Et personne ne souspire"; 
S'il ne souspire d'amour. 

Et comme. Monseigneur, // a esté votre Page, 
et qu'il a eu toujours un favorable accez auprès de 
vôtre Altesse, dont la seule présence luy a in- 

I. Henri IV, après avoir inutilement demandé au pape 
Clément VIII le chapeau de cardinal pour Henri de Verneuil, 
âgé de deux ans, obtint de Paul V, en 1608, la nomination 
de celui-ci au siège épiscopal de Metz. L^ jeune prince 
n'étant point dans les ordres, qu'il ne reçut jamais, ne put 
administrer son diocèse qu'au temporel, en évèque laïque, 
pour employer ce terme ; le spirituel fut confié à un suffra- 
gant. Il se démit en 1652 de son évéché et de ses autres 
bénéfices, ne conservant que l'abbaye d; Saint-Germain des 
Prés, qu'il posséda de 1623 à 1668. Cette même année il 
épousa la fille du chancelier Séguier, veuve, depuis 1661, 
du duc de Sully, dont elle avait eu plusieurs enfants. Le duc 
de Verneuil mourut sans postérité le 28 mai 1682, et sa 
femme, le ^ juin 1704. Ce passage de VÉpistre fait évidem- 
ment allusion à son union. Seulement, le mariage étant de 
1668, et le livre portant le millésime de 1667, il faut 
admettre que celui-ci a été antidaté fl'une année ou a subi 
un retard dans son apparition, deux cas qui se présentent 
assez fréquemment. 



4 Le Page disgracié. 

spire le courage et la vertu, qui ont honoré le reste 
de sa vie, il a crcu qu'il seroit trop recompensé, si 
un jour il pouvoit paroistre devant vous quel- 
que chose de sa façon, qui ne vous fust pas désa- 
gréable; puis qu^il a esté jusqu'au dernier soupir 
de sa vie,- un de vos plus fidèles serviteurs ; par ce 
titre. Monseigneur, j'ose espérer que vous offrant 
les ouvrages de sa jeunesse, qui sont véritablement 
des marques d'un agréable esprit, que voi^s ne rejet- 
terez pas la main de celuy qui vous les présente, qui 
est animée d'un mesme zèle pour vostre Altesse, 
et qui ne croit point de titre plus glorieux que 
celuy, 

Monseigneur, 

De Vostre Altesse, 

Le tres-humble et tres-obeïssant serviteur, 

Boutonné. 



LE LIBRAIRE AU LECTEUR 



Si la beauté se conserve dans les corps les 
plus fragiles, les beaux Ouvrages que l'esprit 
produit, doivent estre immortels; le feu sieur 
Tristan l'Hermite, dont la réputation est en- 
core toute vivante, et que le Parnasse révère 
entre les Demidieux, qui ont le plus aug- 
menté sa gloire, nous a laissé tant de renais- 
santes images de cet excellent naturel qu'il 
eut à bien écrire en tous genres, qu'entre ses 
œuvres je n'ai pas estimé que le Roman de sa 
vie fust des moins achevez, puisqu'en cet Ou- 
vrage il s'est voulu peindre soy-mesme et 
représenter avec la vivacité de son esprit, la 
facilité qu'il avoit à s'énoncer, les avantages 
de sa naissance et les mal-heurs de sa fortune. 
Cette diversité de sujets ne donneroit pas de 
degoust au Lecteur, quand nostre Autheur ne 
seroit pas mesme si célèbre. Pour rendre cette 
lecture plus intelligible, j'ai encore adjouté 
la clef et les annotations qui servent à l'éclair- 
cissement de quelques noms propres et autres 
passages obscurs, que l'Autheur avoit ainsi 
fait imprimer pour des considérations qui me 
sont inconnues, et qui cachoient une partie 



6 Le Page disgracié. 

des beautés de ce Roman qui a si peu veu le 
jour \ qu'il parestra sans doute en sa pre- 
mière lumière; l'Autheur a aussi laissé quel- 
ques fragments d'un troisième volume^, qu'il 
se promettoit faire imprimer, et plusieurs 
beaux Vers que je m'efforceray d'assembler, 
si le Lecteur parest satisfait de cet essay, que 
mes soins donnent à sa curiosité. 



1 . Cela veut dire sans doute que la première édition a été 
tirée à un très petit nombre d'exemplaires, ce qui explique 
son excessive rareté. 

2 . Nous avons dit qu'il n'y a aucun espoir de retrouver 
les fragments en question. 



PRIVILEGE DU ROY 



LOUIS par la grâce de Dieu Roy de France et de 
Navarre. A nos Amez et Féaux Conseillers les Gens 
tenans nos Cours de Parlement, Maistres des Re- 
questes ordinaires de nostre Hostel, Baillifs, Senes- 
chaux, Prevosts, ou leurs Lieutenans, et à tous nos 
Justiciers et Officiers qu'il appartiendra, Salut. 
Nostre bien-amé André Boutonné, Marchand 
Libraire en nostre bonne Ville de Paris, Nous a fait 
remontrer qu'il luy a esté mis entre les mains un Ro- 
man intitulé, Le Page disgracié, avec les Remarques; 
lequel il desireroit faire imprimer, vendre et débiter, 
s'il avoit nos Lettres sur ce nécessaires, qu'il Nous a 
supplié tres-humblement luy octroyer. A CES CAUSES, 
désirant favorablement traitter l'Exposant, Nous luy 
avons permis et permettons par ces présentes, d'im- 
primer, vendre et débiter ledit Roman durant cinq 
années, à commencer du jour qu'il sera achevé d'im- 
primer, pendant lequel temps faisons deffenses à tous 
Libraires, Imprimeurs, et autres personnes, de quel- 
qua qualité et condition qu'ils soient, de l'imiter en 
quelque sorte et manière que ce soit, si ce n'est du 
consentement dudit Exposant, à peine de confisca- 
tion des Exemplaires contrefaits, et de mil livres d'a- 
mande, applicable un tiers à Nous, un tiers à l'Hos- 
pital General de cette Ville, et l'autre tiers à l'Expo- 
sant, et de tous les dépens, dommages et interests. 
A Ja charge de mettre deux Exemplaires en nostre 



8 Le Page disgracié. 

Bibliothèque publique ; un en celle de nôtre Cabinet 
du Louvre, et un autre en celle de nostre très-cher et 
Féal Chevalier, Chancelier de France, le Sieur Se- 
guyer : Comme aussi de taire Registrer ces présentes 
es Registres du Syndic des Libraires de nostre dite 
Ville de Paris, avant que de l'exposer en vente. Du 
contenu desquelles. Nous vous Mandons faire jouir et 
user l'Exposant pleinement et paisiblement : Voulons 
qu'en mettant au commencement ou à la fm dudit 
Livre un Extrait d'icelles, elles soient tenues pour 
bien et deuëment signifiées. Commandons au pre- 
mier nostre Huissier ou Sergent sur ce requis de 
faire pour l'exécution de ce que dessus tous Exploits 
et Significations que besoin sera, sans demander 
autre permission. Car TEL EST NOSTRE plaisir, 
nonobstant clameur de Haro, Chartre-Normande, et 
Lettres à ce contraires. Donné à Paris le vingt-neu- 
fième jour de Décembre, l'an de grâce mil six cens 
soixante-six. Et de nostre Règne le vingt-quatrième. 
Par le Roy en son Conseil. 

GUITONNEAU. 



Registre sur le Livre de la Communauté des Mar- 
chands Libraires, Imprimeurs et Relieurs de Paris, 
suivant l'Arrest du Parlement, en datte du 8 avril 
1653. Fait à Paris ce 14 Avril 1667. — Signé PiGET, 
Svndic. 



Les Exemplaires ont esté fournis 



PREMIÈRE PARTIE 



CHAPITRE PREMIER 

PRELUDE DU PAGE DISGRACIÉ. 




[HER Thirinte \ je connois bien que 
ma résistance est inutile, et que vous 
voulez absolument sçavoir tout le 
cours de ma vie, et quelles ont esté 
jusqu'icy les postures de ma fortune. Je n'ay 

I. Il est à peu près impossible de deviner aujourd'hui 
lequel des amis de Tristan est désigné par ce pseudonyme. 
Peut-être même n'est-ce là qu'un nom abstrait, un être de 
raison, introduit dans le récit pour le couper en quelques 
endroits, en varier un peu le ton, et permettre en quelque 
sorte au conteur de reprendre haleine. La littérature narra- 
tive de tous les temps et de tous les pays, et particulière- 
ment celle du dix-septième siècle, offre de nombreux exem- 
ples de ce genre. On peut ajouter, à l'appui de cette idée, 
que si ce nom de Thirinte recouvrait un personnage réel, et 
de quelque importance puisque Tristan lui aurait dédié son 
livre, le frère de celui-ci, Jean-Baptiste L'Hermite, n'aurait 
probablement pas manqué de le connaître et de nous révéler 
son véritable nom dans sa Clef si riche en renseignements 
analogues. 



10 Le Page disgracié. 

pas résolu de faire languir davantage vostre 
curieux désir; mais j'ay bien de la peine à 
prendre la resolution d'y satisfaire. Comment 
auray-je la hardiesse de mettre au jour des 
avantures si Tpeu] ^ considérables? et com- 
ment est-il possible que vous rencontriez quel- 
que douceur en des matières où j'ay trouvé 
tant d'amertume? et que ce qui me fut si dif- 
ficile à supporter, vous soit agréable à lire? 
Puis, que dira-t'on de ma témérité d'avoir 
osé moy-méme écrire ma vie avec.un stile qui 
a si peu de grâce et de vigueur? veu qu'on a 
bien osé blâmer un des plus excellens Esprits 
de ce siècle, à cause qu'il se met quelquesfois 
en jeu dans les nobles et vigoureux essais de 
sa plume ^r II est vray que ce merveilleux 
Génie parle quelquesfois à son avantage en se 
dépeignant luy même : et je puis dire que 
n'ayant aucune matière de me louer en cet 
Ouvrage, je ne prétends que de m'y plaindre. 
Je n'écris pas un Poëme illustre, où je me 
veuille introduire comme un Héros; je trace 
une Histoire déplorable % où ^je ne parois 
que comme un objet de pitié, et comme un 
jouet des passions des Astres et de la For- 
tune ^. La Fable ne fera point éclatter icy ses 

1. Nous suppléons d'après la première édition le mot 
« peu » , indispensable au sens. 

2. Il s'agit évidemment ici des Essais de Montaigne. 

3 . Les deux éditions fout le mot histoire masculin, ce qui ne 
peut être que le résultat d'une faute d'impression, ce mot étant, 
de par son étymologie , féminin dès les origines de la langue. 

4. Dès ce début s'accuse le caractère mélancolique, de 
Tristan, qui dans sa vie comme dans le cours de son récit 
paraît constamment dominé par un fatalisme superstitieux 



Le Page disgracié. ii 

ornemens avec pompe ; la Vérité s'y présentera 
seulement si mal-habillée qu'on pourra dire 
qu'elle est toute nuë. On ne verra point icy 
une peinture qui soit flattée, c'est une fidèle 
copie d'un lamentable Original ; c'est comme 
une reflexion de miroir'. Aussi j'ay beaucoup 
de sujet de craindre que ma trop grande in- 
génuité ne vous cause quelque degoust en 
cette lecture. Le récit des choses qui sont in- 
ventées, a sans doute beaucoup plus d'agré- 
mens, que la relation des véritables : pource 
que d'ordinaire les evenemens d'une vie se 
trouvent ou communs, ou rares. Toutcsfois, 
la mienne a esté jusqu'à cette heure si tra- 
versée, et mes voyages et mes amours sont si 
remplis d'accidents, que leur diversité vous 
pourra plaire. J'ay divisé toute cette Histoire 
en petits chapitres, de peur de vous estre en- 
contre lequel il n'a pas même l'air de chercher à réagir. Cet 
écrivain contraste curieusement, à cet égard, avec la plupart 
des romanciers et des poètes de sa génération, les Sorel, les 
Scarron, les Cyrano de Bergerac, les Furetière, si pleins de 
bonne humeur, les Théophile, les Saint-Amand et les Mari- 
gny, ainsi que les nombreux collaborateurs de ces recueils 
de vers trop célèbres, le Parnasse satyrique, le Cabinet saty- 
rique, la Muse folâtre, les Muses gaillardes, le Labyrinthe 
d'amour, les Satyres bastardes du cadet Angoulevent, etc., 
tous « francs-beuveurs » et « goinfres » , qui puisaient sur- 
tout leurs inspirations dans les « piots » humés aux « caba- 
rets d'honneur », la Pomme-de-Pin, la Croix-de-Lorraine, 
le Mouton-Blanc, le Cormier, etc. Tristan, lui, cela se voit tout 
de suite, a l'estomac et les reins faibles et est, un buveur 
d'eau. 

I. Le Page disgracié est une autobiographie, .nous le 
savons, mais une autobiographie empreinte, çà et là, d'un 
cachet un peu romanesque, et il ne faut donc pas prendre 
à la lettre cette affirmation de notre aut'eur. 



12 Le Page disgracié. 

nuyeux par un trop long discours ', et pour vous 
faciliter le moyen de me laisser en tous [les]' 
lieux où jepourray vous estre moins agréable. 



CHAPITRE II 
l'origine et naissance du page disgracié. 



Je suis sorty d'une assez bonne Maison 3, 
et porte le nom et les armes d'un Gentil- 
homme assez illustre, et qui comme un autre 
Pericles fut grand Orateur, et grand Capi- 
taine tout ensemble. L'Histoire luy donne 
beaucoup de louanges pour avoir esté l'un 
des principaux Ministres de cette heureuse 
guerre qui se fit en la Terre saincte il y a 
cinq cens tant d'années'' : et je puis dire qu'il 
y avoit autresfois d'assez grands honneurs et 
assez de biens en nostre famille ^ Mais comme 

1 . On serait en droit de voir ici une critique indirecte des 
romans à la mode, et entre autres de l'Astrée, où l'on ren- 
contre parfois jusqu'à vingt pages et plus de suite sans un 
seul alinéa. 

2. Première édition. 

3. V. la Clef, n» i. 

4. Inutile d'indiquer qu'il s'agit de Pierre L'Hermite, le 
héros de la première croisade (1095 -1099). 

5. V. la Clef, n" 2. — Quoique fier de sa qualité de 
gentilhomme, fierté qui s'accuse en maint endroit de son 
récit, Tristan ne franchit pas les bornes de la satisfaction 
permise, à l'opposé de son frère Jean-Baptiste, qui, dans les 
remarques de la Clef ajoutée par lui au Page disgracié, dé- 
ploie un luxe de détails généalogiques rappelant l'entrée en 
matière et la note finale des Mémoires d'Outre-Tombe, oh 



Le Page disgracié. 15 

on apperçoit en toutes les choses une vicissi- 
tude perpétuelle^ et que selon les secrettes et 
justes loix de la Divine providence les petites 
fortunes sont eslevées, et les grandes sont 
anéanties, j'ay veu comme disparoistre en 
naissant, la prospérité de mes pères. Deux 
partages qui s'estoient faits en nostre Maison, 
dont l'un fut entre neuf enfans, diminuèrent 
beaucoup sa grandeur. Mais un grand procez 
criminel où mon père fut enveloppé dés l'âge 
de dix-sept ans acheva presque sa ruine. 
Cette affaire cousta beaucoup de biens à ce 
Gentil-homme, et si dans cette grande jeu- 
nesse il n'eust fait éclater une grande vertu, 
ce mal-heur luy eust cousté la vie. Je ne vous 
déduiray point toute cette avanture, elle est 
trop funeste et trop longue, et vouloir la 
représenter sur ce papier, seroit vouloir 
escrire l'Histoire de l'Escuyer avantureux, et 
non pas les avantures du page disgracié. 
Il suffira que je vous die qu'un des plus grands 
Capitaines de nostre siècle ', et des plus belles, 
et des plus excellentes femmes du monde % 

chateaubriand étale avec un luxe inouï de détails les preuves 
de sa glorieuse descendance, comme si cette énumération de 
ses quartiers de noblesse devait contribuer à mieux expli- 
quer et à rehausser son génie ! 

1. Louis de Crevant, vicomte de Brigueil, marquis àz 
Humières. (V. la Clef, n» 4.) 

2. Ces épithètes désignent Gabrielle d'Estrées. (V. la 
Clef, n" 5.) Une femme « belle et excellente », dans le lan- 
gage du temps, cela veut dire une femme de haute condi- 
tion. C'est dans le même sens que Brantôme qualifie presque 
chacune de ses « dames galantes », de «èelle et honneste». 
Lorsqu'à ces qualificatifs le malicieux chroniqueur ajoute 
celui de « vertueuse », c'est pour faire entendre que la dame 



14 Le Page disgracié. 

s'employèrent pour son salut, et qu'à la 
faveur de ses amis, il survint miraculeu- 
sement une grâce du Roy qui le fit sortir 
glorieusement d'une si dangereuse affaire K 

Ce fut durant cette conjoncture qu'il fit 
connoissance avec un vieux Gentil-homme de 
bonne naissance, et de grand mérite", qui 
trouvant mon père bien fait et d'une agréable 
conversation, se proposa d'en faire son gen- 
dre, encore que mon père fut d'une Province 
fort éloignée du lieu de son habitation, et 
qu'il ne connut pas entièrement quel estoit 
Testât de ses affaires; la chose ne luy fut pas 
difficile à mettre à bout; cettuy-cy qui estoit 
puissant en amis, et d'un espriffort agréable, 
rendit tant de bons offices à mon père, et luy 
fit concevoir tant d'affection pour luy, qu'en 
peu de temps il conclut d'espouser sa fille, 
qu'il amena incontinent après dans le pais où 
je suis nay. Deu^ ou trois ans en suite je 

dont il narre les hauts faits savait garder le décorum. Bran- 
tôme, vieux courtisan qui en avait vu de toutes les couleurs, 
avait expérimenté que la vertu, comme l'a si spirituellement 
démontré vers le même temps d'Aubigné dans son Baron de 
Foenesîe, consiste moins à « être » qu'à « paraître » . C'est là 
l'idée qui constitue, en somme, le fond des Maximes de La 
Rochefoucauld, et, spécialement appliquée aux femmes, elle 
se formule dans ces deux vers fameux du Pastor fido de 
Guarini (acte III , scène v) , que toutes les belles dames 
d'alors savaient par cœur : 

.... Altro al fin l'honestate 
Non e elle un' arte di parer honesta. 

1 . Nous avons conté cette tragique histoire dans notre 
Introduction. 

2. Pierre Miron,* sieur de Malabry, petite terre près de 
Chàtenay et de Verrières, aux environs de Sceaux. (V. la 
Clef, n° 6.) 



Le Page disgracié. i^ 

vins au monde, et ceux qui ont rectifié avec 
soin le poinct de ma nativité, trouvent que 
j'eus Mercure assez bien disposé, et le Soleil 
aucunement favorable : il est vray que Venus 
qui s'y rencontra puissante, m'a donné beau- 
coup de pente aux inclinations, dont mes dis- 
grâces me sont arrivées K Je croy que cette 
première impression des Astres laisse des 
caractères au naturel qui sont difficiles à 

I. Les horoscopes ont tenu une grande place dans les 
préoccupations de nos pères, depuis le moyen âge jusque 
vers le milieu du dix-septieme siècle. A la naissance de la 
plupart des enfants, qu'ils vissent le jour dans le palais d'un 
roi ou dans la cabane d'un paysan, un astrologue établissait 
leur thème généthliaque. C'est ainsi que Henri IV fit tirer 
l'horoscope de Louis XIII, et qu'un astrologue était caché 
près de la chambre d'Anne d'Autriche, au moment où celle- 
ci mit au monde Louis XIV. Un rabbin juif, nommé Bêchai, 
n'avait-il pas osé soumettre le fils de Dieu lui-même à l'in- 
fluence des astres et tirer l'horoscope du Seigneur! (V. Jac- 
ques Gaffarel, Curiositaîcs inauditee de figuris Persarum 
îaiismanicis, 1629.) 

Maintenant, entrons dans quelques détails indispensables 
au sujet du « thème généthliaque » de Tristan. Nous les 
emprunterons à la Géomancie abrégée (M 74) de Jean de la 
Taille de Bondaroy, le poète bien connu de la « brigade » 
de Ronsard. » 

« Mercure, dit-il, est au deuxième ciel. Il fait les gens 
gresles de corps, les doigts longs, mais pasles de visage : 
toutesfois les yeux beaux, et sobres de viandes, doctes, mo- 
destes, ingénieux : en plusieurs choses peu fortu:i:z, fidelles 
et serviables aux autres, _ honnestes, sages et de bonne re- 
nommée. 

« Le Soleil est au quatrième ciel. Il produit volontiers les 
rois, les grans seigneurs et tous hommes puissans et riches, 
fidelles et justes, toutesfois curieux et amoureux de vaine 
gloire. . . 

« Vénus est au troisième ciel. Elle fait ceux qui lui sont 
subjects, beaux, gentils, agréables, gaillars, amoureux et 
impudiques : et toutesfois débonnaires, justes et fidelles 



i6 Le Page disgracié. 

effacer : et que s'ils ne forcent jamais, au 
moins ils enclinent sans cesse ' ; on dit que le 
Sage peut dompter cette divine violence ; 
mais il faut aussi qu'il soit véritablement 
sage, et l'on ne trouve gueres d'esprits de 
cette marque. Il faut qu'une bonne eslevation* 
soit bien assistée de la Philosophie pour 
combattre toujours avec avantage des enne- 
mis qui nous sont naturels, et qui comme des 



amis, dont le corps sera long et blanc, et l'oeil agréable, 
avec le poil épais et mollement frizé. » 

Vénus, dit encore un auteur (Gérard de Crémone, dans sa 
Géomancie astronomique), « signifie les reines et les dames, 
le mariage, les conversations, les amitiés..., les jouears, 
ceux qui hantent les cabarets, ceux qui jouent aux dez... » 
On ne peut nier que plusieurs de ces différents traits ne 
s'appliquent assez bien au caractère et à la conduite de l'au- 
teur du Page disgracié. 

L'horoscope de Tristan rappelle jusqu'à un certain point 
celui de Cardan, tel qu'il le rapporte dans son autobiogra- 
phie {De propria vita), confessions qui ne laissent rien à en- 
vier, pour la franchise et le cynisme des aveux, à celles de 
J.-J. Rousseau, de Casanova, et du Poète de Desforges. En 
voici quelques passages, que nous laisserons en latin : « Cum 
Sol et maleficae ambse, et Venus et Mercurius essent in si- 
gnis humanis, ideo non declinavi a forma humana : sed cum 
Jupiter esset in ascendente, et Venus totius figurée domina, 
non fui ablsesus, nisi in genitalibus : ut a XXI anno ad XXXI, 
non potuerim concumbere cum mulieribus... Et cum Venus 
dominaretur, ut dixi, toti figurœ, et Jupiter esset in ascen- 
dente, factus sum abjectae sortis : lingua parum blaesus... 
Et quoniam Venus et Mercurius erant sub radiis Solis, illi 
vim universam tribuentes, poteram et hoc modoaliquiseva- 
dere, quamvis cum Genesi adeo misera et infortunata, nisi 
Sol ipse prorsus fuisset abjectus, eodem loco sexto ; et a sua 
altitudine. » 

1. C'est-à-dire que les gens nés dans ces conditions ne 
possèdent qu'à moitié leur libre arbitre. 

2. Mot synonyme ici de noblesse de caractère. 



Le Page disgracié. 17 

hydres repullulent incessamment et se ren- 
forcent bien souvent par leur deffaite. Les 
saints Personages le pourroient bien dire, eux 
dont les âmes ne regardent plus que le Ciel, 
et qui sont toutesfois nuit et jour assaillis par 
de dangereuses tentations, contre lesquelles 
ils ne sont point asseurez après avoir gaigné 
de grandes batailles. Il est vray que pour 
rendre leur mérite plus grand, Dieu permet 
que les Démons s'en meslent, et lors c'est une 
cause estrangere qui nous fait tousjours de 
mauvaises propositions. 



CHAPITRE III 



A peine avois-je trois ans, que mon ayeule 
maternelle ' vint voir sa fille ; et portée de 
cette ardente et naturelle amour, qui des- 
cend du sang, me demanda pour m'eslever ; 
ainsi je commencay à me dépaïser, et n'ayant 
apperceu jusqu'alors que des arbres et la tran- 
quilité de la campagne, je vins à considérer 
les divers ornemens, et le tumulte d'une des 
plus célèbres villes du monde*. On m'a dit 
souvent que je témoignois en ce bas aage une 
assez grande vivacité d'esprit : et que ma cu- 
riosité ne pouvoit estre contentée, encore 

1 . Denise de Saint-Prest. 

2. Paris. 

Le Page disgracié. 2 



i8 Le Page disgracié. 

qu'on prit assez de plaisir et de soin à res- 
pondre à toutes mes demandes : les objets qui 
se presentoient en foule à mes yeux avec une 
diversité si grande, n'estoient point capables 
de satisfaire à l'activité de mon esprit ; je me 
faisois entretenir des choses plus solides que 
celles qu'on a decoustume de digérer pendant 
une enfance si tendre. Je m'informois mesme 
avec empressement des choses qui concernent 
l'ai^tre vie, et les mystères de nostre Religion. 
Un Prince de l'Eglise de mes proches parens ' 
fut émerveillé des choses qu'il ouït dire de 
moy, et fut encore plus surpris lors que me 
caressant un jour, et me raillant sur des de- 
mandes que j'avois faites de la forme des 
Enfers, je luy témoignay en ma manière de 
m'exprimer, que je doutois qu'il y eut des 
ténèbres où il y avoit de si grands feux allu- 
mez 2. Je vous diray que je n'avois gueres 
plus de quatre ans que je sçavois lire % et 



1. Charles Miron, évêque d'Angers en M 88, à dix- 
huit ans, puis archevêque de Lyon, oncle de Tristan à la mode 
de Bretagne. (V. la Clef, n" S.') 

2. Voilà une réflexion qui sent son petit Voltaire; mais 
Tristan n'a pas tenu ses promesses d'esprit fort. 

3. Cette connaissance précoce de la lecture devait être 
plus rare à cette époque que de nos jours, puisque Gilberte 
Pascal écrit au sujet de sa soeur Jacqueline, qui cependant, 
« dès qu'elle commença à parler, donna de grandes marques 
d'esprit », qu'on ne lui apprit à lire qu'à l'âge de sept ans, 
ce à quoi d'ailleurs elle avait « une, grande aversion » 
(V. Cousin, Jacqueline Pascal, 1862, p. 53-54), et que 
l'abbé de Marolles dit avec une certaine fierté {Mémoires, 
édit. de 1755, t. I, p. 7) : « Je savois lire, que je n'avois 
pas encore six ans », contrairement à l'un de ses frères, qui 
n'aimait que les exercices violents. 



Le Page disgracié. 19 

que je commençois à prendre plaisir à la lec- 
ture des Romans que je debitois agréablement 
à mon ayeule, et à mon grand père, lors que 
pour me détourner de cette lecture inutile, 
ils m'envoyèrent aux Escoles pour apprendre 
les elemens de la langue Latine. J'y employay 
mon temps, mais je n'y appliquay point mon 
cœur ; j'appris beaucoup, mais ce fut avec tel 
degoust d'une viande si fort insipide, qu'elle 
ne me profita gueres : on m'avoit laissé gouster 
avec trop de licence les choses agréables, et 
lors que l'on me voulut forcer à m'entretenir 
d'autres matières plus utiles, mais difficiles, 
je ne m'y trouvay point disposé '. J'apprenois 
pour ce que je craignois les verges, mais je 
ne retenois gueres les choses que j'avois 
apprises. Je perdois en un moment les thre- 
sors que l'on m'avoit fait serrer par force, et 
ne les retrouvois que par force ; pour ce que 
je n'y avois point d'affection. 

I . Cette tournure d'esprit ainsi marquée dès le bas âge 
est bien d'un poète-né, que domine d'emblée l'imagination, 
et qui s'intéresse moins au fond des choses et à leur sub- 
stance qu'à leur côté extérieur et agréable. Alfred de Mus- 
set, dont le tempérament et le caractère offrent bien des 
traits de ressemblance avec ceux de Tristan, a fait un aveu 
analogue et qui a la même portée [La confession d'un enfant 
du siècle, i^^ partie, chap. iv) : « J'avais fait de bonnes 
études, mais superficielles, ayant une mémoire qui veut de 
l'exercice, et qui oublie aussi facilement qu'elle apprend... 
J'avais beaucoup lu ; en outre, j'avais appris à peindre. Je 
savais par cœur une grande quantité de choses, mais rien 
par ordre, de façon que j'avais la tête à la fois vide et gon- 
flée, comme une éponge. Je devenais amoureux de tous les 
poètes l'un après l'autre; mais, étant d'une nature très im- 
pressionnable, le dernier venu avait toujours le don de me 
dégoûter du reste. » 



20 Le Page disgracié. 



CHAPITRE IV 

comme le page disgracié entre au service 
d'un prince. 



L'estude m'avoit donné tant demelancholie 
que je ne la pouvois plus supporter, lors 
qu'une bonne fortune m'arriva qui me fit 
changer de façon de vivre: mon père avoit eu 
l'honneur de servir un des plus grands et des 
plus illustres Princes du monde pendant les 
guerres ' ; et cette ame toute royale, et qui 
n'avoit point de plus grande passion que celle 
de faire du bien à tout le monde, ce Prince, 
dis-je, dont la mémoire est immortelle, se 
ressouvint un jour que mon père l'avoit fidè- 
lement servy ; et pour lui tesmoigner son 
noble ressentiment, s'estant enquis s'il avoit 
des enfans, luy commanda de me présenter à 
luy , protestant qu'il vouloit que je fusse nourry 
auprès d'un des siens. Mon ayeule transportée 
de joye d'une si agréable nouvelle, fit les frais 
de mon équipage pour une si belle occasion; 
et j'eus Thonneur d'aller saluer ces Princes 
en la compagnie de mon père, et de mon 
oncle maternel, personnage d'une trés-illustre 
vertu, et d'une grande authorité-. Je fus tout 

1 . Henri IV. 

2. Il s'agit de François Miron, le célèbre prévôt des 
marchands (mort en 1609), que Henri IV proposait comme 



Le Page disgracié. 21 

ébloùy de la magnificence et des beautez du 
Palais où l'on me mena^ ; et principalement 
de la splendeur qui sortoit de ces divines per- 
sonnes à qui l'on m'offroit : le père me trouva 
joly, et m'honora de caresses particulières; 
et le fils m'accepta et me receut favorable- 
ment '. 

Nous estions presque d'un âge et de mesme 
taille; mais il estoit d'une beauté merveilleuse, 
et d'une gentillesse d'esprit quifaisoit deslors 
prodigalement [augurer] ^ les promesses que ses 
grandes vertus ont depuis acquitées avec usure. 
A nostre première rencontre, je fis en mon 



modèle à son successeur, et que l'Estoile et Guy Patin n'ont 
pas craint de nommer « le père du peuple ». (V. François 
Miron et V administration municipale de Paris sous Henri IV ^ 
de 1604 à 1606, par M. A. Miron de l'Espinay, un de ses 
descendants, 1885.) J.-B. L'Hermite, dans la remarque de 
sa Ckf, n" 9, relative à ce personnage, dit qu' « il conserva 
les interests publics, et les rentes de l'Hostel de Ville, qui 
luy firent mériter les applaudissemens du peuple et l'estime 
du Roy tout ensemble, ainsi que l'a répété V Illustrissime 
archcvesque de Paris, en son Histoire de la vie de ce grand 
monarque » . Ces mots désignent Hardouin de Péréfixe, pré- 
cepteur de Louis XIV, membre de l'Académie française, 
auteur d'une Histoire du roi Henri le Grand, parue en 1661, 
qui a été longtemps populaire. Cette question des rentes 
de l'Hôtel de Ville fut un gros événement dont on peut lire 
dans Péréfixe les péripéties presque tragiques, -r- Une rue 
de Paris, voisine de l'Hôtel de Ville, conserve le souvenir 
de l'intègre, actif et courageux François Miron, qui fut, sui- 
vant le mot de M. Bernardin, l'Haussmann et l'Alphand de 
son temps. 

1 . Le Louvre. 

2. Ce fils était, nous l'avons dit, le jeune duc de Ver- 
neuil. 

3. Il manque ici, dans les deux éditions, un mot indis- 
pensable, que nous rétablissons entre parenthèses. 



22 Le Page disgracié. 

cœur une forte et fidèle impression de son mé- 
rite : et comme il estoit d'un excellent naturel, 
il eut beaucoup d'affection pour moy : soit 
que ce fut par une secrette reconnoissance de 
mon zèle, ou par une naturelle inclination. 
Dés que je fusa son service >, on pouvoit dire 
que j'y estois vrayment attaché : les perfec- 
tions du Maistre estoient de pressantes chais- 
nes pour le serviteur. J'esîois toujours aussi 
prés de luy que son Ombre : je le voyois dés 
qu'il avoit les yeux ouverts, et je ne cessois 
point de le voir jusqu'à ce que le sommeil les 
luy fermast. J'estois spectateur et imitateur de 
ses exercices ordinaires ; j'estois présent à ses 
prières, à ses estudes, et à tous ses divertisse- 
mens. Mon Maistre n'avoit point de Pédant» 



». J.-B. L'Hermite, qui extravague d'ordinaire dès qu'il 
s'agit de la noblesse et du rang de sa famille, dit que ce fut 
en qualité de gentilhomme d'honneur, et non de page (V. la 
Clef, n° 13); mais Tristan devait mieux savoir à quoi s'en 
tenir sur ce point que son frère, qui de plus n'avait pas été 
élevé avec lui. 

2. Le pédant était la bête noire de cette-époque, comme 
le bourgeois ou épicier a été celle du règne de Louis- Phi- 
lippe, comme le cockney est celle de l'Anglais émancipé, et 
le philistin celle de l'étudiant allemand. C'était un des types 
en quelque sorte obligatoires de la comédie et du roman du 
dix-septième siècle, qui ne manquent jamais de le dépeindre 
sous les traits d'un personnage laid, avare, crasseux, souve- 
rainement ridicule, et auquel on joue des tours pendables. 
Déjà Rabelais et Montaigne, au siècle précédent, l'avaient 
blasonné d'importance, mais, au dix-septième siècle, on ne 
tarit pas sur son compte. L'Hortensius de Sorel (dans Fran- 
cion), le Sidias de Théophile {Fragments d'une histoire co- 
mique), le Barbon de Balzac, le Pédant joué de Cyrano de 
Bergerac, les invectives de La Fontaine, les sarcasmes de 
Molière et de Boileau, pour ne citer que ces écrivains, le 



Le Page disgracié. 23 

pour Précepteur : celui qu'on avoit choisi pour 
l'instruire, estoit un homme de lettres fort 
poly ', qui luy faisoit apprendre les plus belles 
choses de l'Histoire, et de la Morale en se 
jouant. Ce grand homme sçavoit parfaitement 
l'art d'eslever la jeunesse, et en avoit fait 
preuve en l'instruction d'un de mes parens, 
qui fut possible, du consentement de tous, un 
des plus eloquens et des plus habiles Person- 
nages de nostre siècle : cettuy-cy prit un soin 
particulier de ma nourriture^ par une juste 
reconnoissance de l'obligation qu'il avoit aux 
miens; mais le zèle ardent qu'il avoit pour 
l'avancement de son principal Disciple, l'em- 
peschoit de prendre assez curieusement garde 
à moi. Il se donnoit bien la peine de m'ensei- 
gner tout ce qu'il monstroit à mon Maistre qui 
me pouvoit faire arriver aux bonnes connois- 
sances, et à la Vertu : mais il ne pouvoit 
prendre tout le soin qui estoit nécessaire pour 
me détourner de voir et de suivre les mauvais 
exemples, que me donnoient beaucoup de jeunes 
gens libertins, que je voyois dans la maison. 

prouvent de reste. Avant eux, Régnier aussi avait exercé sa 
verve contre lui, en reproduisant dans sa Satyre X {Le repas 
ridicule) les traits les plus vifs dont l'avait lardé le poète 
italien berniesque Cesare Caporali (mort en i6oi)danssa 
longue pièce // Pédante, encore classique de l'autre coté des 
Alpes, ce qui démontre que le pédant n'était pas tenu en 
plus grande estime chez nos voisins que chez nous. 

1. Claude du Pont, gentilhomme de Normandie, qui 
avait été précepteur de Charles Miron, l'évèque d'Angers, 
dit la C/e/, n" 12, et qui sera appelé plus tard, comme nous 
le verrons, à l'honneur d'être précepteur de Gaston de 
France, frère de Louis XIII. 

2. Education. 



24 Le Page disgracié. 

Il eust falu pour mon bon-heur, qu'un aussi 
digne Précepteur que celuy-là se fust donné 
tout àmoy, et m'eût toujours regardé de prés. 
La jeunesse encline aux licences, est si sujette 
à prendre de mauvaises habitudes, qu'il ne 
faut rien pour la corrompre. C'est une table 
d'attente pour les bonnes ou pour les mauvaises 
impressions : mais elle est beaucoup plus sus- 
ceptible des mauvaises, que des vertueuses. Il 
se trouve des hommes faits qui se fortifient aux 
bonnes mœurs parmy les occasions du vice : 
mais cela seroit comme miraculeux si l'on 
voyoit des enfans conserver leur innocence sans 
tache parmy les mauvaises compagnies. Je ne 
fus donc pas long-temps en cette Cour, sans y 
voir des postiqueries', et sans y prendre la 
teinture de quelques petits libertinages. 



CHAPITRE V 



l'affinité qu'eut le page disgracjé avec un 



FUT PREJUDICIABLE. 



Je n'avois rien qu'un camarade, qui fut en 
mesme posture auprès de mon Maistre, et dont 

I . Terme aujourd'hui inusité, assez fréquent chez !es 
écrivains du seizième siècle, et qu'on retrouvera sous la 
plume de notre auteur. Littré lui donne le sens d' « espiè- 
glerie » , mais il signifie plus habituellement : intrigue, ma- 
chination, méchanceté. 



Le Page disgracié. 25 

on prit soin comme de moy ; et cettuy-là estoit 
un enfant d'illustre naissance, et qui sentoit 
bien son enfant d'honneur \ Je l'honorois et 
l'aimois fort, à cause de la bonté de son cou- 
rage *, et de celle de son naturel; nous bri- 
guions ensemble les faveurs de nostre Maistre 
sans envie; il n'estoit pas jaloux de la mé- 
moire que j'avois beaucoup meilleure que luy, 
et par mal-heur il ne me donna pas d'émula- 
tion pour le jugement, qu'il avoit meilleur que 
moy. Je le soufflois souvent à l'estude pour le 
faire souvenir des choses qu'il avjït oubliées; 
mais il estoit capable de m'avertir en toutes 
occasions, de ce qui concernoit mon devoir. 
C'estoit un garçon si sage que je ne me pou- 
vois jamais pervertir en sa compagnie : mais 
mon mauvais destin voulut que je fisse con- 
noissance avec un certain Page le plus mali- 
cieux, et le plus fripon de la Cour. J'ay sujet 
de croire que ce fut l'organe dont se servit 
mon mauvais génie pour me tenter et me des- 
truire. Ce mauvais Démon travesty sceut in- 
terrompre par son artifice le cours heureux de 



1 . C'était le cousin germain du jeune prince, Léon d'II- 
liers, fils de Charlotte de Balzac, soeur de la marquise de 
Verneuil. (V. la Clef, n" 13.) 

2. Le mot courage n'avait pas, au seizième siècle et dans 
la première moitié du dix-septième, le sens spécial de bra- 
voure qu'on lui, attribue aujourd'hui, mais désignait l'en- 
semble des passions qu'on rapporte au cœur, et possédait 
conséquemment une signification plus générale que ce der- 
nier mot. Un vieux proverbe cité par Le Roux je Li.ncy [Le 
livre des proverbes français, édit. de 1859, t. II, p. 430J : 
« Un bon courage décore visage », nous semble résumer 
très bien cette acception complexe. 



26 Le Page disgracié. 

mes estudes, en me monstrant secrètement les 
subtils préceptes d'un art qui ne tend qu'à 
damner les âmes. Ce fut luy qui m'apprit le 
premier l'usage des dez et des cartes ; et qui 
se servant de mon innocence pour s'emparer 
du peu d'argent que j'avois, me fit folement 
piquer du désir de reparer mes pertes; et 
m'engager toujours plus avant dans le mal- 
heur, par les instigations d'une trompeuse et 
foie espérance. Il m'imprima de telle sorte 
cette passion, qu'elle se rendit bien-tost égale 
à celle que j'avois pour l'estude, et à quelque 
temps de là l'on ne me pouvoit gueres sur- 
prendre sans avoir des dez dans mon écri- 
toire, et des cartes parmy mes livres : et 
mesme ce dérèglement alla si loin, que je me 
defaisois souvent pour jouer, des choses qui 
m'estoient nécessaires pour apprendre, et que 
de tous les livres que j'avois accoustumé de 
feuilleter, il ne me restoit plus rien que des 
cartes. Nostre Précepteur ne fut pas long- 
temps à s'aviser de mes débauches ' ; mais il 
luy fut impossible de m'en retirer ; il employa 
vainement ses verges^ et ses préceptes sur ce 

1. Ce terme de « débauches » paraît un peu exagéré 
pour qualifier la simple passion du jeu chez un adolescent à 
peine sorti de l'enfance ; cela provient de ce que ce mot 
n'avait pas toujours à cette époque le sens tout à fait défavo- 
rable qu'il a aujourd'hui, au moins au pluriel. 

2. On sait quelle était, sous l'ancien régime, la dureté de 
l'éducation et de la discipline. Rabelais a immortalisé le nom 
de Tempeste, le « grand fouetteur » du collège « de pouil- 
lerie » Mcntaigu, et Montaigne, dans son célèbre chapitre 
« De l'institution des enfants », ne témoigne pas moins 
d'indignation à l'égard des procédés d'éducation du temps 



Le Page disgracié. 27 

sujet; le mal estoit desja trop enraciné. Je 
promettois souvent de ne jouer plus, les larmes 
aux yeux, mais dés qu'il m'avoit perdu de 
veuë, j'avois trois dez, ou une paire de cartes 
entre les mains. Ce qui me rendit le plus in- 
corrigible, c'est que la gentillesse de mon 
esprit en un si bas âge, m'avoit acquis d'il- 
lustres amis, qui m'empeschoient d'estre cor- 

(édit. E. Courbet et Ch. Royer, t..I, p. 203) : « Au lieu 
de convier les enfans aux lettres, on ne leur présente à la 
vérité, qu'horreur et cruauté... Cette police de la pluz part 
de noz collèges, m'a tousjours despieu. On eust failly à l'ad- 
venture moins dommageablement, s'inclinant vers l'indul- 
gence. C'est une vraye geaule de jeunesse captive. On la 
rend desbauchée, l'en punissant avant qu'elle le soit. Arrivez-y 
sur le point de leur office ; vous n'oyez que cris, et d'en- 
fants suppliciez, et de maistres enyvrez en leur cholere. 
Quelle manière, pour esveiller l'appétit envers leur leçon, à 
ces tendres âmes, et craintives, de les y guider d'une troigne 
effroyable, les mains armées de fouets? » Cet instrument ne 
jouait pas moins sa partie dans l'éducation privée que dans 
i'éducation publique, et caressait fréquemment les épaules 
et... le bas du dos des pages comme des fils de rois. Le 
Journal de Jean Héroard, médecin de Louis XIII, au sujet 
duquel Tallemant des Réaux dit qu'on n'y voit rien, sinon à 
quelle heure le dauphin « se resveilla, desjeusna, cracha, 
pissa, ch.., etc., » et qu'ont publié par extraits, en 1868, 
MM Eud. Soulié et Ed. de Barthélémy, mentionne trente 
ou quarante fois que le jeune prince a été fouetté, jusqu'en 
16 10 de la propre main de son père, et, ensuite, par son 
gouverneur, M. de Souvré. Le 12 novembre 16 12, à onze 
ans passés, il est encore « fouetté bien, sans larmes » , pai'ce 
qu'il n'a pas voulu prendre une médecine. Ces mœurs péda- 
gogiques ne s'adoucirent qu'aux approches immédiates de la 
Révolution. Marmontel raconte encore, dans ses Mémoires 
(livre I), que le dernier mois de sa classe de rhétorique, au 
collège de Mauriac, son régent fit fustiger dix à douze de 
ses condisciples simplement coupables d'être montés dans un 
clocher pour voir une horloge que l'on réparait, châtiment 
auquel il n'échappa lui-même qu'avec peine, par la fuite. 



28 Le Page disgracié. 

rigé. Si tost que je croyois avoir esté surpris 
en faute, et que j'apprehendois de rendre 
quelque compte à nostre Précepteur, je m'ai- 
lois jetter entre les bras de ces personnes puis- 
.santes, prés de qui j'estois en un seur azile. 
Beaucoup de jeunes Princes dont j'avois l'hon- 
neur d'estre connu, obtenoient fort souvent 
ma grâce; et m'assurant sur leurs suffrages, 
je concevois une forte espérance de pécher 
avec impunité. Voyez un peu comme les puis- 
sances dont la faveur me devoit estre avanta- 
geuse, s'employoient pitoyablement pour ma 
perte! et comment les bonnes qualitez que 
j'avois, me faisoient trouver le moyen de me 
maintenir dans les mauvaises. Au reste l'amour 
que j'eus pour le jeu, acheva de me dégouster 
de l'absinte des premières lettres. Je trouvois 
des plaisirs par tout, fors à l'étude, et au lieu 
de repeter mes leçons, je ne m'appliquois qu'à 
lire et débiter des comptes ' frivoles. Ma mé- 
moire estoit un prodige, mais c'estoit un arse- 
nal qui n'estoit muny que de pièces fort inu- 
tiles. J'estois le vivant répertoire des Romans, 



I. La première édition écrit partout : comptes^ et la 
deuxième porte tour à tour : comptes et contes. L'ancienne 
orthographe confondait fréquemment les mots compter et 
conter, ainsi que les substantifs qui en proviennent, venus 
l'un et l'autre du latin computare, le premier ayant pris, par 
une dérivation facile à saisir, le sens de : conter, faire un 
récit. On connaît le recueil de nouvelles du seizième siècle 
intitulé : Les comptes du monde adventureux (savamment 
réimprimé par M. Félix Frank dans la « Bibliothèque d'un 
curieux»). Le joli récit populaire de Gilles Corrozet est inti- 
tulé aussi, dans la première édition (Lyon, J. de Tournes, 
1547) • ^^ compte du Rossignol. 



Le Page disgracié. 29 

et des contes fabuleux; j'estois capable de 
charmer toutes les oreilles oisives ; je tenois 
en reserve des entretiens pour toutes sortes de 
différentes personnes, et des amusemens pour 
tous les âges. Je pouvois agréablement et faci- 
lement débiter toutes les fables qui nous sont 
connues, depuis celles d'Homère et d'Ovide, 
jusqu'à celles d'Esope et de Peau d'asne '. 

Lors que la Cour faisoit du séjour en quel- 
ques-unes des Maisons Royales, tous les jeunes 
Princes avoient leur appartement l'un prés de 
l'autre : et c'estoit durant ce temps-là que j'a- 
voisplus de liberté de les aller entretenir. Il y 
en avoit souvent quelqu'un qui se trouvant 
indisposé, me demandoit ànostre Précepteur, 
pour luy faire passer le tems, et l'endormir 
avec mes contes. Leur santé estoit si précieuse, 

I. Les contes de fées ont joui, au dix -septième siècle, 
d'une immense popularité, surtout après l'inimitable rédaction 
de quelques-uns d'entre eux par Charles Perrault. Caylus 
dit encore en 1768, dans la préface de Cadichon : « Les 
tontes des fées ont été longtemps à la mode, et dans ma 
jeunesse on ne lisait guère que cela dans le monde. » Parmi 
ces contes, celui de Peau d'âne (écrit en vers par Perrault, 
auquel on a attribué à tort la rédaction en prose jointe habi- 
tuellement à son recueil) semble avoir eu de tout temps par- 
ticulièrement la vogue. Gabriel Naudé y fait allusion dans 
un passage de son Instruction à la France sur la vérité de 
l'histoire des frères de la Rose-Croix^ livre VI, chap. 11 : « Des 
fables semblables à celles que content les Bretons du roi 
Artus, les Parisiens du Moine bourru, et les bonnes femmes 
de leurs fées, Peau d'âne et Mère à sept têtes. » Louison, 
dans Le malade imaginaire (acte II, scène viii\ offre de le 
dire à son père « pour le désennuyer », et l'on connaît 
l'enthousiasme de La Fontaine à son sujet (édit. Marty- 
Laveaux, Fables, p. 222) : 

Si Peau d'âne m'estoit conté, 

J'y prendrois un plaisir extrême. 



30 Le Page disgracié. 

que l'on n'avoit point d'égard en cette occa- 
sion au temps que je perdois, et moy j'estois 
ravy de le perdre. C'estoit lorsqu'estant trouvé 
nécessaire au divertissement de quelque Grand, 
j'entreprenois hardiment des actions qui n'es- 
toient pas nécessaires à mon repos : comme 
j'avois un médiateur asseuré, j'allois asseure- 
ment^ jouer et me battre avec quelqu'un de 
mes pareils. Mon Précepteur avoit quelques- 
fois des roolles tous entiers des postiqueries 
que j'avois faites, et pour lesquelles j'avois 
mérité d'estre fouetté plus de douze fois; et 
cependant il ne m'en coustoit qu'une larme 
ou deux, que la crainte me faisoit répandre, 
et quelque dolente supplication que j'addres- 
sois de bonne grâce à quelqu'un de ces jeunes 
Astres. Il me souvient qu'il y en eust un de 
grande importance, qui demanda souvent 
pardon pour moy durant sa vie, et en la con- 
sidération duquel on me fit souvent grâce 
après sa mort. 



CHAPITRE VI 

MORT DEPLORABLE d'uN DES MAISTRES 
DU PAGE DISGRACIÉ. 



Ce jeune Soleil entre nos Princes n'avoit 
pas encore atteint un lustre, et donnoit déjà 

I. Avec assurance, en toute sécurité. 



Le Page disgracié. 31 

de si grandes espérances de ses divines qua- 
litez, que c'estoit une merveille [incompa- 
rable] '. Il estoit extrêmement beau de visage, 
mais il estoit encore plus avantagé pour l'es- 
prit, et le jugement, et disoit presque tou- 
jours des choses si raisonnables, et si sensées, 
qu'il ravissoiten admiration tout ce qui estoit 
auprès de luy^ Il y a eu de grands esprits 
qui se sont employez à remarquer cette belle 
vie ^ ; qui fut ensemble si brillante, et si courte, 
qu'elle passa comme un esclair. Je n'en diray 
point les traits d'esprit qui sont possible en 
aussi grand nombre, et aussi dignes de mé- 
moire que beaucoup d'autres que nous esti- 
mions. Je remarqueray seulement icy un traict 
enfantin de son naturel enclin à la miséri- 
corde. Un soir qu'il avoit quelque petite in- 
disposition, sa gouvernante, Dame sage et 
prudente, et qui rendit son nom célèbre par 



1 . Première édition. 

2. C'était le petit duc d'Orléans, second fils de Henri IV, 
né un an avant Gaston, le 16 avril 1607. Fiancé à dix 
mois avec Mlle de Montpensier, celle-là même qui épousa en 
1626 ce dernier, il mourut « d'un endormissement joint à 
quelques convulsions », à quatre ans et demi, à Saint-Ger- 
main en Laye, le 16 novembre 161 1, sans avoir encore été 
baptisé et par conséquent reçu de prénom. Il fut pleuré de 
toute la cour et de tous ceux qui avaient pu admirer sa gen- 
tillesse. Un peu avant de mourir, raconte le médecin Héroard 
{Journal, t. II, p. 88), « il disoit qu'il avoit vu en songe 
un ange qui lui disoit que son bon papa avoit envie de le 
voir et qu'il le verroit bientôt : « Je l'embrasserai si fort », 
ce disoit-il gaiement ». Il y a au musée de Versailles un 
charmant portrait du jeune prince. 

3. Entre autres, Malherbe (édit. des Grands Ecrivains, 
t. III, p. 33;t. IV, p. 247). 



32 Le Page disgracié. 

sa vertu 1, s'avisa de m'envoyer quérir pour 
le divertir quelques heures avec mes Histoires 
fabuleuses : et comme je voulois accommoder 
mon [sujet à la portée de mon]- auditeur, 
j'eus recours aux Fables d'Esope. Cela l'em- 
peschoit de se divertir à d'autres passe-temps 
qui luy eussent donné de l'émotion : et sa 
santé [^demandant qu'il]' demeurast quelques 
jours en repos, j'eus l'honneur de l'entretenir 
plusieurs fois. Après que sa patience et sa cu- 
riosité m'eurent espuisé de beaucoup d'autres 
Histoires, où les animaux raisonnoient, je vins 
à luy conter une certaine avanture d'un loup, 
et d'un agneau qui beuvoient ensemble au 
courant d'une fontaine. Je luy representay 
comme le loup qui beuvoit au dessous de l'a- 
gneau le vint accuser de troubler son eau par 
une malice noire : je luy figuray encore l'hum- 
ble et modeste repartie de ce doux animal, 
que l'on querelloit mal à propos. Puis après 
comme le loup cherchant un autre prétexte 
pour dévorer cet innocent^ luy reprocha qu'il 

1. La marquise de Montglat, petite-fille du chancelier de 
Chiverny, gouvernante des enfants de France. Son nom re- 
vient fréquemment dans les mémoires du temps. Sa belle- 
fille, également marquise de Montglat, rendit, elle aussi, 
« son nom célèbre » , mais par tout le contraire que par 
« sa vertu » . Elle était d'une beauté remarquable. Talle- 
mant met à son actif un très grand nombre de galanteries, 
et c'est pour la divertir que Bussy-Rabutin, alors son amant, 
composa en 1659 ou en 1660, V Histoire amoureuse des 
Gaules. 

2. Mots omis dans la deuxième édition, et rétablis d'après 
la première. 

3. Encore une grave omission rétablie d'après la pre- 
mière édition. 



Le Page disgracié. 33 

se souvenoit bien qu'il y avoit deux ans qu'il 
avoit beslé des premiers, en une certaine ber- 
gerie , où les Pasteurs reveillez avoient as- 
sommé son grand père; enfin [comme]' l'a- 
gneau repartit que cela ne pouvoit" estre 
véritable, puis qu'il n'estoit né que depuis 
deux mois. Là dessus ce jeune Prince voyant 
où tendoit la chose, tira vistement ses petits 
bras hors de son lict, et me cria d'une voix 
craintive, ayant presque les larmes aux yeux : 
Ah ! petit Page, je voy bien que vous allez dire que 
le loup mangea ? agneau : je vous prie de dire qu'il 
ne le mangea pas. Ce traict de pitié fut exprimé 
si tendrement, et d'une façon si fort agréable, 
qu'il ravit en admiration toutes les personnes 
qui l'observèrent, et pour moy j'en fus si sen- 
siblement touché, que cette considération me 
fit changer sur le champ la fin de ma Fable 
au gré des sentimens de cette petite Merveille : 
et ce fut si adroitement, qu'à peine un autre 
eust peu deviner l'effet de ma complaisance ^ 
En suite de cet honneur que j'avois receu, je 
ne manquay pas à la première occasion à re- 
courir à ce Royal Azile, et de luy présenter 
quelque matière pour me faire du bien; c'est 

1. Première édition. 

2. Il est intéressant de comparer l'esquisse de cette fable 
fameuse, telle que l'ébauche ici Tristan, aux récits analogues 
d'Esope, de Babrius, de Phèdre, de Marie de France, de 
Haudent, de Corrozet et de La Fontaine, pour ne pas citer 
ceux de Boursault et de Le Noble. L'agneau qui a « beslé 
des premiers » et provoqué ainsi la mort du grand-père du 
loup, est un trait d'observation pris sur le vif et assurément 
plus « nature » et plus vraisemblable que l'agneau « médi- 
sant » de La Fontaine. 

. Le Page disgracié. 3 



34 Le Page disgracié. 

à dire pour le supplier d'empescher qu'on me 
fit du mal. Ce qui me réussit hautement par 
un commandement très absolu de ce petit 
Prince qui se pouvoit bien appeller Grand 
pour son auguste naissance; mais beaucoup 
plus pour ses divines qualitez. que la plus- 
part des beaux objets sont fragiles! cette di- 
vine fleur ne fut pas de ces fleurs qu'on nomme 
éternelles, ce fut un lys qui ne dura gueres 
de matins. La terre le rendit au Ciel, avant 
qu'elle l'eust gardé plus d'un lustre. Et l'Eu- 
rope perdit en sa mort de grandes espérances 
et de grandes craintes. Les plus excellens 
Médecins furent appeliez à sa maladie; [et]' 
comme ceux de cette profession ne s'accor- 
dent jamais gueres en leurs jugemens^, ils 
donnèrent de differens advis sur la manière 
de le traiter durant son mal : et ne cessèrent 



1 . Première édition, 

2. Notre auteur, qui se montre partout si convaincu de 
l'influence et de la vertu des astres, semble assez sceptique 
en matière de médecine et de médecins. Il partageait sur ce 
point l'avis de beaucoup de ses contemporains, et non des 
moindres, Sorbière, Scarron, Cyrano de Bergerac, Molière, 
La Fontaine, Boileau, Mme de Sévigné, etc., qui, témoins 
des discussions et des querelles des médecins se traitant ré- 
ciproquement de charlatans et d'imposteurs, avaient fini par 
les en croire sur parole. Quelqu'un, d'ailleurs, a-t-il jamais 
plus amèrement déversé le sarcasme sur ses propres con- 
frères que l'a fait Guy Patin, l'illustre doyen de la Faculté 
de médecine? N'est-il pas heureux de voir qu' « on se 
moque de ceux qui tuent le monde impunément » ? {Lettres 
choisies, 1691, t. III, p. 60, 25 septembre 1665.) On peut 
lire, dans les Querelles littéraires de l'abbé Irailh (t. IV), un 
livre d'abord attribué à Voltaire, deux curieux chapitres sur 
les débats des médecins contre médecins et de ceux-ci contre 
les chirurgiens. 



Le Page disgracié. 35 

pas leur dispute après qu'il eust cessé de vi- 
vre'. Cependant ils furent tous contrains d'a- 
vouer qu'il y avoit quelque mauvais principe 
en la constitution du corps de ce jeune 
Prince-, qui l'empescha^ de retenir long- 
temps sa belle Ame, qui fit connoistre peu 
devant que d'aller là haut, qu'elle estoit toute 
lumineuse. Toute la Cour en prit le dueil 
avec raison, et j'en eus en mon particulier un 
regret fort sensible et fort légitime. 



CHAPITRE VII 

COMME LE PAGE DISGRACIÉ FAISOIT LA COUR A 
SON MAISTRE, QUI ESTOIT TOMBÉ MALADE d'uNE 
FIEVRE TIERCE. 



Mais il faut que je quitte cette disgression, 
pour revenir au digne Maistre à qui l'on 
m'avoit donné, qui ne manquoit pas de bonté 
pour moi, que j'employois* aussi aux occasions 
pour me faire pardonner mes fautes. Jesçavois 

1. Voilà un trait d'observation digne de Molière. 

2. Il avait la tête mal conformée et « élevée vers le 
front » , détail qui peut laisser supposer qu'il était hydrocé- 
phale. L'autopsie fut faite le surlendemain de sa mort « en 
présence de M. Antoine Petit, premier médecin du feu Roi, 
et M. Jean Haultin, médecin de Paris, par Elle Bardin, chi- 
rurgien à Paris, et Simon Berthelot, son chirurgien » . 
{Journal d'Héroard, t. II, p. 89.) 

3. Première édition ; qui l'empeschoit. 

4. La première édition porte : qui "«nployois, ce qui est 
un non-sens manifeste. 



36 Le Page disgracié. 

fort bien prendre mon temps pour le faire 
agir, quand il en estoit besoin, j'observois les 
jours où par le progrez qu'il avoit fait à 
l'étude, et par la sage obéissance qu'il avoit 
rendue aux ordres de nostre Gouverneur, il 
estoit capable de tout obtenir; et lors je iuy 
faisois porter parole pour ma grâce par mon 
camarade, lequel à la faveur de son bon natu- 
rel, lui faisoit dire des paroles pour mon salut 
qui portoient abolition ^ Souvent je me trou- 
vois présent sans estre veu, lors que mon pro- 
cez se plaidoit; mon Maistre me faisoit tenir 
caché derrière une tapisserie, tandis qu'il em- 
ployoit ses bontez à faire pardonner à ma ma- 
lice : et que par des prières ardentes et obsti- 
nées il détournoit le juste chastiment de mes 
péchez. Nonobstant tous ces artifices, nostre 
Précepteur ne laissoit pas de me surprendre 
parfois si finement, que mon Maistre ny pas un 
autre Prince de mes amis n'en pouvoit estre 
averty. Il dissimuloit pour cet effet de sçavoir 
les péchez que j'avois commis, et me faisoit 
bon visage toute la veille du jour de ma puni- 
tion : et moi ne croyant pas avoir rien sur ma 
conscience, je me trouvois reveillé le matin 
à l'improviste. Mais quand mon Maistre estoit 
tant soit peu malade, tout ce qui pouvoit pre- 
judicier à sa santé estoit de telle importance, 
que l'on n'osoit me chastier durant le temps, 
de peur de provoquer ses larmes : et par là 
redoubler son mal. Tellement que ses maladies 

I. Vaboliîion était, dans l'ancien droit, le pardon que le 
prince accordait d'autorité absolue pour un crime ou un 
grave délit. 



Le Page disgracié. 37 

faisoient augmenter les miennes, et me don- 
noient l'audace de tout entreprendre inso- 
lemment. Il advint une fois qu'il tomba ma- 
lade d'une fièvre tierce, durant laquelle je 
n'eus pas seulement le plaisir de n'estudier 
point, mais encore la liberté de faire tout ce 
qu'iP me pleut. J'estois comme l'intendant des 
divertissemens de mon malade; et j'inventois 
tous les jours de nouveaux secrets pour le ré- 
jouir et le divertir, qui n'estoient pas moins, 
utiles à sa guerison, que les potions qu'il pre- 
noit. Il n'avoit qu'à souhaiter quelque chose 
de ce 'qui est en la puissance des hommes pour 
estre aussi tost satisfait, et c'estoit moy qui 
selon mes divers sentimens luy donnois envie 
de toutes choses. 

L'argent ne manquoitnullementdurant cette 
indisposition ; et je luy en fis consumer en un 
mois, plus qu'il n'en avoit pour ses menus plai- 
sirs en une année. Comme si ce n'eût pas esté 
assez de luy faire avoir de toute sorte de jouets 
à se divertir sur son lict, comme des tarots*, 

1. Première édition : tout ce qui. 

2. C'est la forme la plus ancienne du jeu de cartes, tel 
que les Bohémiens l'ont emprunté à l'Orient et rapporté en 
Europe vers la fin du treizième siècle. Il n'est plus guère 
employé aujourd'hui, du moins en France, que par les car- 
tomanciennes. Il se compose en principe de soixante-dix-huit 
cartes : un fou, détaché, vingt et un atouts particuliers, 
figurant des symboles dont les combinaisons très variées 
offrent un intérêt beaucoup plus vif que nos figures actuelles, 
et cinquante-six cartes analogues aux nôtres, quoique dési- 
gnées par des signes différents. Des tarots faits à Paris vers 
l'an H 00 ont comme atouts symboliques : i le bateleur, 
2 la papesse, 3 l'impératrice, 4 l'empereur, 5 le pape, 
6 l'amoureux, 7 le chariot, 8 la justice, 9 l'ermite, 10 la 



38 Le Page disgracié. 

des jonchets ', des triquetracs^ et autres ba- 

roue de fortune, 1 1 la force, 12 le pendu, 1 3 la mort, 14 la 
tempérance, 15 le diable, 16 la foudre, 17 l'étoile, 18 la 
lune, 19 le soleil, 20 le jugement, 21 le monde. (V. Paul 
BoiTEAu, Les cartes à jouer et la cartomancie, 1854, p. 4-36, 
78-103.) Il y a en outre des jeux de tarots italiens, au sujet 
de l'un desquels, les minchiate, le président De Brosses nous 
donne de curieux détails (Lettre XLIV). L'Arétin, dans son 
Dialogo nel quale si parla del gioco (1543), a tracé à sa 
façon, d'une manière piquante, la symbolique du jeu de 
.tarots, et le jésuite François Garasse en a signalé la portée 
et en quelque sorte la philosophie, à un endroit de ses 
Recherches des Recherches, ce pamphlet fort en gueule, mais 
irrésistiblement verveux et amusant, dirigé contre ^Etienne 
Pasquier (p. 222) : « Je dirois que le jeu des tarots repré- 
sente une Republique mieux que les Eschecs ne représentent 
a Cour d'un Roy : Aux tarots il y a de tous Estats comme 
dans une Republique, il y a des deniers pour recompenser 
les bons, il y a des espees pour la défense de la patrie, il y 
a des chevaliers, des sergens, des basteleurs, des triomphes, 
des empereurs, des papes, et des fous. Qui voudroit mora- 
lizer cela, feroit un livre plus gros que les Recherches de 
Maistre Pasquier. » 

1 . Littré définit ainsi ce jeu : « Nom de fiches, longues 
et menues, dont quelques-unes portent des figures ; on fait 
tomber ce faisceau de fiches pêle-mêle sur une table, et, 
avec de petits crochets d'ivoire, il faut tirer adroitement le 
plus de fiches que l'on peut, sans en faire Vemuer aucune 
autre. » Jonchet est un diminutif de jonc, parce que ces 
petits bâtons furent d'abord des brins de jonc. C'est un jeu 
encore en usage aujourd'hui, mais moins pratiqué qu'au 
dix-septième siècle. 

2. On écrit aujourd'hui : trictracs. C'est un jeu, dit encore 
Littré, « à la fois de hasard et de calcul, qui se joue à deux 
personnes sur un tablier divisé en deux compartiments por- 
tant chacun six flèches ou cases du côté du joueur et autant 
du côté de l'adversaire. Chaque joueur a deux dés, un cor- 
net pour les agiter, et quinze dames à jouer. La partie con- 
siste à gagner douze trous; un trou, à gagner douze points 
qui-se prennent par nombre pair, 2, 4, 6, 8, etc. Les points 
se marquent avec des jetons, et les trous avec des fichets 
que l'on place successivement dans un des trous percés sur 



Le Page disgracié. 39 

guatelles^ du Palais, je luy fis encore em- 
ployer de grandes sommes pour avoir des 
animaux de différent prix, les uns communs, 
et les autres rares. Je lui donnay envie d'avoir 
des cailles nourries à combattre sur une table, 
comme il se pratique en Angleterre; afin qu'il 
eust le plaisir de ce spectacle, et de voirfaire 
devant luy des gageures par ses serviteurs 
à qui demeureroit la victoire. Il eût encore un 
grand nombre de beaux cocqs pour le même 
effet. En suite, je luy donnay le désir de me 
faire acheter des poules de Barbarie, afin que 
les donnant pour femmes à ces braves capi- 
taines emplumez, nous puissions^ voir sortir 
de leur amour quelque nouvelle espèce de vo- 
latille. Après, j'achetay pour son divertisse- 
la bande latérale. Tous les coups par lesquels on gagne des 
points s'appellent des jans. » C'est un jeu qui exige une 
grande attention et auquel n'est nullement propre une per- 
sonne distraite telle que le type bien connu de La Bruyère 
(édit. des Grands Ecrivains, t. II, p. lo) ; « Il joue au tric- 
trac, il demande à boire, on lui en apporte ; c'est à lui à 
jouer, il tient le cornet d'une main et un verre de l'autre, 
et comme il a une grande soif, il avale les dés et presque le 
cornet, jette le verre d'eau dans le trictrac, et inonde celui 
contre qui il joue. » Le trictrac était le jeu à la mode 
au dix-septième siècle. Voltaire conte cette anecdote : « Un 
jour, Louis XIV jouant au trictrac, il y eut un coup dou- 
teux. On disputait; les courtisans demeuraient dans le si- 
lence. Le comte de Grammont arrive. « Jugez-nous, lui 
dit le roi. — Sire, c'est vous qui avez tort, dit le comte. 
— Et comment pouvez-vous me donner le tort avant de 
savoir ce dont il s'agit? — Eh! sire, ne voyez-vous pas 
que, pour peu que la chose eût été seulement douteuse, tous 
ces messieurs vous auraient donné gain de cause ? » 

1 . Corrigé d'après la première édition. La deuxième 
donne : bagetelles. 

2. Première édition : pussions. 



40 Le Page disgracié. 

ment trois Perroquets tous differens pour la 
grandeur, et pour le plumage, deux petits sin- 
ges, une aigle Royale, et deux jeunes Ours 
fort privez. Tellement que l'on disoit que 
j'avois fait de la maison une petite Arche de 
Noé. Ce qu'il y avoit de plus fascheux en cela 
pour les domestiques, c'est qu'on leur faisoit 
quiter leurs appartemens, poury loger tous ces 
animaux ; lesquels m'avoient cousté beaucoup, 
et qui revenoient encore à davantage à mon 
Maistre. Car ce mesme Page mal conditionné' 
qui m'avoit enseigné à jouer, m'avoit aussi 
appris à ferrer la mule^ : et je ne faisois gueres 
de marché d'importance, sans y gagner quel- 
que pistolet qui toutesfois ne couchoit pas 

1. Dépourvu d'honnêteté. C'est là le sens de cette épithète 
au quinzième et au seizième siècle. 

2. Ferrer la mule, c'est faire des profits illicites en majo- 
rant le prix de ce que l'on est chargé d'acheter; autrement 
dit, c'est faire danser l'anse du panier. Cette expression date, 
selon certains étymologistes, du temps oi!i les conseillers au 
Parlement se rendaient au Palais, montés sur des mules. Les 
laquais, qui restaient dehors, tâchaient ensuite de soutirer 
de l'argent à leurs maîtres, en prétextant qu'ils avaient fait 
ferrer leurs mules. Il est plus probable cependant que cette 
locution remonte à l'anecdote sui^^ante, ainsi racontée par 
Suétone dans sa Vie de Vespasien (chap. xxrii) : « Etant en 
voyage, il se douta que le muletier n'était descendu pour 
ferrer ses mules, qu'afm de laisser à un plaideur le temps de 
l'aborder. Il lui demanda combien on avait donné pour les 
fers, et voulut avoir la moitié du profit. » On sait que cet 
empereur était très avare. 

3. La pisîole était une pièce d'or espagnole, et aussi ita- 
lienne, qui valait onze livres et quelques sous; en France, 
elle était employée comme signe monétaire, et représentait 
dix francs, c'est-à-dire le même taux que le louis. Voilà 
pourquoi Isarn, dans son agréable fantaisie Le louis d'or. 
dédiée à Mile de Scudéry, a pu indifféremment appeler pis- 



Le Page disgracié. 41 

souvent avec moy : puis qu'aussi tost que 
j'avois rencontré des joueurs, ils m'en degar- 
nissoient avec autant de facilité que je m'en 
estois accommodé aisément. 



CHAPITRE VIII 

d'une linote qui avoit cousté dix pistoles 
au maistre du page 
sceut jamais sifler. 



Mon maistre avoit passé de mauvaises 
nuicts, et comme il estoit d'une fort délicate 
complexion, on n'osoit pas se hasarder à luy 
faire prendre des potions dormitives. On em- 
ploya pour cet effet des Fontaines artificielles 
qui par leur doux bruit, et la fraischeur 
qu'elles exhaloient dans sa chambre, luy cau- 
sèrent un salutaire assoupissement, et pour 
diversifier le remède, on se servit aussi d'un 
lut, dont l'harmonie fit le mesme effet. Je me 
meslay là dessus d'inventer une autre façon 
de l'endormir les matins agréablement ; je luy 

tôle ou louis d'or la pièce qu'il fait parler. Pistole paraît 
avoir produit le mot pistolet, qui en serait un diminutif. 
C'est du moins ce que dit, avec assez de vraisemblance, 
Tabourot des Accords dans ses Bigarrures (livre I, ch. xi), 
cet ouvrage si riche en renseignements de toutes sortes sur 
notre vieille langue : « Depuis encor on a appelé les écus 
d'Espagne pistolets, pour ce qu'ils sont plus petits que les 
autres. » Les écus en question n'étaient que des demi-écus, 
ce qui explique très bien ce diminutif. 



42 Le Page disgracié. 

proposay d'avoir quelque excellente linote, 
qu'on mit dés le point du jour à la fenestre 
de sa chambre ; et je fus assez effronté pour 
luy dire que j'en sçavois une qui estoit une 
merveille entre les autres, tant elle siffloit 
agréablement ; et sçachant que la difficulté 
accroist souvent le désir des choses, et fait 
faire de grands efforts, et de grandes dé- 
penses pour les posséder, je luy dis que la 
personne à qui appartenoit la linote, en estoit 
comme ensorcelée : et qu'on ne la feroit 
jamais résoudre à la vendre, à moins que de 
luy en offrir beaucoup d'argent, et luy pro- 
tester qu'elle estoit nécessaire pour avancer la 
guerison de son A '. Je fis tant en peu de pa- 
roles, que j'eus dix pistoles pour l'acheter, et 
je faisois desja mes diligences pour en descou- 
vrir quelqu'une qui fut de réputation ; lors 
que jerencontray par mal-heur trois ou quatre 
Pages de ma connoissance qui joùoient aux dez 
sur les degrez d'une grande porte. Je fus quel- 
que temps à les considérer sans vouloir jouer ; 
mais à la fin la tentation que j'en eus, fut si 
forte, qu'elle vint à bout de ma résistance. 
Je m'imaginay que je gagnerois ; ou du moins 
que je me retirerois du jeu quand j'aurois per- 
du la moitié de mon argent, mais je ne fis ny 
l'un ny l'autre : je joûay dés le commencement 
de crainte, et après avoir perdu une partie de 
mon argent, je voulus combattre mon mal- 
heur avec une obstination qui me fit perdre 
l'autre ; si bien que de la rançon de la linote 

1 . Son Altesse. La première édition porte : sa Grandeur, 
titre inférieur à celui d'Altesse. 



Le Page disgracié. 43 

imaginée, je ne me vis plus que deux cars- 
d'escuque j'empruntay sur mon dernier reste. 
Ainsi gros de douleur, rouge de honte, et sans 
sçavoir à quoy me résoudre, j'allay courant 
par la ville sans penser en quel lieu je me 
conduirois. Enfin après mille pensers déses- 
pérez, je pris une forte resolution de payer 
d'audace en cette avanture, et d'essuyer con- 
stamment ' Forage qui me menaçoit. Je me 
rendis aussi tost dans une certaine place où 
l'on vend ordinairement une grande quantité 
de petits oyseaux : mais je fus [si]- mal-heu- 
reux que je n'y en trouvay point, pource que 
ce n'estoit pas un jour où l'on fit trafic de 
cette marchandise ; à force de m'informer à 
beaucoup de gens, où je pourrois recouvrer 
quelque linote, on m'addressa chez un Oyse- 
leur qui faisoit profession de fournir beaucoup 
de volières. Il n'estoit pas alors au logis, et sa 
femme estoit si scrupuleuse 2, ou si craintive, 
qu'elle n'osoit mesme me faire voir de ses 
oyseaux en son absence, ce qui faillit à me 
faire désespérer. Enfin comme j'estois fort en 
peine pour avoir un oyseau promptement à 
cause qu'il y avoit long-temps qu'on m'atten- 
doit avec impatience, je vis revenir l'oyseleur 
qui apportoit sur son espaule un filet plein de 
Chardonnerets, et de Bruyans, parmy les- 
quels nous rencontrasmes par bon-heur une 

1 . Avec constance. 

2. Mot rétabli d'après la première édition. 

3 . La première édition dit : scrupulente, mot d'un emploi 
rare et déjà si vieilli, qu'on ne le trouve pas dans le Thresor 
de la langue française de Jean Nicot, publié en 1606. ' 



44 L.E Page disgracié. 

assez belle linote. Je lui demanday à vendre, 
et je l'eus pour trente sols avec une cage. Je 
revins aussi tostau logis, et prenant un visage 
plus gay que n'estoit mon ame, j'exposay 
hardiment ma linote sauvage aux yeux de 
mon Maistre : qui ne fut pas peu resjoùy 
d'apprendre de moy que j'avois surmonté 
mille difficultez pour luy faire avoir cet ani- 
mal incomparable. Il voulut essayer de joûyr 
au ' mesme temps du plaisir qu'il devoit rece- 
voir par cette chère acquisition, et fit fermer 
toutes les fenestres de sa chambre, et retirer 
tout le monde, afin d'assurer ce petit oyseau 
qui estoit moins effrayé de voir des personnes 
auprès de sa cage, que d'avoir senty le bec 
des bruyans que l'on avoit pris au filet, avec 
luy. Je trouvay facilement des excuses pour 
son silence le premier jour que je l'apportay, 
mais quand on l'eut veu muet deux ou trois 
jours, on ne recevoit plus mes deffaites. Cepen- 
dant je faisois mille vœux secrets au Ciel, afin 
qu'il lui deliast la langue, car pour peu que 
ma linote eust gringnoté ^ quelque ramage, 
j'eusse fait passer cela pour une merveille 
tout au moins, tant je m'estois préparé d'en 
dire de ^ louanges extraordinaires. Mais ne 
pouvant recevoir cette consolation qui devoit 
couvrir aucunement ma friponnerie et me 
trouvant un jour ennuyé de ce que mon 

1. Pour : en. 

2. Première édition : gringoté, c'est-à-dire fredonné, mot 
d'origine inconnue, qui semble une onomatopée empruntée 
au chant des oiseaux. 

3. Première édition : des. 



Le Page disgracié. 45 

Maistre ne faisoit autre chose que de me dire 
en la regardant : Que veut dire cela, petit Page, 
vostre linote ne dit mot!' Je luy repartis ^ ingenuë- 
ment : Monsieur, je vous responds que si elle ne dit 
mot, elle n'en pense pas moins. Là dessus toute 
la compagnie se prit à rire, et mon Maistre 
mesme qui estoit le plus intéressé dans cet 
affaire % ne peut^ s'empescher de faire comme 
les autres : il est vrai qu'après estre revenu 
de cette plaisante esmotion il en eut aussitost 
une autre qui ne me fut gueres agréable, 
tesmoignant avoir quelque doute que je ne 
l'eusse duppé dans mon achat. Je paray cette 
atteinte avec assez d'adresse, protestant tou- 
jours que cette linote étoit excellente; et que 
si tost qu'elle se seroit asseurée\ son petit bec 
produiroit de grandes merveilles ; et par 
bonne fortune comme je répondois pour elle, 
il arriva qu'elle répondit aussi pour moy, dé- 
guisant quelque petit ramage qui fit taire mes 
accusateurs, et fit que mon Maistre esbranlé 
de croire ma véritable friponnerie, reprit 
aussi tost le party de mon innocence imagi- 
naire. Enfin le temps qui a accoutumé de dé- 
couvrir la vérité, travailloit tous les jours à 
me convaincre de mauvaise foy, et j'estois 
prest d'en porter la peine : lors que les Astres 
qui me regardèrent favorablement me don- 

1. Première édition : Je luy respondis. 

2. Le mot affaire, masculin dans l'ancien français, est 
tantôt masculin et tantôt féminin à partir du quinzième siècle. 

3. C'est ici le passé défini, et non l'indicatif présent du 
verbe pouvoir. 

4. Se serait remise, aurait repris son assurance. 



46 Le Page disgracié. 

nerent le moyen de me détourner de ce coup. 
Un Gentilhomme de mes parens ' me vint 
voir durant ce tems-là, qui m'ayant trouvé 
d'un esprit et d'une humeur fort agréable, 
me donna deux pistolles pour les employer à 
jouer à la paume : je les semay incontinent 
après sur une table si féconde à la faveur de 
trois dez qui la cultivoient, qu'en moins de 
rien elles multiplièrent jusqu'à vingt-cinq ou 
trente, et dés que je me fus retiré du jeu, je 
me proposay de racheter franchement de dix 
pistolles vingt coups de verges que j'atten- 
dois. Pour cet effet, j'allay chercher • un 
Acteur pour servir à ma Comédie : ce fut un 
laquais volontaire que j'instruisis admirable- 
ment de tout ce qu'il auroit à dire, et à faire 
pour me mettre l'esprit en repos. De là je 
vins trouver mon Maistre avec un visage 
assuré, et luy dis qu'il ne se mist point en 
peine pour le silence de sa linote; et qu'on en 
rendroit' de bon cœur l'argent qu'il en avoit 
donné, et que de plus ce seroit faire une 
grande charité à la personne qui J'avoit ven- 
due, que de luy rendre pour le mesme prix, 
pource qu'elle avoit conceu un si grand 
regret de la perte de son oyseau, qu'elle en 
estoit tombée malade. Là dessus je luy pre- 
sentay dix pistolles que j'avois tirées entre 
celles de mon nouveau gain, mais comme nos 
espérances sont vaines, et comme les appa- 
rences sont trompeuses, ce discours et cette 

1. Ce gentilhomme, dit la Clef, n» 15, pouvait être le 
seigneur de Rochemassenon, du nom de Barton. 

2. La première édition donne : rendoit, faute évidente. 



Le Page disgracié. 47 

action que j'avois si bien concertez, pour me 
délivrer d'une juste appréhension, ne servi- 
rent qu'à m'embarasser davantage. Mon 
Maistre conceut au discours que je luy fis 
une estime toute particulière de ce qu'il 
venoit de mespriser, et creut qu'il avoit 
acheté à vil prix une marchandise précieuse; 
plus je fis d'efforts d'esprit pour luy per- 
suader de se détromper, et plus il s'obstina 
dans la créance que sa linote estoit miracu- 
leuse. Je faillis à enrager de ses refus que je 
trouvois peu raisonnables, à cause de la science 
certaine que j'avois de son erreur, et pource 
que je m'y connoissois interressé. 

Voicy de quelle sorte je creus enfin venir à 
mon honneur d'une fusée' si fort meslée; et 
c'est possible une invention assez subtile, 
pour avoir esté rencontrée par un enfant qui 
n'avoit qu'onze ou douze ans. Après m'estre 
apperceu que je n'avancerois rien de parler à 
mon Maistre de se deffaire de la linote, j'allay 
trouver nostre Précepteur, et luy presentay 
les dix pistolles qui dévoient expier mon 
crime : luy faisant croire que ceux de qui 
j'avois achepté la linote, les avoient renvoyées 
pour en demeurer possesseurs, et luy fis du 
-mesme temps paroistre le visage que j'avois 
pratiqué pour confirmer mes paroles. Desja 
nostre Précepteur ne s'arrestoit plus qu'à la 
difficulté qu'il y avoit d'enlever l'oyseau sans 
le consentement du Prince, qui estoit assez 

I . Dans le sens primitif, la fusée est la masse de fil en- 
roulé sur le fuseau et qui provient de la filasse de la que- 
nouille. Ainsi s'explique très bien la métaphore de Tristan. 



48 Le Page disgracié. 

ferme à vouloir maintenir les choses qu'il 
avoit en fantaisie. Lors qu'une femme sanglo- 
tante, et qui avoit presque la façon de celles 
qui sont possédées, se jetta brusquement 
parmy nous, demandant justice et miséri- 
corde; c'estoit la femme d'un certain Maistre 
d'hostellerie peu judicieux et grand joueur, à 
qui j'avois tiré quelque argent; comme il 
estoit en déroute, et comme il achevoit de 
perdre cinq ou six cens escus, sa femme avertie 
de cette disgrâce n'avoit point délibéré sur sa 
manière de procéder; elle avoit creu qu'il ne 
falloit qu'aller crier chez ceux qui avoient 
gagné l'argent, pour le r'avoir asseurement : 
que l'on auroit aussi-tost égard à son mes- 
nage et au peu de prudence de son mary. 
Cette démoniaque ayant appris que j'estois 
un de ceux qui avoient eu part en la somme 
perdue par son mary, s'en vint faire un tel 
vacarme en la chambre de nostre Précepteur, 
que j'en perdis le sens et la parole; il me fut 
impossible de luy respondre un mot à propos, 
tant je me trouvay confus dans cel;te avanture. 
Notre Précepteur s'avisa de mon interdiction ', 
et soupçonna que les dix pistoUes qu'il avoit 
en sa main fussent venues de ce costé : mais 
il ne l'eust pas plutost ouverte pour les mon- 
trer à cette endiablée, qu'elle se jetta dessus 
avec un grand cry, remarquant toutes leurs 
espèces et faisant des relations de divers écots * 

1. Air interdit. Nous n'avons pas trouvé ailleurs ce mot 
dans ce sens. 

2. Quote-part que paye chaque convive dans un repas 
pris à frais communs. 



Le Page disgracié. 49 

qu'on avoit fait chez elle, pour luy donner le 
moyen de les assembler. Je fus fouillé tout à 
mesme temps, et l'on trouva d'autres mé- 
dailles dans mes poches qui donnèrent matière 
à d'autres Histoires. Le laquais aposté qui se 
trouva présent à ce tumulte, fit ce qu'il put 
pour s'évader, mais on empescha sa retraite; 
et dés qu'il se vid pourpoint bas, il fit voir à 
mon dam^ la vérité toute nuë. L'intrigue' 

1 . Pour mon dommage, à mon préjudice. Du latin dam- 
num. 

2 . Intrigue, que l'on disait aussi intrique (du latin intri- 
care), a été masculin pendant la première moitié du dix-sep- 
tième siècle. Vers ce moment, quelques académiciens entre- 
prirent d'apporter diverses modifications à la langue, comme 
le constate et s'en plaint Ménage, dans sa Requeste des dic- 
tionnaires à Messieurs de l'Académie française (publiée par 
lui en 1652, mais écrite plus de dix ans auparavant t, pièce 
ingénieuse et d'un très haut intérêt au point de vue de cette 
question. On y trouve, entre autres renseignements, ceux-ci 
{Ménagiana, édit. de 171 5, t. IV, p. 262) : 

Les genres ont été changez. 
Par une trop lâche mollesse. 
Qu'on appelle délicatesse. 
De combien de mots masculins 
A-t-on fait de mots féminins ? 
Tous vos Puristes font la figue 
A quiconque dit un intrigue; 
Ils veulent, malgré la raison, 
Qu'on dise aujourd'hui la poison. 
Une épitaphe, une épigramme. 
Une navire, une anagramme. 
Une reproche, une duché, 
Une mensonge, une ivtché. 
Une éventailk, une squelette, 
La doute, une hymne, une épith'ete. 
Et le délicat Serizay 
Eût chaque mot féminisé. 
Sans respect ni d'analogie, 
Ni d'aucune étymologie. 

Le « délicat » Jacques de Sérisay, qui était intendant de 
la maison du duc de La Rochefoucault, et dont le nom ne 

Le Page disgracié. 4 



50 Le Page disgracié. 

que j'avois noué à tant de neuds, fut dissous 
par cet accident, et je fus fouetté de bonne 
sorte, tant pour avoir ferré la mule, que 
pour avoir inventé tant de mensonges, et pour 
avoir joué à trois dez K 



CHAPITRE IX 

LA PREMIERE CONNOISSANCE QUE LE PAGE DIS- 
GRACIÉ FIT AVEC UN ESCOLIER DÉBAUCHÉ QUI 
FAISOIT DES VERS. 



Si cette avanture ne me reforma parfaite- 
ment, au moins elle servit beaucoup à m'em- 
pescher de faire habitude de ces vices de lar- 
cin et de mensonge. La confusion que j'en re- 
ceus, me fut plus sensible que les coups de 
verges, et fit que je demeuray long-temps après 
sur mon sérieux, et sur ma lecture. J'employay 
de là en avant ^ la subtilité de mon esprit à 
des choses agréables à tout le monde, et qui 
n'estoient préjudiciables à personne. Tantost 
je m'appliquois à portraire % ayant beaucoup 

vit plus guère que dans ces vers de Ménage (car la postérité 
a oublié ses assez nombreuses poésies disséminées dans les 
recueils du temps), a, comme on peut le constater, échoué 
dans bon nombre de ses tentatives de réforme, et réussi 
aussi dans quelques-unes. 

1. Jouer à trois dés, c'est jouer au hasard, à l'aveuglette, 
en risquant son va-tout. 

2. Désormais. 

3. Terme vieilli, qui signifie : faire l'image d'une per- 
sonne à l'aide de quelqu'un des arts du dessin. 



Le- ^ '^GE DISGRACIE. $1 

d'inclination et de disposition à ce bel art : 
d'autres fois en mes heures de loisir j'appre- 
nois par cœur quelque pièce entière des plus 
beaux vers dont on fit estime en ce temps-là, 
et j'en sçavois plus de dix mille, que je reci- 
tois avec autant d'action que si j'eusse esté 
tout remply des passions qu'ils representoient. 
Cette gentillesse m'acquit l'amitié de beaucoup 
de gens, et entr'autres d'une troupe de Comé- 
diens qui venoient représenter trois ou quatre 
fois la semaine devant toute cette Cour, oili 
mon Maistre tenoit un des premiers rangs. Il 
me souvient qu'entre ces Acteurs, il y en avoit 
un illustre pour l'expression des mouvemens 
tristes et furieux : c'estoit le Rossius de cette 
saison, et tout le monde trouvoit qu'il y avoit 
un charme secret en son récit. Il estoit secondé 
d'un autre personnage excellent pour sa belle 
taille, sa bonne mine, et sa forte voix, mais 
un peu moindre que le premier pour la ma- 
jesté du visage et l'intelligence '. J'aymois fort 

1. La Clef, n» i6, nomme ici Vantret (c'est Vautret qu'il 
fallait dire) et Valeran, « qui lors avoient toute l'estime que 
l'on peut acquérir dans cette profession » . Ces deux comé- 
diens de l'hôtel de Bourgogne semblent avoir été en effet en 
grande réputation. Tristan donne la préférence au premier 
sur le second, mais celui-ci a laissé plus de traces que celui- 
là dans l'histoire du théâtre. « C'était, dit Tallemant (édit. 
Monmerquéet Paulin Paris, t. VII, p. 170), un grand homme 
de bonne mine; il estoit chef de la troupe; il me) savoit que 
donner à chascun de ses acteurs, et il recevoit l'argent luy- 
mesme à la porte. » L'Estoile le mentionne à la date du 
31 mai 1607 {Mémoires-Journaux, librairie des bibliophiles, 
t. VIII, p. 301); l'abbé de Marolles le cite avec honneur 
{Mémoires, édit. de 175$, t. I, p. 59), et l'on trouve son 
nom associé à celui de son camarade Vautret et d'autres 



S2 Le Page disgracié. 

ces Comédiens, et me sauvois quelquefois chez 
eux, lors que j'avois quelque secrette terreur, 
et que notre Précepteur m'avoit fait quelque 
mauvais signe. Ils faisoient grande estime de 
moy à cause de mon esprit et de ma mémoire, 
qui n'estoient pas des choses communes; et 
lors que je leur allois dire que j'estois en 
peine, et que notre Précepteur me faisoit cher- 
cher, ils trouvoient le moyen de me cacher, et 
m'amenans avec eux au' Palais, lors qu'ils y 

acteurs alors célèbres, dans une stance de V Espadon satyrique, 
de d'Esternod (réimpression de Bruxelles, 1863, p. 22) : 

Régnier, Berteiot et Sigongne, 
Et dedans l'hostel de Bourgongne 
Vautret, Valerant et Gasteau, 
Jean Farine, Gautier Garguilje, 
Et Gringalet et Bruscambille, 
En rimeront un air nouveau. 

On croit qu'il mourut vers 1632. Quant à Vautret, 

Edouard Fournier a commis une assez curieuse méprise à 

son sujet {Variétés historiques et littéraires, t. IV, p. 337). 

Réimprimant une pièce de 1620, et y trouvant ce vers : 

Vautray est chancelier. Marais garde des sceaux, 

il le fait suivre de cette note : « Nous ne savons quel est ce 
Vautray. Il faut peut-être lire Vautier, ce qui, en faisant 
disparaître l'hiatus, nous donnerait le nom d'un homme qui 
jouait un certain rôle alors. Il était médecin de la reine mère 
et se mêlait d'intrigues de cour. Il y gagna d'être mis à la 
Bastille, lors de la disgrâce de Marie de Médicis. » Il est bien 
évident que ce Vautray, ainsi rapproché de Marais, le bouffon 
de Louis XIII, n'est autre que notre comédien. S'il est vrai, 
en effet, que les noms propres n'ont pas d'orthographe, ce 
fut surtout à cette époque, et, quant à l'hiatus, on s'en sou- 
ciait bien en 1620, et dans une Mazarinade anonyme encore ! 

Un petit livre de M. Eugène Rigal, Esquisse d'une histoire 
des théâtres de Paris de 1548 à 163s, est riche en rensei- 
gnements sur les acteurs de cette période. 

I . La première édition met ici le pluriel : aux, ce qui est 
une faute visible. 



Le Page disgracié. 53 

alloient représenter, dés que mon Maistre pas- 
soit derrière leur Théâtre pour leur parler en 
attendant qu'ils fussent prests à jouer, ils ne 
manquoient pas de luy venir faire en Corps 
une requeste en ma faveur. Mon Maistre qui 
ne m'avoit veu de deux ou trois jours, et qui 
sçavoit bien que j'estois sur le papier rouge ', 
estoit aussi-tost touché de leur prière, et en 
addressoit sur le champ une autre à nostre 
Précepteur, qui ne se pouvoit défendre de 
promettre mon abolition : et lors que j'avois 
ouy les mots efficaces, je sortois promptement 
de derrière quelque basse de viole, où je 
m'estois tenu à refuge, et me venois jetter aux 
pieds de mon Maistre pour le remercier de 
cette nouvelle grâce qu'il avoit obtenue pour 
moy. Un jour que j'avois eu quelque déman- 
geaison aux poings, et que je les avois frotez 
un peu rudement contre le nez d'un jeune 
Seigneur de mon âge et de ma force [mais non 
pas de mon adresse] ^, je m'allay sauver parmy 



1 . Etre sur le papier rouge, c'est avoir manqué à quelque 
supérieur qui n'attend qu'une occasion de vous rattraper, de 
vous le faire payer. On peut rapprocher cette expression de 
celle-ci, qui en est la contre-partie : être dans les petits 
papiers de quelqu'un. 

2. Phrase incidente rétablie d'après la première édition, 
et omise dans la deuxième sans doute intentionnellement, 
J.-B. L'Hermite ne négligeant aucune occasion de rehaus- 
ser, même dans les plus insignifiants détails, le mérite de 
son frère. Le jeune seigneur en question est, d'après la Clef, 
n« 17, Charles de Schomberg, duc d'Hallev^^in (ou d'Halluin), 
maréchal de France en 1636, qui devint dix ans après l'époux 
de Mlle de Hautefort. Il mourut en 1656. Né en 1601, il 
était, par conséquent, de l'âge du duc de Verneuil et de 
Tristan. 



54 Le Page disgracié. 

le Cothurne. C'estoit un jour que les Comé- 
diens ne joùoient point, mais ils ne pouvoient 
toutefois l'appeler de repos : il y avoit un si 
grand tumulte entre tous ces débauchez, qu'on 
ne s'y pouvoit entendre '. Ils estoient huit ou 
dix sous une treille en leur jardin, qui por- 
toient par la teste et par les pieds un jeune 
homme envelopé dans une robe de chambre : 
ses pantoufles avoient esté semées avec son 
bonnet de nuit dans tous les quarrez du jar- 
din, et la huée estoit si grande que l'on faisoit 
autour de luy, que j'en fus tout épouvanté. 
Le patient n'estoit pas sans impatience, comme 
il témoignoit par les injures qu'il leur disoit 
d'un ton de voix fort plaisant, sur quoy ses 
persécuteurs faisoient de grands éclats de rire. 
Enfin je demanday à un de ceux qui estoient 
des moins occupez, que vouloit dire ce spec- 
tacle, et qu' avoit fait cet homme qu'on trait- 
toit ainsi t il me respondit que c'estoit un Poëte 
qui estoit à leurs gages, et qui ne vouloit pas 
jouer à la boule, à cause qu'il estoit en sa 
veine de faire des vers : enfin qu^ils avoient 
résolu de l'y contraindre ^. Là dessus je m'en- 

1 . Il n'est pas de notre sujet d'entrer dans des détails sur 
le genre de vie mené par les comédiens de cette époque. 
Bornons-nous à citer ces lignes de Tallemant (t. VII, p. 170) : 
« Il y avoit deux troupes alors à Paris (celle de l'hôtel de 
Bourgogne et celle du Marais) ; c'estoient presque tous filous, 
et leurs femmes vivoient dans la plus grande licence du 
monde ; c'estoient des femmes communes, et mesme aux co- 
médiens de la troupe dont elles n'estoient pas. » 

2. Cet épisode a été souvent cité par les historiens litté- 
raires comme un document caractéristique et de première 
importance sur la situation sociale des gens de lettres sous le 



Le Page disgracié. 55 

tremis d'appaiser ce différent, et priay ces 
Messieurs de le laisser en paix pour l'amour 
de moy; ainsi je le delivray du supplice. Et 



règne de Henri IV et de Louis XIII. J.-B. L'Hermiie en 
désigne comme !e héros, dans sa Clef, n» 18, le poète Alexan- 
dre Hardy, et tout le monde a répété de confiance cette 
assertion. (V. le curieux petit volume de Victor Fournel, 
Du rôle des coups de bâton dans les relations sociales et en 
particulier dans l'histoire littéraire.) Cependant des doutes 
ont surgi dans ces derniers temps sur le bien fondé de cette 
attribution. M. Eugène Rigal, déjà cité, a établi, dans sa 
très savante thèse sur Alexandre Hardy et le théâtre français 
à la fin du XVI^ et au commencement du XVI l^ siècle, 1889, 
que le poète mis en scène, qui est qualifié de « jeune 
homme » , et, plus loin, dans une variante, de « provincial » , 
ne pouvait être le Parisien Hardy, alors voisin de la cinquan- 
taine. Il suppose, et M. Bernardin partage son avi.s, qu'il 
s'agit plutôt du gascon Théophile, né en 1590, et venu 
chercher fortune à Paris dans les premiers mois de 16 10. 
Ces « traicts d'esprit nouvellement sorty des escoles » , dont 
il est question un peu plus bas, ces" « quelques vers » de lui 
qu'il récite et ces morceaux « des plus grands écrivains du 
siècle » qu'il admire, tout cela est bien d'un débutant fraî- 
chement débarqué dans la capitale, et non d'un homme qui 
devait être au courant, comme Hardy, de la production lit- 
téraire de son époque. D'autre part, la confidence que le 
jeune poète fait à son nouvel ami « d'un sujet qu'il avoit 
pour une comédie » , pourrait se rapporter à cette étrange 
quoique curieuse pièce de Pasiphaé que le dernier éditeur de 
Théophile, M. Alleaume, a rejetée de ses œuvres comme 
apocryphe, mais qui a passé longtemps pour être de lui. 
Enfin, au chapitre xi, nous voyons Tristan présenter à son 
jeune maître le poète qu'ont si bien houspillé les comédiens, 
et Théophile parait avoir été présenté vers ce même temps à 
Henri IV ; il improvise un quatrain à la louange du duc de 
Verneuil, et il était expert en improvisations de ce genre, 
dont plusieurs se sont conservées dans ses œuvres ; en pre- 
nant congé du jeune prince, « ce poète débauché dit inopi- 
nément quelque mot sale, et qu'il avoit accoutumé d'entre- 
mesler en tous ses discours », et ce qu'on sait des mœurs de 
Théophile, que vint mettre en évidence le scandale du Par- 



^6 Le Page disgracié. 

lors qu'il eust appris qui j'estois, et qu'on luy 
eust rendu son bonnet et ses mules, il me vint 
faire compliment comme à son libérateur, et 
à une personne dont on luy avoit fait une 
grande estime. Tous ses termes estoient extra- 
ordinaires, ce n'estoient qu'hyperboles, et 
traicts d'esprit nouvellement sorty des escoles, 
et tout enflé de vanité. Cependant la hardiesse, 
dont il debitoit, estoit agréable, et marquoit 
quelque chose d'excellent en son naturel. 
Dés que nous fusmes entrez en conversa- 
tion, après avoir gagné une allée assez som- 
bre, il me fit entrer tout à fait dans sa confi- 
dence, et me fit part d'un sujet qu'il avoit 
pour une Comédie; il me pria d'en garder 
étroitement le secret, de crainte que quelqu'un 
en entendant parler ne le prévint à le traiter ; 
car disoit-il en me serrant la main, ces Mes- 
sieurs qui se meslent de nostre mestier sont 
tellement larrons de la gloire d'autruy, qu'ils 
ne feignent point de s'atitrer ce qu'il ne leur 
appartient pas, et de s'en venter avec inso- 
lence; il n'y a pas deux jours qu'un certain 
que je ne nomme point, après avoir recité 

nasse satyrique, répond parfaitement à ce joli début. Ce qui 
est certain encore, c'est que Tristan et Théophile se connu- 
rent. Tous les traits de ce signalement se rapportent donc 
assez bien au futur auteur de Pyrame et Thisbé, et fort mal 
au prolifique dramaturge qui a frayé la voie à Corneille et 
qui n'était pas un « jeune inconnu » , comme il est dit encore 
au chap. xi. Si le nom de Hardy est venu sous la plume 
de J.-B. L'Hermite, c'est qu'il était admis qu'au commence- 
ment du dix-septième siècle celui-ci était le seul poète aux gages 
des comédiens, et qu'en outre, à la distance de ces petits 
événements où le frère de Tristan rédigeait sa Clef^ ses sou- 
venirs devaient être parfois un peu brouillés. 



Le Page disgracié. 57 

dans une bonne compagnie plusieurs pièces 
qui eurent asseurement de l'applaudissement, 
il ne se contenta pas de cela pour augmenter 
encore sa réputation ; entesté de l'encens qu'on 
luy avoit donné, il vint à reciter un Sonnet 
que j'avois fait; il se trouva là un de mes 
amis à qui je l'avois recité plusieurs fois, qui 
luy dit qu'il n'estoit point de luy, et qu'il en 
connoissoit l'Autheur; cela mit en telle colère 
nostre homme, qu'il en fut venu aux mains si 
la compagnie ne l'eust retenu par quelque 
démonstration qu'elle fit de ne pas ajouster 
foy à ce que disoit mon amy. Nous allions 
pousser plus loin nostre conversation, mais 
nous fusmes interrompus par un de ces Mes- 
sieurs qui avoient finy leur jeu ; et incontinent 
tous les autres se joignirent à nous, curieux 
de sçavoir de quoy nous nous estions entre- 
tenus : le reste de la journée se passa à se 
divertir, et puis la nuit nous sépara'. 

I . La fin de ce chapitre est beaucoup moins longue et 
toute différente dans la première édition. A la suite de cette 
phrase : « Dés que nous fusmes entrez en conversation » , 
on trouve ce qui suit : 

« Après avoir gagné une alée où nous pouvions parler 
plus tranquilement, il me recita quelques vers qu'il avoit 
composez pour le Théâtre, et d'autres ouvrages, où je trou- 
vois plus de force d'imagination que de politesse. Après 
l'avoir long-temps écouté, je luy en dis de la façon des plus 
grands Ecrivains du siècle ; et je les fis sonner de sorte que 
ce Poète provincial les admira; mais il feignit d'admirer 
beaucoup davantage la gentillesse de mon esprit, et flatta si 
bien ma vanité, que je fis dessein de luy rendre quelque bon 
office auprès de mon Maistre, dés que je serois rentré en 
grâce. Je fus esmeu à m'employer en sa faveur par deux 
motifs, l'un par l'estime que je faisois de son humeur, 
1 autre par une compassion que j'avois de sa fortune : ayant 



58 Le Page disgracié. 



CHAPITRE X 

DE QUELLE SORTE LE PAGE DISGRACIÉ FUT 
RECOUS ' DES MAINS DE SON PRECEPTEUR. 

J'avois fait grande^ chère avec les Comé- 
diens, et nous estions encor à table, où les 
uns continuoient de boire des santez, et les 

appris d'abord qu'on luy donnoit fort peu d'argent de beau- 
coup de vers. » 

Il serait intéressant de savoir pour quel motif le texte a 
été ainsi modifié dans l'édition de 1667, d'autant plus que 
la note de la Clef avait été écrite précisément pour la der- 
nière ligne du texte de 1643 : « On luy donnoit fort peu 
d'argent de beaucoup de vers. » Peut-être le texte de 1667 
est-il une variante rédigée par Tristan, après l'impression de 
son roman, et dans l'attente d'une nouvelle édition, en vue 
de faire allusion à une histoire de plagiat bien connue des 
contemporains ; Jean-Baptiste l'aurait retrouvée et substituée 
au premier texte, comme plus intéressante, sans se rappeler 
ce qu'il venait de dire dans sa note. 

1. Recous, et aussi recouru, participe passé de l'ancien 
verbe recourre, qui signifiait : reprendre quelqu'un d'entre 
les mains de ceux qui l'emmènent par force, ou quelque 
chose d'entre les mains de ceux qui l'emportent. C'est de ce 
verbe que vient le terme recousse ou rescousse, le cri de 
guerre des chevaliers. Ce mot était déjà vieux du temps de 
Tristan; cependant Voltaire l'a encore employé dans la 
Pucelle (chant VI, vers la fin), mais il est souligné dans 
l'édition que nous avons sous les yeux (celle de la Société 
littéraire typographique, 1789, 2 vol. in-12) ; 

O Dorothée, ô pauvre Dorothée ! 
En feu cuisant tu vas être jetée, 
Si la valeur d'un chevalier loyal 
Ne te rscout de ce brasier fatal. 

2. Première édition : grand. 



Le Page disgracié. 59 

autres s'amusoient à faire des contes pour 
rire; lors qu'un des domestiques du Théâtre 
les vint advertir qu'on les demandoit au Pa- 
lais; en mesme temps ils résolurent' la pièce 
qu'ils dévoient jouer, et la façon dont ils 
m'ameneroient; ce fut au fond d'une portière 
d'un de leurs carrosses. Et dés que nous 
mismes pied à terre, nous rencontrasmes sur 
l'escalier par où nous montions, un des plus 
grands Princes de la Terre ^ Deux ou trois 
de mes amis qu'on advertit sur le champ de 
ma désolation, luy parlèrent en ma faveur, 
et pour donner poids à leurs persuasions, je 
me jettay soudain à ses pieds le visage cou- 
vert de larmes. Ce grand Prince eut pitié de 
ma douleur, et de ma crainte, et se retourna 
pour voir si mon Maistre ne se trouveroit 
point à sa suite, afin de commander haute- 
ment à nostre Précepteur qu'il ne me donnast 
point le fouet pour cette fois. Mais par mal- 
heur pour moy, mon Maistre ne se trouva 
point, et ne vint point à la Comédie, à cause 
de quelque petite indisposition. Après qu'elle 
fust achevée, j'allay soliciter pour mon salut 
au coucher de ce grand Prince, qui pour me 
tenir en seureté attendant qu'il obtint ma 
grâce, me donna en garde à un de ses Pages. 
C'estoit un gentil homme de condition % et 



1. Ils choisirent, ils convinrent de. 

2. Henri IV. — C'est ainsi que le désigne habituellement 
Tristan, en attendant qu'il qualifie de même son fils 
Louis XIII. 

3. Charles de Razilly, plus tard maréchal des camps et 
armées du roi. (V. la Clef, n» 19.) 



6o Le Page disgracié. 

d'une race toute vaillante et glorieuse; ce 
garçon fier et redouté de tous ses compagnons 
me prit en sa garde, et moy je pris un coin 
de son manteau que je n'abandonnay pas un 
moment, et cela me fut favorable. Le lende- 
main au matin il me mena déjeusner avec 
luy, et nous passâmes tout le reste de la jour- 
née en beaucoup de divertissemens, et c'estoit 
sans m'en esloigner d'un seul pas : si tost que 
j'appercevois quelqu'un de nostre maison, je 
me cachois sous ce manteau de defence. 

Le soir mon gardien s'advisa de vouloir 
masser ' quelque argent, avec deux des Offi- 
ciers du Prince dans la salle de ses gardes; 
et comme j'estois témoin et juge des coups je 
me trouvay saisi inopinément par celuy qui 
estoit ma partie et mon juge*, et qui m'em- 
poigna d'une façon si rude, qu'il sembloit 
encore vouloir estre mon bourreau. Je n'eus 
pas la force ou le courage de crier en cette 
surprise, soit par terreur, ou par respect ; 
mais il arriva que dans ma crainte je fis 
comme les gens qui se noyent, je ne quittay 
point ma prise, je serray de toute ma force le 
pan du manteau que j'avois tousjours dans 
les mains : et mon gardien, que l'esmotion 
du jeu empeschoit de s'adviser de mon ravis- 
sement % sentit à la fin qu'on le despoûilloit 



1 . Terme de jeu qui s'écrit ordinairement ; mdsser, avec 
un accent circonflexe. On le trouve fréquemment dans les 
poésies de Saint-Amant, dont c'était une des occupations 
favorites. 

2. Son précepteur. 

î . Mot pris ici dans le sens de : enlever, ravir. 



Le Page disgracié. 6i 

de son manteau. Là dessus il se retourna 
pour discerner les filoux qui se donnoient 
ainsi la licence de voler en maison Royale, 
mais comme il me vid en péril, il travailla 
d'une estrange sorte à ma délivrance. A peine 
dit-il un mot sans frapper du mesme temps', 
et l'impétuosité de son naturel ne luy donnant 
pas la liberté de s'exprimer autrement, il fit 
connoistre à nostre Précepteur, en luy don- 
nant un grand coup de poing dans les dents, 
quej'estois en un seurazile. Le bras du Page 
estoit fort, et la maschoire du bon homme 
estoit débile, tellement qu'il y eut un grand 
fracas dans sa bouche. Il fut contraint par cet 
effort de lascher ma main qu'il tenoit, et 
d'employer les deux siennes à parer les coups 
de poing qui commençoient à pleuvoir sur 
son visage. Enfin les gardes du Prince firent 
les holà, et je me retiray avec mon défenseur, 
laissant là mon Précepteur bien outré, qui 
gargarisoit sa bouche, et se plaignoit fort de 
la douleur d'une dent rompue, et de plusieurs 
autres fort esbranlées. 



I . c'est-à-dire : il frappa en même temps qu'il ouvrit la 
bouche. — Ce passage est caractéristique, comme tant 
d'autres de ce livre, au point de vue des mœurs de l'époque. 
On voit qu'elles ne brillaient ni par la douceur ni par le res- 
pect. Et le roi va donner raison au brutal page! 



di Le Page disgracié. 



CHAPITRE XI 



PAGE DISGRACIE ET SON PRECEPTEUR. 



Le lendemain nostre Précepteur vint avec 
mon Maistre trouver le Prince, pour luy faire 
des plaintes du mauvais traitement qu'il avoit 
receu, mais nous l'avions desja informé de 
cette affaire : et l'action du Précepteur passant 
pour une violence, fit que le Prince eust peu 
d'égard à celle qu'il avoit soufferte. Il eust 
beau déclamer contre moy, il fut contraint 
d'obëir à cette puissance absolue qui luy com- 
mandoit de me pardonner. Mais s'il fit sem- 
blant de céder à l'authorité de ce pouvoir 
légitime, il ne laissa pas de contenter effecti- 
vement une animosité qu'il tenoit pour fort 
raisonnable. Il estoit desja dans l'impatience 
de trouver quelque 'nouvelle couleur', pour 
me punir de l'insolence du Page, lors que 
cette occasion se présenta. 

1. Paix fausse, peu sincère, comme est fausse une mé- 
daille fourrée, c'est-à-dire celle dont l'intérieur n'est pas 
d'or ou d'argent, ainsi que les faces. Dans son acception 
particulière, cette expression s'applique à la paix accordée 
par les catholiques aux huguenots à Longjumeau, le 23 mars 
1568, et qui n'avait été signée par Catherine de Médicis 
qu'en vue de faire une autre guerre. 

2. Apparence, prétexte. Terme encore en usage dans 
cette expression populaire : Conttr des couleurs. 



Le Page disgracié. 63 

Le Poëte des Comédiens ayant appris que 
j'estols retourné en grâce auprès de mon 
Maistre, ne manqua pas de me venir voir, afin 
que je le luy fisse saluer, comme je luy avois 
promis. Je le presentay de bonne grâce; il eut 
l'honneur d'entretenir une demie heure ce 
jeune Prince, et mesme il eut la satisfaction 
d'en recevoir quelque libéralité, ayant fait 
sur le champ ces quatre vers à sa gloire : 

Ma muse à ce Prince si beau 
Consacre un monde de louanges 
Qui volent au Palais des Anges, 
Et sont exemptes du tombeau. 

Quoy que ces vers eussent des défauts, 
nous n'estions pas capables de les pouvoir dis- 
cerner ; et nous trouvions seulement agréables 
ces termes empoulez qu'il avoit recueillis vers 
les Pyrénées ^ Je ne sçay comment, en pre- 
nant congé de mon Maistre, ce Poëte débau- 
ché dit inopinément quelque mot sale, et qu'il 

I . La mode était, à ce moment, dans la littérature comme 
dans les mœurs, à peu près tout entière à l'imitation de 
l'Espagne, qui avait supplanté celle de l'Italie, importée en 
France par Marie de Médicis et le poète Marini, l'auteur de 
ÏAdone. « En France, écrit Cervantes en 16 16, ni homme, 
ni femme, ne laisse d'apprendre la langue castillane. » Les 
traductions françaises d'ouvrages espagnols pullulent alors, 
et le roman comme le théâtre sont sous l'influence directe du 
goût en vogue au delà des Pyrénées ; il suffit de rappeler les 
noms de Corneille, Rotrou, Sorel, Scarron. C'est Boileau qui 
contribua plus que tout autre à mettre fm à cette influence 
de l'Italie et de l'Espagne. — Voir, pour les détails, VHistoire 
comparée des littératures espagnole et française, par Adolphe 
DE PuiBusQUE, et Ics Etudes sur l'Espagne (I : Comment la 
France a connu et compris l'Espagne depuis le moyen âge 
jusqu'à nos jours), par A. Morel-Fatio. 



64 Le Page disgracié. 

avoit accoutumé d'entremesler en tous ses 
discours. Nostre Précepteur en fut adverty, 
qui prit ce prétexte pour se vanger de l'af- 
front qu'il avoit receu pour mon sujet. Il me 
vint surprendre le lendemain au matin, et me 
fit une grande remonstrance sur la discrétion 
qu'il faloit garder à faire connoistre de nou- 
veaux visages à un jeune Prince : et m'a- 
grava^ fort la hardiesse que j'avois prise de 
présenter à mon Maistre un homme inconnu 
et vicieux. Mais il acheva son exhortation par 
tant de coups de verges, que je perdois l'espé- 
rance de les voir finir ; et je reconnus aisé- 
ment que cette punition venoit moins de la 
langue licencieuse qui avoit blessé les chastes 
oreilles de mon Maistre, que de la témérité du 
poing qui avoit cassé les dents de mon Pré- 
cepteur. 



CHAPITRE XII 

COMME LE PAGE DISGRACIÉ FUT PRIÉ" DE DONNER 
SON JUGEMENT SUR UNE BELLE ODE. 



Cette severe remonstrance me rendit à 
l'avenir fort retenu, mais elle ne m'osta point 
le goust du tout de la poésie, et l'affection 
que j'avois pour recueillir les plus beaux vers. 

1 . Insista fort sur. 

2. Les deux éditions donnent ici le mot : privé, ce qui 
est un non-sens. 



Le Page disgracié. 65 

Nous avions en cette maison un Escuyer fort 
galant homme, et qui estoit considéré pour 
avoir fait plusieurs combats mémorables, et 
pour estre un esprit adroit, et sensé : ce 
personnage avoit quelque estime, et quelque 
bonne volonté pour moy; et me donnoit quel- 
quefois des avis, qui valoient bien les leçons 
de nostre Précepteur; aussi j'estois bien aise 
de mon costé d'entretenir son amitié, par les 
marques que je luy donnois de mon estime, et 
du plaisir que je goustois en sa conversation. 
Il faisoit agréablement un conte; et comme il 
sçavoit bien débiter les bonnes choses, il pre- 
noit grand plaisir d'en entendre. C'est pour- 
quoy je m'adressois toujours à luy, lors que 
l'occasion s'en presentoit pour luy reciter 
quelque bel ouvrage des Muses, si tost que 
j'en avois appris de nouveaux par cœur. Un 
jeune Officier de la bouche de mon Maistre 
s'approchoit souvent pour m'escouter, lors que 
je recitois des vers; et à force de m''en] ' en- 
tendre dire, s'imagina qu'il seroit capable d'en 
faire à la faveur d'une certaine passion qui le 
tourmentoit : possible avoit-il oùy-dire qu'A- 
mour est un Maistre en toutes sciences, qui 
fait mesme voler les plus pesants Animaux. 
Un jour que l'Escuyer et moi nous entrete- 
nions, et qu'il cherchoit dans un recueil de 
poésie une pièce qu'il estimoit, cet Officier 
amoureux me vint doucement tirer par le 
bras, et me dit tout bas à l'oreille qu'il avoit 
une Ode à me faire voir, qui n'estoit point 

I. Première édition. 
Le Page disgracié. j 



66 Le Page disgracié. 

mal faite ; je lui [en] ' demanday l'Autheur 
qu'il refusa de me nommer, me disant seule- 
ment que c'estoit un jeune homme qui avoit 
l'esprit assez joly, et qui estoit amoureux de 
la fille d'une lingere : et là dessus il me déplia 
une feuille de papier, où je ne pouvois rien 
comprendre ; c'estoit une grifFonnerie es- 
trange, et des caractères disproportionnez et 
mal joints ensemble, et pour tout dire, l'es- 
criture d'une personne qui ne sçavoit point 
escrire. Nostre Escuyer demanda quel estoit ce 
secret mystère, et s'il ne pourroit pas en 
estre. 

Je luy respondis que c'estoient des vers, qui 
pouvoient passer pour un Enigme^, tant ils 
estoient malaisez à déchiffrer. Mais le jeune 
Officier qui en estoit l'Autheur, et l'Escrivain 
tout ensemble, prit la parole pour asseurer 
nostre Escuyer qu'il connoissoit fort bien cette 
escriture, etliroit ces vers bien distinctement 
si nous desirions de les entendre. Il fut aussi- 
tost pris au mot, et palissant et rougissant 
auparavant que d'ouvrir la bouche, il leut 
enfin son Ode qui ne contenoit que ces quatre 
vers : 

Ma Clorie, ma Clorie, 
A qui j'ay donné mon cœur, 
Je seray toute ma vie 
Vostre très humble serviteur. 

En achevant de dire le dernier de ses vers, 
il fit une grande révérence, comme pour ac- 

1 . Première édition. 

2. Le genre de ce mot a varié. Conformément à son éty- 
mologie, il aurait dû rester masculin. 



Le Page disgracié. 67 

compagner la grâce du bien dire de la bien- 
sceance de l'action, et nous demanda nostre 
jugement sur la petite Ode qu'il nous avoit 
dite, ajoustantà cela, pour obtenir nostre ap- 
probation, que l'Autheur de cet ouvrage avoit 
bruit d'avoir de l'esprit. Là dessus nous nous 
regardâmes l'Escuyer et moy, et fismes un si 
grand esclat de rire que trois ou quatre autres 
Officiers, qui estoient dans une chambre pro- 
chaine, vinrent aussi tost à nous pour en ap- 
prendre le sujet. Après m'estre tenu les costez, 
durant un quart d'heure, sans pouvoir dire 
une parole, je leur fis comprendre, enfin, que 
c'estoient des vers fort polis qu'un de leurs 
compagnons nous avoit monstrez, qui me pro- 
voquoient de la sorte à rire. Mais la chose fut 
bien plus plaisante quand nous apprismespar 
un de ceux-cy que l'Officier amoureux s'estoit 
enfermé deux jours et deux nuits dans une 
cave, et avoit brouillé deux mains de papier 
pour mettre au net ce bel ouvrage. 



CHAPITRE XIII 

PAR QUELLE AVANTURE LE PAGE DISGRACIÉ 
DONNA PROCURATION A UN AUTRE POUR RE- 
CEVOIR LA DISCIPLINE AU LIEU FdeI ' LUY. 



Il n'y a point de bonace sur aucune mer 
qui ne soit enfin troublée de quelque orage : 



I . Première édition. 



68 Le Page disgracié. 

et je ne me vis gueres long-temps en tranqui- 
lité, sans que mes propres passions excitas- 
sent quelque tempeste. J'avois celle du jeu 
qui me rendoit toujours de mauvais offices, 
car je ne la pouvois quitter ny l'exercer avec 
seureté. D'une autre part, la lecture des Ro- 
mans avoit rendu mon humeur altiere et peu 
souffrante ' ; lors que j'avois quelque légère 
contention avec mes pareils, je me figurois 
que je devois tout emporter de haute lute, et 
que j'estois quelqu'un des Héros d'Homère, 
ou pour le moins quelque Paladin, ou Cheva- 
lier de la Table ronde. Ce n'estoient tous les 
jours que plaintes qui venoient aux oreilles 
de nostre Précepteur des gourmades que j'a- 
vois données : et ce qui luy donnoit le plus 
de peine, c'est qu'il n'avoit gueres de liberté 
de me punir, à cause des puissans suffrages 
que je faisois employer à mon salut. Un jour 
il apprit en s'entretenant avec un bon Père 
Cordelier qu'on faisoit quelquefois cette cha- 
rité dans son Couvent* d'exhorter, et de dis- 
cipliner les jeunes garçons qui se monstroient 
incorrigibles, et que ce remède les avoit sou- 
vent guéris de leurs mauvaises habitudes. 
Nostre Précepteur fut ravy d'avoir trouvé 

1 . On dirait aujourd'hui : endurante. — Cet aveu de 
Tristan peut être bon à recueillir par les personnes qui étu- 
dient l'influence de la littérature ^ur les mœurs. 

2. Ancienne forme du mot couvent, plus logique que 
cette dernière, puisqu'elle reste plus fidèle à l'étymologie 
latine du mot : convcnire, se réunir en un lieu. La première 
édition du Dictionnaire de l'Académie françoise (1694) donne 
encore convent. D'après Vaugelas, il fallait écrire : convent, 
mais prononcer, comme aujourd'hui, couvent. 



Le Page disgracié. 69 

cette commodité de me chastier sans se mettre 
en colère, et sans que mon Maistre eût le 
moyen de pouvoir intercéder pour moy. 
Après avoir averty ce bon Père qu'il avoit un 
mauvais garnement à luy envoyer, et qui 
avoit ^bien] ^ besoin de pareilles exhortations, 
il m'attendit sur la première faute capitale, 
et cachant le plus adroitement qu'il put la 
connoissance qu'il en avoit, il me chargea le 
lendemain sur les onze heures du matin, d'un 
billet cacheté qui s'adressoit au Révérend 
Père ; je fus ravy d'avoir receu cette belle 
commission pour la liberté qu'elle me don- 
noit de me pouvoir promener oii bon me 
sembleroit, pendant une heure; et comme je 
descendois par un grand escallier du Palais, 
je voulus masser ^ en passant quelques testons 
qui me nuisoient dans ma poche. J'avois si 
peu d'espérance de gagner avec si peu d'ar- 
gent, que je le hazardois tout à la fois, et la 
fortune qui me vouloit conserver entre ceux 
qui la suivent et qu'elle trom.pe, fit semblant 
à cette fois qu'elle vouloit m'estre favorable. 
Je fis un isï]^ grand progrez en un moment, 
que je me vis presque tout l'argent du jeu. 
Je me souvins à cette heure-là de la commis- 
sion qu'on m'avoit donnée et parlay de faire 
retraite, monstrant la lettre que je m'estois 
chargé de rendre. Mais un des joueurs qui 
estoit le plus en mal-heur, et qui avoit encore 

1. Première édition. 

2. V. sur ce mot la note de la p. 60. 

3 . Adverbe rétabli d'après la première édition, et indis- 
pensable à la construction de la phrase. 



70 Le Page disgracié. 

quelque argent, et quelques bagues à perdre, 
me conjura de telle sorte de ne luy quitter 
point jeu, que je m'accorday à sa prière, à la 
charge toutefois que je chercherois quelqu'un 
qui fit cependant mon message. Un grand 
garçon qui portoit l'espée, se vint offrir tout à 
propos pour ce bel employ,dont il me promit 
de s'acquiter avec diligence, à la charge que 
je luy donnerois un teston ' : je le- mis aussi 
tost en main tierce, afin que son salaire ne 
pût courir aucune fortune. 

Ce garçon conduit par son mauvais génie, 
fit ses diligences, et fut pris pour moy. Les 
exécrations et les sermens horribles qu'il put 
faire pour asseurer que la discipline estoit 
réservée pour un autre, ne firent que confir- 
mer son Correcteur en la créance qu'il avoit 
que ce fut cet incorrigible garçon, qui luy 
estoit recommandé de si bonne part. Enfin, 
comme j'estois en impatience de ce Courier, 
et comme le jeu s'achevoit, je le vis revenir 
tout pasle : j'eus appréhension qu'il eust 
perdu ma lettre, et que ce fust cet accident 
qui l'eust fait changer de visage^; mais il ne 
me laissa pas long-temps en cette erreur, en 
me monstrant à grands coups de poings qu'il 
n' estoit troublé que de colère. Ceux qui se 

1 . Monnaie d'argent importée d'Italie en France sous le 
règne de Louis XII, et ainsi nommée du mot testone, grosse 
tête, parce que sa face représentait la figure du roi. Sous 
François I" le teston valait dix sous et quelques deniers, 
sous Henri III environ quinze sous, et il dispaïut de l'usage 
sous Louis XIII, lorsque sa valeur était montée par degrés à 
dix -neuf sous et demi. 

2. Le se rapporte naturellement au teston. 



Le Page disgracié. 71 

trouvèrent là se mirent entre nous deux, et 
m'obligèrent à luy donner une demie pistolle 
pour le pénible voyage qu'il avoit fait à ma 
considération, après qu'il nous eust conté son 
avanture. 

Pour moy qui me trouvay ravy d'en avoir 
esté quitte à si bon marché, je vins retrouver 
nostre Précepteur, pour luy porter la responce 
de sa lettre. Je ne [luy] ' dis rien autre chose 
sinon que le bon Père luy baisoit les mains, 
et luy fis ce rapport tristement, et tenant 
toujours les yeux baissez, de sorte que ju- 
geant par là de l'accomplissement de son des- 
sein, il ne put s'empescher d'en sousrire, et 
ne fut point détrompé de son imagination, 
jusqu'à ce qu'il revit le bon Père Cordelier 
qui luy dit sur cette matière que j'estois un 
grand blasphémateur, ce qu'il ne pût croire, 
n'ayant jamais appris qu'on m'eust oùy jurer, 
mais à la confrontation qui fut faite de moy, 
on apprit toute cette plaisante histoire. 



CHAPITRE XIV 

COMME LE PAGE DISGRACIÉ FUT PRIS 
POUR UN MAGICIEN. 



Après ce danger eschappé, je me rendis 
fort circonspect en mes actions, et fis une 

I , Première édition. 



72 Le Page disgracié. 

ferme abjuration d'abandonner tous les sujets 
qui me pouvoient attirer l'ire' de mon Pré- 
cepteur, et me séparer tant soit peu de la 
chère présence de mon Maistre. Je n'eus plus 
d'autre passion que d'assister diligemment à 
ses études, et à tous ses passe-temps. Son 
esprit estoit curieux de toutes les choses 
agréables, et je me mis à l'entretenir assi- 
dûment des histoires et des contes qui estoient 
le plus selon ses sentimens : il me donnoit 
même quelquefois des secrettes commissions 
pour acheter des Livres, afin qu'après les 
avoir leus en mon particulier je pusse l'en 
entretenir tous les soirs à son coucher. Un 
jour parmy d'autres Livres d'histoires, j'ou- 
vris par hazard un livre de Baptiste Porta 
intitulé Magie naturelle-, et trouvant là dedans 

1 . Ce mot expressif et excellent, emprunté au latin {irûy 
courroux, colère), a été d'un usage constant depuis les 
débuts de notre langue jusqu'à la fin du dix-septième siècle. 
On lit dans la Chanson de Roland (édit. Léon Gautier, 1881, 
p. 204) : 

Ço dist Rollanz : - Pur quel me portez ire ? » 

Lamartine l'a trouvé bon à reprendre, dans ce vers de 
Jocelyn (IX, 30$) ^ 

Vire du Seigneur, rude mais salutaire. 

2. Jean-Baptiste Porta, né à Naples vers 1545, mort 
dans cette ville en 161 5. Après d'assez longs voyages, il 
revint dans sa patrie et établit dans sa propre maison 
l'Académie des Secreti, que le pape Paul III supprima par 
une bulle, en défendant à Porta de se mêler à l'avenir 
d' « arts illicites » . Celui-ci n'en poursuivit pas moins ses 
recherches scientifiques, et fit faire de sérieux progrès aux 
sciences physique et chimique. Il découvrit la chambre 
obscure, la manière de réduire les oxydes métalliques, de 
colorer l'argent, etc. ; mais ses nombreux ouvrages, en 



Le Page disgracié. 73 

des petits sujets qui me sembloient jolis, je 
l'achetay pour essayer d'en mettre quelques- 
uns en pratique. Je fis un grand mystère de 
ce Livre au jeune Prince que je servois, et 
lors que nostre Précepteur n'y estoit pas, 
nous en lisions en secret tous les Chapitres, 
pour voir quelle invention plaisante nous en 
pourrions mettre en exécution avec le moins 
de coust ' et de difficulté. Nous y trouvasmes 
la manière de faire de certaines chandelles à 
faire voir le soir tous les assistans avec des 
testes d'animaux, mais leur composition nous 
parut un peu mal-aisée; nous aymâmes mieux 
expérimenter un autre secret de mesme espèce, 
qui se pouvoit facilement effectuer et à peu 
de frais. C'est une composition de canfre et 
de soufre détrempez ensemble avec de l'eau 
de vie, dont le feu devoit faire paroistre les 
visages comme sont ceux des trépassez. Il n'y 
eut que mon camarade qui fut averty de 
nostre délibération pour ce beau spectacle, et 
je pris fort bien mon temps pour porter en 

même temps que remplis d'observations très remarquables, 
sont empreints du caractère trop souvent chimérique de la 
science à son époque, et témoignent que l'auteur croyait à 
l'astrologie judiciaire, à la puissance indépendante des 
esprits, à l'occultisme, etc. Celui de tous ses livres qui a été 
le plus populaire est sa Magie naturelle, dont parle ici Tris- 
tan, commencée, assure un de ses biographes, à l'âge de 
quinze ans; elle fut traduite en français, en 1565, par 
Charles Pesnot. (V. la Storia délia ktieratura italiana, de 
TiBABOscHi, les Mémoires de Niceron, t. XLIII, et la Notice 
historique sur J.-B. Porta, de H.-G. Duchesne, Paris, 
1801.) 

I . Dépense. « Le coût fait perdre le goût » , dit un ancien 
proverbe. 



74 Le Page disgracié. 

secret sous le lict de mon Maistre, les dro- 
gues que j'avois achetées. Le soir lors que 
nous vismes le temps propre pour mettre 
nostre entreprise à bout, mon Maistre dit 
qu'il vouloit dormir, et fit retirer tout le 
monde; lors que nous ne fusmes plus que 
nous trois dans sa chambre, je m'allay saisir 
d'un grand bassin d'argent pour faire un 
fanal de mes matières combustibles. J'allumay 
donc ma flamme mortuaire au milieu de la 
place, et j'esteignis tous les flambeaux. 

Mon Maistre sortit incontinent du lit pour 
observer ce beau trait de Magie, mais nous 
ne pouvions presque rien discerner en nos 
visages, tant la fumée estoit obscure; il 
fallut nous mettre fort prés de cette sombre 
lumière; mon Maistre s'assit d'un côté sur un 
carreau de velours, et nous nous agenouil- 
lâmes de l'autre, afin de considérer nos visages 
pasles,'et quelquesfois violets. Nous n'avions 
pas esté long-temps dans cette belle contem- 
plation, lorsqu'il se fit un petit bruit derrière 
nous, comme si quelque chose eust pressé la 
natte sur laquelle nous estions assis : mon 
Maistre tourna le premier la teste, et vit un 
nouveau visage, qui estoit plus laid que les 
nostres, et qui estoit habillé d'une estrange 
façon : à cette subite vision nous jettasmes 
tous trois un grand cry, et mon Maistre s'éva- 
nouit de frayeur. 

Ce fantosme espouventable étoit nostre Pré- 
cepteur que la puante odeur de nostre lumière 
artificielle avoit fait descendre de sa chambre 
pour venir voir ce que c'estoit. Il s'estoit 



Le Page disgracié. 75 

approché de nous sans faire bruit pour nous 
surprendre, ayant une serviette nouée à i'en- 
tour du col contre le rhume, sur une camisole 
rouge, et son bonnet à la teste qui le faisoit 
voir sans cheveux, parce que le bon-homme 
portoit le jour une perruque : enfin il estoit 
en équipage d'un vieillard qui se met au lit. 
Tellement que mon Maistre ne l'ayant jamais 
veu fait de la sorte, et luy trouvant le visage 
hâve, à cause de la fausse clarté, courut for- 
tune de mourir de peur.: et pour mon cama- 
rade et moy qui estions d'une complexion 
moins délicate, nous ne laissasmes pas d'en 
demeurer en terre comme glaces '. Nostre 
Précepteur fit un si grand bruit, que des 
valets qui estoient dedans une antichambre y 
accoururent : on reconnut à la lumière qu'ils 
apportèrent que le Prince estoit esvanoûy, 
[et]* que mon compagnon et moy n'estions 
gueres mieux; ce fut un tumulte si grand, 
qu'il est malaisé de le pouvoir représenter : 
ce n'estoient que cris, larmes, et plaintes. Il 
y eut quelqu'un des domestiques qui se res- 
souvint qu'il avoit veu par hazard un de mes 
Livres, sur le dos duquel il y avoit escrit 
Magic, et qui dit que j'avois fait en ce lieu 
quelque conjuration diabolique qui estoit 
cause de cet accident : si bien que toute la 
maison estoit sur le point de se jetter sur moy 
pour me mettre en pièces. Mais mon Maistre 
ne fut pas longtemps à revenir de sa pâmoi- 
son, et par le véritable récit qu'il fit de cette 

1. Comme des glaçons. 

2. Première édition. 



76 Le Page disgracié. 

avanture il me délivra de ce danger; mais 
quoy qu'il pût dire pour mon excuse, on me 
tint pour fort criminel, et j'eus plus de vingt 
coups de fouet pour cette malice innocente. 



CHAPITRE XV 

COMME LE PAGE DISGRACIÉ DONNA SIX COUPS 
d'eSPÉE A UN CUISINIER QUI LUY FIT PEUR, 
ET QUELLE FUT SA PREMIERE FUITE. 

On fut plus de quinze jours à ne faire autre 
chose que de parler de mon traict de Magie ; 
dont chacun disoit ses sentimens selon la 
portée de son esprit. Les plus sages considé- 
rant plustost mon intention, que l'événement 
de ma recepte', excusoient aucunement ma 
jeunesse ; mais les ignorans exageroient ma 
faute, et faisoient sur un si petit sujet mille 
discours extravagans. Entre les autres il y eut 
un certain Cuisinier^ d'esprit [eger, et qui 
estoit en réputation d'avoir quelque pente à 
la folie, qui s'advisa de me vouloir faire peur 
en revanche de l'alarme que j'avois donnée à 

1 . L'issue de son expérience. 

2. Le sans-gêne excessif avec lequel se comporte ce cui- 
sinier à l'égard de Tristan nous semble une nouvelle preuve 
que celui-ci était bien décidément page, et non gentilhomme 
d'honneur, comme le prétend la vanité insupportable de son 
frère Jean-Baptiste. Un cuisinier pouvait à la rigueur se per- 
mettre ce procédé vis-à-vis d'un page, mais, même un peu 
fou, aurait pris sans doute garde de s'y risquer à rencon- 
tre d'un gentilhomme d'honneur. 



Le Page disgracié. 77 

tout le monde. Un soir que mon Maistre estoit 
allé à la campagne pour deux ou trois jours, 
et que je m'estois couché de bonne heure pour 
me délasser du grand exercice que j'avois fait 
à jouer tout le long du jour à la paume : ce 
maistre fol de Cuisinier mit une chemise 
blanche par dessus son pourpoint, et la bi- 
garra toute de tache > de sang; il mit encore 
sur sa teste un turban fait d'une serviete, ac- 
compagné d'une grande quantité de plumes 
de volailles : avec cela il prit un tison allumé 
qu'il mit à sa bouche, et vint tirer le rideau 
de mon lit, et me regarder fixement en cet 
équipage. Je ne faisois que sommeiller, de 
sorte qu'il n'eut pas beaucoup de peine à me 
faire ouvrir les paupières. Si tost que je vis 
ce fantosme je me sentis esmeu d'un certain 
transport, que je ne sçaurois bien dépeindre. 
Je ne sçay quelle audace, et quelle collere se 
meslerent à mon épouvante ; mais je sçay bien 
que je sautay promptement à mon espée, et 
que j'en chargeay furieusement l'image qui 
m'espouvantoit. Je la reconduisis jusqu'à ma 
porte à grands coups d'espée, sans pouvoir 
rien comprendre aux paroles qu'elle disoit, 
et je luy eusse encore fait plus d'honneur, 
n'eust été qu'elle se précipita du haut de l'es- 
calier en bas. Quantité de gens montèrent 
aussi-tost à ma chambre avec des flambeaux, 
et me trouvans encore tout pasie d'effroy, et 
mon espée nuë à la main, me demandèrent ce 
que je croyois avoir fait; je respondis que 

I, Dans les deux éditions le mot « tache » est au sin- 
gulier. 



78 Le Page disgracié. 

i'avois chassé un esprit qui m'estoit venu 
tourmenter dans ma chambre. Là dessus on 
me certifia que c'estoit un Cuisinier du logis 
que j'avois blessé de six coups d'esfée, et qui 
estoit en danger de mourir. Vous pouvez pen- 
ser si je fus estonné de cette nouvelle, et si 
l'image de la punition que j'attendois ne me 
servit pas d'un second fantosme pour m'epou- 
vanter toute la nuit. Le lendemain dés qu'il 
fit jour je m'habillay pour me sauver, sça- 
chant bien qu'on ne feroit aucun effort pour 
m'arrester, n'y ayant, personne à la maison 
qui eust l'authorité de mettre la main sur 
moy, que nostre Précepteur, qui estoit allé à 
la campagne avec mon Maistre. Je m'imaginay 
qu'ayant esté foùeté cruellement pour des 
fautes assez légères, je le serois beaucoup da- 
vantage pour avoir ainsi tué un homme; et ce 
raisonnement me fut une terreur panique. Je 
pris ma course au sortir du Palais, et ne m'ar- 
rest-ay point que je n'eusse fait dix ou douze 
lieues. Mais comme j'estois ardent et dispos, 
je fis cette traite avec tant de violence que je 
demeuray comme estropié en une maison d'un 
village, où je m'arrestay quatre ou cinq jours, 
sans pouvoir passer plus outre, à cause des 
ampoules que j'avois aux pieds. 

J'avois délibéré de me conduire en la Pro- 
vince où je suis nay, [ou de passer en Espagne 
pour y voir mes parens, qui estoient les pre- 
miers de cet Estât et qui avoient souhaité de 
m'avoir auprès d'eux '] pour ne revenir plus 

I . Les lignes entre parenthèses ne se trouvent pas dans la 
première édition, et ont évidemment été intercalées dans la 



Le Page disgracié. 79 

à la Cour jusqu'à ce que je fusse si grand 
que l'on ne me parlast plus de verges : mais 
comme j'estois sur le point de desloger de 
celte maison, je fus tout estonné que j'apper- 
ceus venir un vieillard qui avoit servy autre- 
fois de valet de chambre à mon grand-pere : 
cet homme extrêmement advisé, après avoir 
pris la commission de me chercher, avoit fait 
sur le chemin de si diligentes perquisitions de 
moy, qu'il descouvrit enfin où j'estois. Il m'osta 
d'abord toute l'épouvante que j'avois, me jura 
qu'elle estoit mal conceuë, et que quand j'au- 
rois tué un plus honneste homme qu'un Cui- 
sinier, en pareille rencontre, je ne serois nul- 
ment reprehensible. Je crus quelque chose de 
ce qu'il me disoit, et fis semblant de croire le 
tout, mais ce fut pour le décevoir mieux. Le 
bon-homme chercha par tout un cheval pour 
luy, me voulant accommoder du sien, mais il 
n'en pût jamais trouver, si bien qu'il fut con- 
traint de me suivre à pied durant ce petit 
voyage. Mais comme il avoit prés de soixante 
ans, il ne fit gueres plus de deux ou trois 
lieues sans se lasser, et je découvrois par là le 
moyen de le quitter quand il m'en prendroit 
la fantaisie : je luy dis lors que je serois bien 
aise de faire quelque quart de lieuë à pied, et 
que la selle de son cheval commençoit à m'in- 
commoder; le bon-homme s'accorda facile- 
ment à monter dessus, et depuis je le faisois 

deuxième par J.-B. L'Hermite, en vue de pouvoir placer 
dans sa Clef, n" 20, la longue note oî; il explique sa parenté 
avec Fernand de Velasque, connétable des royaumes de Cas- 
tille et de Léon. 



8o Le Page disgracié. 

descendre et remonter quand bon me sem- 
bloit. Lors que nous ne fusmes plus qu'à une 
lieuë de la ville, et que je vis que mon con- 
ducteur estoit bien las, je demanday d'aller à 
pied, ce qu'il m'accorda volontiers, et je pris 
un peu le devant, cependant qu'il rajustoit 
les estriez à son point. Je luy avois laissé mon 
manteau, qui m'empeschoit de courir, et luy 
avoit esté long à l'attacher à l'arçon; tout 
cela m'avoit donné temps de m'éloigner beau- 
coup de luy, les pieds ne me faisoient plus de 
mal, et je les crûs capables de me rendre un 
bon office. Je quittay lors le grand chemin, 
et me jettant à travers Hes]' champs, je cou- 
rus de telle vitesse qu'en moins de rien mon 
homme m'eust perdu de veuë, de sorte que je 
fus comme ces lièvres que les chiens pensent 
avoir pris, encore qu'ils n'en ayent enlevé 
que de la bourre^. Ce vieux domestique 
croyoit bien me ramener au logis, mais il n'y 
remporta que mon manteau. 



CHAPITRE XVI 

SECONDE FUITE DU PAGE DISGRACIÉ, POUR AVOIR 
MIS l'eSPÉE A LA MAIN PARMY LES GARDES DU 
PRINCE. 

Je rentray le soir dans la ville, et fus cou- 

1 . Première édition. 

2. Une quantité plus ou moins forte de poils. 



Le Page disgracié. 8i 

cher chez un grand Seigneur de mes amis', 
à qui je racontay mon aventure; il m'en con- 
sola charitablement, et r'asseura mon esprit 
espouvanté, me promettant de faire ma paix, 
ce qu'il exécuta le lendemain. Mon Maistre 
qui ne m'avoit point veu il y avoit cinq ou 
six jours, me fit des caresses extraordinaires à 
mon retour; et nostre Précepteur considérant 
quels avoient esté les dangereux effets de ma 
crainte, rabatit quelque chose de son accous- 
tumée sévérité. Ainsi je vis pour quelque 
temps du calme en ma vie : mais qui ne fut 
pas perdurable^, comme vous allez entendre. 
L'âge avoit un peu meury ma raison, sur la 
treziesme de mes années, et les conseils de 
l'honneste honte commençoient à me faire 
rougir des moindres actions que je ne croyois 
pas bien séantes : je me rendois plus attentif 
que jamais à la lecture et aux préceptes, et ne 
joûois plus, ny ne voyois plus de joueurs ny 
de débauchez que rarement. Tout le monde 
s'estonnoit de ce changement, et commençoit 
d'oublier mes erreurs passées en faveur de ma 
probité présente. Lors que la fortune comme 
indignée de ma révolte, et de ce qu'ayant esté 

1. Gilles de Souvré, marquis de Courtanvaux, futur 
gouverneur du jeune Louis XIII, puis maréchal de France et 
premier gentilhomme de la chambre. Il avait suivi le duc 
d'Anjou en Pologne, avait combattu à Coutras, et rendu à 
Henri IV des services considérables. C'est le père de la 
fameuse marquise de Sablé. 

2. Qui ne dura pas longtemps. — Mot vieilli, augmenta- 
tif de durable (perdurabilis), et qu'on peut regretter, car il 
est sonore et expressif. D'un usage encore très fréquent à la fm 
du seizième siècle, il était déjà peu usité du temps de Tristan. 

Le Page disgracié. 6 



82 Le Page disgracié. 

allaité, et nourry sous elle, je faisois mine de 
la quitter pour embrasser la vertu, me fit es- 
prouver à mon dam quelle est sa ^ puissance. 
Elle m'ostanostre Précepteur pour l'élever en 
une qualité plus eminente, et pour avoir plus 
de moyen, quand je serois privé de son sup- 
port, de m'abaisser jusqu'aux abismes*. 

Pour ne vous point faire perdre de temps 
par des narrations trop longues, et pour ne 
toucher point à des playes qui me sont encore 
sensibles, je vous diray qu'estant sous un autre 
gouverneur, j'eus des mescontentemens es- 
tranges, et que par des stratagèmes inoûis je 
me vis quelques jours séparé de la présence 
de mon Maistre. J'eus opinion qu'on ne me 
privoit de sa veuë, que pour me priver de ses 
bonnes grâces; et cela me plongea dans une 
si grande melancholie, que l'on ne me recon- 
noissoit plus. Au lieu que j'avois accoustumé 
de sauter, luter, ou courir avec mes pareils, 
je ne m'appliquois plus qu'à l'entretien de 



1. c'est la leçon de la première édition. La seconde 
donne fautivement : la. 

2. Claude du Pont fut élevé à la dignité de précepteur de 
Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII (V. la Clef, n» 22). 
« La Reine avoit aussi arrêté le sieur du Pont pour la charge 
de Précepteur, luy ayant esté recommandé, tant pour les 
moeurs qui estoient sans reproches, que pour la méthode 
d'enseigner qui estoit bonne et fort accommodante aux 
humeurs du Prince, outre que son esprit doux et gracieux 
revenoit fort à Sa Majesté. » (Mémoires contenant ce qui s'est 
passé en France de plus considérable depuis l'an 1608 jusqu'en 
l'année 1636, 1685, p. 11-12. Ce petit livre, connu sous le 
nom de Mémoires de Gaston d'Orléans, a été rédigé, d'une 
façon très simple et très sûre, d'après les papiers de ce 
prince, par Algay de Montagnac.) 



Le Page disgracié. 83 

mes rêveries. Et comme j'estois un jour en 
l'une des maisons Royales •, il arriva par mal- 
heur qu'un homme qui révoit aussi bien que 
moy, me choqua en passant fort rudement : je 
revins aussi-tost de mes profondes pensées; et 
luy dis brusquement quelque chose sur son 
peu de considération. Mais luy prenant ces 
paroles pour offensives, tira sonespéeà moitié 
du fourreau, comme s'il m'en eust voulu frap- 
per, moy qui n'en avois point, et qui estois 
d'une autre condition que luy; son action des- 
raisonnable m'émeut d'une estrange façon. Il 
pût connoistre à mon visage, et à ce que je 
luy dis de sa lâcheté, que la chose ne baste- 
roit^ pas trop bien pour lui, et délibéra de 
s'esvader; mais je courus au premier laquais 
qui passoit, et luy demandant son espée, j'eus 
en moins de rien attrapé cet indiscret. Les 
gardes du Prince estoient en haye dans la 
basse-court attendant qu'il revint de la chasse, 
où il estoit allé, et mon homme y creut estre 
à refuge; mais l'aveugle désir que j'avois 
de me vanger de cet affront, ne me donna 
pas le loisir de raisonner sur cette affaire. Je 
ne laissay pas pour les gardes ^ de luy donner 
deux grands coups d'espée : et je luy en eusse 
peut-estre donné davantage, si trois ou quatre 
piques abbaissées ne m'en eussent point em- 
pesché. Cette insolence que je commis, fit 

1. Le palais de Fontainebleau (V^. la Clef, n° 23). 

2. Baster ou bâter, même mot que mettre un bât sur une 
bête de somme, est ici une expression familière qui signifie : 
ne pas bien aller, ne pas réussir. 

3. Malgré les gardes, en dépit d'eux. 



84 Le Page disgracié. 

eslever un grand murmure ; trois ou quatre 
officiers me saisirent pour me retenir prison- 
nier, mais un Lieutenant du Régiment qui 
me connoissoit, me retira d'entre leurs mains, 
disant qu'il me tiendroit en sa garde, et que 
je n'estois pas un Gentilhomme à maltraiter : 
et m'amena droit en son logis. 

Ma fougue estant passée, la crainte du péril 
où j'estois vint refroidir le sang qu'avoit fait 
bouillir la colère : je commençay de me repentir 
de mon impatience, et défaire des vœux pour 
le salut de celuy que je voulois perdre. Cinq 
ou six soldats de la compagnie de ce Lieute- 
nant, qui me fit un tour d'amy, vinrent de 
temps en temps les uns après les autres m'aver- 
tir de Testât où estoit le malade, qui n'estoit 
pas bien : et le dernier qui me vint asseurer 
qu'il rendoitles derniers aboys * au logis d'un 
Chirurgien, fit que je me résolus à la fuite. 
J'avois prié le Lieutenant qui m'avoit fait un 
bon office de m'en rendre un autre, en allant 
découvrir au Chasteau ce qui se disoit de cette 
affaire, et sur tout de visiter l'appartement de 
mon Maistre, pour voir s'il estoit averty de 
cet accident, et s'il pourroit obtenir ma grâce. 
Mais cette mauvaise nouvelle m'osta tout es- 
poir d'en pouvoir apprendre de bonnes. Je 
crûs qu'il y alloit de ma vie, et qu'il falloit 
essayer de la sauver en s'éloignant : je partis 
donc secrètement, et gagnant un bois d'assez 

I . singulière expression pour indiquer qu'une personne 
va rendre le dernier soupir. Elle était cependant fort en 
usage dans ce sens au dix-septième siècle, et Corneille, entre 
autres, l'a plus d'une fois employée. 



Le Page disgracié. 8$ 

grande estendue ', je ne m'arrestay point que 
je n'eusse fait neuf ou dix lieues, et je les fis 
en si peu d'heures que cela ne sembleroit pas 
croyable. Je vous diray aussi qu'il y avoit peu 
de gens, non pas seulement à la Cour, mais 
encore en toute la France, qui fussent plus 
dispos que moy; je sautois souvent à la jar- 
tière^ à la hauteur des plus grands hommes 
qui se trouvassent, je franchissois encore au 
plain saut des canaux qui ont au moins vingt- 
deux pieds de large, et pouvois courre ^ trois 
cens pas contre le plus viste cheval du monde. 
C'est pourquoy vous ne me tiendrez pas de 
mauvaise foy si je vous dis qu'en moins de 
douze ou quatorze heures je fis vingt-sept ou 
vingt-huict lieues. 



CHAPITRE XVII 



l'estrange rencontre que fit le page dis- 
gracié DANS UNE MESCHANTE HOSTELERIE. 



Mon dessein quand je me sauvay du lieu où 
se tenoit la Cour, n'estoit que de m'esloigner 
le plus qu'il me seroit possible de toute sorte 

1 . La forêt de Fontainebleau. 

2. Sauter à la jarretière, c'est sauter à pieds joints, ratta- 
chés ensemble ou restés libres. 

3. Infinitif ancien du verbe « courir », depuis longtemps 
hors d'usage dans ce sens. Ce mot ne s'est conservé que 
comme terme de vénerie appliqué aux chiens qui poursuivent 
les bêtes : chasse à courre. 



86 Le Page disgracié. 

de connoissance, et de me desguiser si bien, 
que je ne me connusse pas moy-mesme. Je 
vins à bout de ces deux choses; je me rem- 
buschay ' dans une grande ville marchande, 
que visite la Seine allant vers la Mer % et là 
je me reposay quelques jours pour prendre 
langue, et me disposer à faire un plus long 
voyage. Là je m'estudiay à oublier tout à fait 
mon nom, et à me forger une fausse généa- 
logie, et de fausses avantures, afin de n'estre 
pas surpris quand on me feroit quelque inter- 
rogation. Je n'avois gueres plus de quinze ou 
seize pistoles sur moy, lors que je partis, dont 
il ne me restoit plus que sept ou huit. Avec 
si peu d'assistance, je me deliberay de passer 
la mer pour aller voir cet Albion, où les poètes 
font chanter tant de cygnes ^ J'estois party 

1 . Terme de vénerie s'appliquant aux bêtes qui rentrent 
dans le bois. 

2. Rouen. 

3 . Nom donné à l'Angleterre peut-être en souvenir d'Al- 
bion, fils de Neptune, mais plus vraisemblablement à cause 
de la blancheur des falaises et des rochers de cette île (du 
latin albus, blanc), qui frappent de loin l'œil des passagers. 
Lord Byron parle quelque part (Don Juan, chant X) de « la 
muraille blanche qui borde la mer azurie » : 

... Like a white wall along 
The blue sea's border. 

C'est sans doute surtout dans le comté de Cornouailles, si 
délicieusement pittoresque, que les poètes ont fait « chanter 
tant de cygnes » . De tout temps ses lacs enfermés dans un 
cercle de ravissantes collines ont été le séjour préféré des 
amis des muses, et, dans le premier quart de notre siècle 
encore, les poètes rêveurs de l'Angleterre, Wordsworth, 
Southey, Coleridge, Campbell, Wilson, etc., les lakistes, en 
un mot, sont venus demander à leurs rives charmantes le 
meilleur de leur inspiration, passionnément dirigée vers la 
nature éternellement jeune et belle. 



Le Page disgracié. 87 

de cette grande ville assez tard, et comme je 
n'estois plus pressé d'une crainte si violente, 
je ne fis pas lors du chemin à la proportion 
du jour de ma fuite : je n'arrivay qu'à deux 
lieues prés du premier port, où je me devois 
embarquer. Je me retiray dans une hostellerie 
assez escartée, où je souppay peu, soit par 
lassitude, ou par tristesse, et l'on me mena 
coucher dans une chambre, où il y avoit deux 
assez bons lits. 

A peine eus-je reposé une bonne heure, re- 
passant dans mon esprit toutes mes disgrâces, 
que j'entendis mon hostesse parlant à ma porte : 
celuy qui faisoit un colloque avec elle, de- 
mandoit une chambre où il couchast seul, 
mais elle luy protestoit qu'elle n'avoit plus 
qu'un lit à donner dans une chambre où dor- 
moit un jeune garçon. Sur les difficultez qu'il 
faisoit à cela, i'hostesse insistoit en ses per- 
suasions, respondant pour moy, et disant que 
je n'avois pas la façon de faire tort à personne, 
que j'avois seulement la mine de quelque en- 
fant qui avoit quitté ses parens, pour aller voir 
le pais, mesme que j'estois si lassé du chemin 
que j'avois fait, qu'elle ne croyoit pas que je 
me levasse bien matin. Là dessus ils entrèrent 
tous deux, et la Maistresse vint tirer le rideau 
pourvoir si je dormois (ce que je fis semblant 
de faire) et monstrant mon habit qui estoit de 
soye à ce défiant voyageur, l'asseura que je 
n'estois pas une personne dont il deust craindre 
la compagnie : il ' s'accorda * à coucher dans 

1 . Au lieu de : il, la première édition porte : luy. 

2. Il consentit. 



88 Le Page disgracié. 

cette chambre, et se fit apporter toutes les 
choses qui luy estoient nécessaires pour soup- 
per, et sur tout il demanda beaucoup de bois, 
comme s'il eust voulu veiller à escrire quelques 
mémoires d'importance, et ^ parmy ces choses 
il demanda particulièrement une poésie et 
quelques œufs qu'on luy mit dans un plat qu'il 
vouloit faire à sa mode. Lors qu'il fut pour- 
veu de toutes ces choses, et qu'il eust bien 
fermé sa porte, il vint porter une chandelle 
sur mon lit pour considérer exactement si je 
dormois; j'en fis toujours semblant, etl'obser- 
vay à mon tour fort soigneusement. Je m'ap- 
perceus qu'après avoir allumé un grand feu il 
tiroit d'un sac qu'il avoit apporté beaucoup 
de divers ustenciles qu'il posoit fort douce- 
ment auprès du feu, de peur qu'ils ne fissent 
du bruit : il tira quantité de charbons du feu, 
sur lesquels il fit rechauffer quelque chose. En 
suite de cela il mit sa poésie aussi sur le feu, 
mais cela ne sentoit point la façon dont on a 
accoustumé de fricasser : le beurre n'y faisoit 
point de bruit, il ne s'entendoit qu'un petit 
mouvement qu'il donnoit à un soufflet, après 
qu'il eût bien appuyé sa poésie sur le haut de 
quelque escabeau. Enfin lors que ce mystère 
commençoit de m'ennuyer, ce galant homme 
y mit fin de cette sorte. Il tira d'entre ses 
hardes une platine de fer ronde, qu'il enchâssa 
dans un cercle de mesme matière, et là dessus 
il versa sa fricassée. Peu de temps après il 
mit de l'eau dessus avec une esguiere, et c'es- 

I . CeLte conjonction ne se trouve pas dans la première 
édition. 



Le Page disgracié. 89 

toit pour rafroidir ' une matière assez solide 
qu'il tira de cet instrument pour la faire en- 
trer dans une autre machine. Icy mes yeux ne 
peurent pénétrer, mes oreilles seulement suc- 
cédèrent - à l'office d'espion, et descouvrirent 
qu'en tournant une manivelle, il faisoit faire 
un bruit sourd à certaines roues, qui faisoient 
par intervale un autre bruit comme coupant 
quelque chose de dur avec violence. Ce fut là 
que ma curiosité fut bien éveillée, je me mis 
à me 3 geindre et m'estendre comme ceux qui 
sont lassez de dormir sur un costé, et qui se 
veulent mettre sur l'autre, et je faisois cela 
pour me dresser, et voir mieux par l'ouver- 
ture de deux rideaux, ce que c'estoit que cet 
ouvrage. Au bruit que je fis en tournant dans 
mon lit, cet honneste artisan cessa le sien, et 
ne le recommença point qu'il ne m'eust oûy 
ronfler bien fort. J'avois esté nourry trop long- 
temps à la Cour pour n'entendre pas la com- 
plaisance, je luy rendis celle-là fort adroite- 
ment : et vis par cet artifice qu'il avoit fait de 
l'or monnoyé qu'il serra secrètement dans un 
papier, et puis après avoir remis toutes ses 
hardes dans son sac, il se coucha sans faire 
bruit. Je n'eus pas une petite joye de voir que 
j'avois fait cette rencontre, et m'imaginay que 
c'estoit un remède envoyé du Ciel pour adoucir 
ma fortune. J'avois leu force livres curieux, 

1 . La première édition porte : refroidir, qui est évidem- 
ment la bonne leçon. 

2. Firent l'office. 

3. On remarquera cet emploi étrange du pronom person- 
nel avec le verbe geindre. 



90 Le Page disgracié. 

sans excepter ceux qui sont remplis de ces 
énigmes confus, que l'on estime des guides 
sacrez pour trouver la pierre philosophale. 
Je sçavois tous les contes qu'on fait de 
Jacques Cœur, Remond Lule, Arnold de Vil- 
leneuve, Nicolas Flamel, et autres jusqu'à Bra- 
gardin K Je creus donc que celuy-cy en estoit 
quelque petite copie, et que cet homme-là seul 
estoit capable de me mettre mieux à mon aise 

I . Tout le monde connaît plus ou moins Jacques Cœur, 
le richissime argentier de Charles VII, dont la crédulité du 
temps, habilement fomentée par la haine de ses ennemis, 
attribuait à un pacte avec les puissances infernales l'immense 
fortune, due à ses entreprises commerciales; — Raymond 
Lulle (1235-13 15), qui était avant tout un savant chimiste, 
et mourut héroïquement en Afrique, lapidé par les Maures 
qu'il s'était chargé d'évangéliser ; — Arnauld de Villeneuve 
(né près de Montpellier, mort dans un naufrage en 13 14), 
qui, cherchant la pierre philosophale et la transmutation des 
métaux, trouva les trois acides sulfurique, muriatique et ni- 
trique, fit connaître l'essence de térébenthine, etc. Il tenta 
le premier, dit-on, la génération artificielle d'un homme dans 
une courge; — Nicolas Flamel et sa femme Pernelle, le 
couple parisien célèbre du quatorzième siècle devenu riche 
de cinq millions, qui en feraient aujourd'hui plus de cin- 
quante, par des travaux de tout genre et "des spéculations 
heureuses dans lesquels la foule vit une œuvre magique. — 
Quant à Bragardin, ou plutôt Bragadino (son vrai nom était 
Mamugna"), on sait moins ce qu'il est. Originaire de l'île de 
Chypre, il passa une grande partie de sa vie à Venise, faisant 
en public des transmutations dont il vendait très cher le soi- 
disant secret à ses admirateurs. En i $88 il alla continuer en 
Allemagne le cours de ses exploits. Il avait toujours à ses 
côtés deux énormes dogues noirs à l'air satanique, qui re- 
présentaient deux démons enchaînés à son pouvoir. Moins 
heureux à Munich qu'à Venise, ses fraudes furent décou- 
vertes, et il fut condamné à mort. On le pendit, revêtu d'un 
habit doré, à la « potence d'or » des alchimistes. On avait 
fait également leur procès à ses deux dogues noirs, qui, 
après son exécution, furent arquebuses sous son gibet. 



Le Page disgracié. 91 

que tous les princes et les roys. Je ne pensay 
plus qu'aux moyens de l'accoster et de le dis- 
poser à me recevoir en sa compagnie ; je pas- 
say toute la nuit à m'entretenir, tantost du 
désir de pénétrer bien avant dans sa confi- 
dence, tantost de la crainte qu'il ne s'espou- 
vantast de mon abord, ou qu'il ne s'échapast 
de mes mains sans les avoir magnifiquement 
garnies. 



CHAPITRE XVIII 

COMME LE PAGE DISGRACIÉ FIT CONNOISSANCE 
AVEC UN HOMME QUI AVOIT LA PIERRE PHI- 
LOSOPHALE. 



Le jour ne commençoit qu'à poindre, lors 
qu'importuné du chant du coq, ou peut-estre 
de quelque terreur secrette, cet homme dont 
je faisois desja mon idole, se leva du lit, s'ha- 
billa, et mit son sac sur ses espaules, puis 
descendit en bas pour compter avec l'hostesse : 
de ce mesme temps, je portay tous mes habits 
vers la fenestre, que j'ouvris, afin qu'en les 
mettant, je pusse voir facilement quand il sor- 
tiroit, et le chemin qu'il viendroit à prendre. 
Tout cela me succéda fort bien jusques là; ce 
nouvel Artefius ' tendoit où j'avois dessein 

I. Philosophe hermétique du douzième siècle, qui affir- 
mait avoir déjà vécu un millier d'années par les secrets de la 
pierre philosophale. Des philosophes de la même école ont 



92 Le Page disgracié. 

d'aller, et je n'eus rien à faire autre chose qu'à 
compter avec mon hostesse et à le suivre de 
veuë. Comme je le vis dans le grand che- 
min, je jugeay qu'il ne seroit pas à propos de 
l'aborder si promptement de crainte de l'es- 
pouvanter, et qu'il valoit mieux attendre que 
je le visse arrester en quelque hostellerie, afin 
de pouvoir boire en passant au mesme lieu, 
et prendre de là sujet d'aller en sa compagnie. 
Le faix qu'il portoit sur ses espaules, en fit 
bien tost venir l'occasion; je le vis arresté au 
premier village, où il demanda chopine, et 
s'assit dessus une pierre à la porte de l'hostel- 
lerie : je m'y rendis, comme il estoit prest 
d'achever son vin, etdemanday demyseptier, 
dont je n'avois besoin que pour prétexte de 
l'accoster. Je luy demanday lors en beuvant 
s'il alloit vers le port, mais il ne respondit à 
tout ce que je luy dis, que par monosyllabes, 
et d'une mine si fort austère que j'en fus 
comme au desespoir. J'eus opinion qu'il m'a- 
voit reconnu pour le garçon qui luy avoit esté 
si suspect dans sa chambre, et je fis beaucoup 

prétendu qu'Artéphius n'était autre que le fameux Apollo- 
nius de Tyane, qui, étant né au premier siècle, aurait ainsi 
prolongé son existence pendant douze cents ans. On a sous 
le nom de cet alchimiste plusieurs ouvrages extravagants, 
mais curieux : Vart de prolonger la vie {De vitâ propa- 
gandâ) ; la Clef de la sagesse suprême; un livre Sur les 
caractères des planètes, le chant et les mouvements des oiseaux, 
les choses passées et futures, et la pierre philosophale. Car- 
dan, qui parle de ces ouvrages dans son traité De rerum 
varietate (livre XVI), croit qu'ils ont été composés par 
quelque plaisant qui voulait se jouer de la crédulité des par- 
tisans de l'alchimie. — Le nom d'Artéphius reviendra plu- 
sieurs fois, au cours de ce récit, sous la plume de Tristan. 



Le Page disgracié. 93 

de raisonnemens sur la manière dont je le 
devois faire parler d'un mystère qu'il vouioit 
taire. Mais comme je l'avois toujours devant 
les yeux, il disparut presque en un instant : 
j'eus le cœur tout glacé de crainte, l'ayant si 
tost perdu de veuë, qu'il ne se fut alors servi 
de quelque caractère' pour s'envoler. Je cou- 
rus tout transporté de cette peur, jusqu'au 
lieu où j'avois cessé de le voir, et m'aperce- 
vant qu'il y avoit en cet endroit une descente 
où le chemin estoit creux, et varié de détours, 
je repris aussitost l'haleine avec le courage, 
et m'accusay de peu de force d'esprit. Mais 
lors que je fus descendu si bas que je pouvois 
découvrir toute l'estenduë de la campagne, et 
que je ne vis point mon homme, j'eus un des- 
plaisir que je ne vous puis représenter : je 
jettay mon chapeau contre terre, me tiray aux 
cheveux, et lançay des cris si furieux que 
quiconque m'eust veu de la sorte, m'eust pris 
pour quelque démoniaque. Mon homme qui 
ne s'estoit escarté du chemin que pour aller à 
quelque nécessité naturelle, entendit sans 
doute quelque chose de mes clameurs, et pré- 
voyant que je faisois dessein sur luy, fit aussi 
dessein de se desrober de moy. Il avoit desja 
remonté le chemin creux par où j'estois des- 
cendu, prenant finement des destours, de 
peur que je^ l'aperceusse, lors qu'il s'arresta 
dessus ce haut pour m'observer, et voir si je 

1 . c'est-à-dire d'un talisman, qui devait ordinairement 
sa force à des caractères mystérieux. Ainsi, les mots agla et 
abracadabra étaient particulièrement puissants en cabale. 

2. Première édition : que je ne. 



94 Le Page disgracié. 

passerois outre. Il arriva par hazard qu'en 
pensant à ma perte, je tournay brusquement 
ma teste vers l'endroit où je l'avois faite, et 
revis mon homme avec son fardeau. A cet 
objet les tristes passions dont j'estois remply, 
quittèrent' la place à la joye et à l'espérance, 
et l'audace se mit du mesme temps en leur 
compagnie. Je ne voulus plus biaiser en mon 
dessein, et si tost que je pus atteindre cet 
homme qui fuyoit de moy, je luy fis hardi- 
ment une déclaration de ce que j'estois, et de 
ce que j'avois reconnu qu'il estoit. Mais je luy 
fis cette ouverture de si bonne grâce, et luy 
exageray de telle sorte Testât des infortunes 
où je me trouvois, et celuy du bonheur qu'il 
possedoit, que si ce n'eust pas esté quelque 
esprit foible, comme il estoit, il ne se fust pas 
troublé comme il fit. D'abord il jetta son sac 
par terre, comme pour avoir plus de liberté 
de se servir de son espée, qui estoit engagée 
dans une courroye, et moy qui tenois la 
mienne à la main, me tins sur mes gardes, 
pour considérer ce qu'il voudroit faire, et 
possible qu'il eust tenté quelque coup de 
désespéré^, s'il ne m'eust trouvé si résolu : 
mais c'estoit un homme de mauvaise taille et 
aucunement cassé de vieillesse et de travaux, 
à qui ma jeune hardiesse fit peur : il se con- 
tenta de se prendre à sa mauvaise fortune de 
cette rencontre, et de faire des lamentations 
meslées de larmes. Quand je vis qu'il n'estoit 

1. cédèrent. 

2. La première édition orthographie ainsi ce mot; la 
deuxième donne : désespérée 



Le Page disgracié. 9^ 

plus question que de rasseurer son esprit et 
de consoler sa douleur, je me sentis ravy de 
joye : il me semble que je ne parlay jamais 
si facilement ; je fis sur le champ des décla- 
mations, consolatoires et persuasives, aussi 
élégantes que si j'eusse esté quelque Demos- 
thene, ou quelque nouvel Isocrate. Je fis voir 
aussi clair que le jour à cet esprit aprehensif, 
que l'aventure qu'il estimoit disgrâce, étoit 
une pure faveur de ses bons destins. Je luy 
representay que j'estois Gentil-homme d'hon- 
neur, et que j'avoislecœur si bon, que toutes 
les tortures du monde ne me pourroient ja- 
mais obliger à découvrir son secret, s'il m'en 
vouloit faire confidence, et que je le suivrois 
en tous lieux, et le servirois toute ma vie 
avec une fidélité sans exemple. Qu'il ne pou- 
voit faire une rencontre plus avantageuse 
pour luy, que d'une personne faite comme 
moy, qui estois ensemble intelligent, fidèle et 
hardy. Que je me mettrois à l'épreuve des 
services les plus scabreux, et les plus difficiles 
à luy rendre-, et qu'il me souffrit seulement. 
A toutes ces choses ce visage enfumé qui avoit 
plustost la mine d'un Chaudronnier que d'un 
Philosophe, demeura fort longtemps muet, 
mais comme il eut repris ses esprits, et resvé 
quelque temps sur ce qu'il avoit à respondre, 
il me fit une repartie fort soumise, mais fort 
adroite ; il m'apprit sous quels Maistres il 
avoit estudié, et quelles peines il avoit eues 
pour acquérir cette toison d'or dont j'avois 
envie. Après cette ingénue confession qui me 
rendoit desja possesseur de tant de biens ima- 



96 Le Page disgracié. 

ginaires, il me représenta comme en trem- 
blant le danger que couroient ceux qui 
avoient un secret pareil, quand ils estoient 
descouverts par quelque Prince. Que le moin- 
dre malheur qu'ils en pouvoient attendre 
estoit l'entière perte de leur liberté, mais que 
d'ordinaire on ne se contentoit pas de les faire 
travailler, et languir en prison, mais qu'on 
leur ostoit souvent la vie avec de cruelles tor- 
tures pour leur enlever leur secret'. Que ce 
bénéfice si précieux n'estoit pas produit seu- 
lement par le soin des hommes, qu'il y avoit 
une particulière bénédiction dans l'accom- 
plissement de ce grand œuvre, et que ce se- 
roit mériter une éternelle malédiction, si l'on 
n'usoit de cette grâce avec grande considéra- 
tion. Qu'il en falloit secrettement assister les 
pauvres, et se garder bien de le découvrir 
aux Grands, qui sont naturellement ambi- 
tieux, et qui ne demanderoient que le moyen 
de porter par tout la guerre, et s'emparer 



I . Les faux monnayeurs continuaient à tomber sous l'ap- 
plication de Tarticle 634 de la Coutume de Bretagne, qui 
stipule ce qui suit : « Les faux-monnayeurs seront bouillis 
(dans l'huile), puis pendus. » Cet horrible supplice, em- 
prunté, selon toute apparence, à la pénalité de l'Allemagne 
féodale, resta usité en France, dans nombre de provinces, 
presque jusqu'à Louis XIV. L'atrocité de la peine n'empêchait 
pas le crime de fausse monnaie d'être alors très fréquent; 
des gentilshommes même le commettaient, comme on peut le 
lire à divers endroits des Historiettes deTallemant. En 163 1, 
Richelieu établit à l'Arsenal une chambre de justice chargée 
de réprimer les faux monnayeurs; un historien du temps 
affirme que, de 16 10 à 1633, on punit de mort plus de 
cinq cents d'entre eux, et il ajoute que ce chiffre ne consti- 
tuait pas le quart des coupables. 



Le Page disgracié. 97 

injustement des Estats de leurs voisins. Que 
ce seroit un crime irrémissible, de mettre de 
la sorte des armes entre les mains des furieux : 
et que c'estoit pour ces raisons qu'il menoit 
une vie cachée et pénible, appréhendant que 
la divine Justice le precipitast dans les abys- 
mes ' éternelles après une si rare faveur, s'il 
l'employoit en mauvais usage. Qu'il avoit 
assez reconnu par mes paroles, que je n'es- 
tois pas un enfant mal nay, ny mal eslevé, 
mais qu'il estoit nécessaire que je montrasse 
par les effets, que je ne voulois pas estre 
ingrat envers la main Toute -puissante qui. 
m'avoit comblé de tant de faveurs, et qui 
m'avoit encore fait trouver l'occasion de le 
connoistre; que si je voulois m'unir à sa com- 
pagnie, comme je disois, il me meneroit avec 
îuy par toute la Terre, dont il me disoit sça- 
voir presque toutes les langues, et les coustu- 
mes. Que nous commencerions ces beaux 
voyages par celuy de la Terre-Sainte, afin 
qu'ayant adoré le Sepulchre, où fut renfermé 
celuy qui a fait tout le Monde, nous eussions 
une bénédiction particulière pour le parcourir 
sanô danger. Qu'il ne souhaittoit de moy que 
deux choses, après lesquelles il me tiendroit 
pour une partie de son ame, et ne me cache- 
roit plus rien. 

Je me trouvay si suspendu de joye à ce dis- 
cours, qu'à peine je Iuy pus demander quelles 
estoient les deux choses qu'il desiroit que je 
fisse pour mériter tant de bon-heur. Il m'ap- 

I . Ce mot a été féminin au seizième siècle et jusqu'au 
commencement du dix-septième. 

Le Page disgracié. 7 



98 Le Page disgracié. 

prit enfin que cela consistoit en deux points, 
dont l'un m'estoit fort agréable, et n'estoit 
point du tout difficile ; mais l'autre m'es- 
toit aussi cruel que s'il m'eust mis le poignard 
au sein. Le premier estoit qu'il vouloit que je 
fisse une confession générale, en la ville où 
nous allions, entre les mains d'un bon Père 
Religieux qu'il me nomma, et l'autre estoit 
que je me fiasse en sa parole, et que passant 
en Angleterre, je l'attendisse à Londres chez 
un marchand de ses amis. Je luy promis de 
faire de bon cœur la confession, mais pour la 
séparation, je luy protestay que je ne m'y 
pourrois jamais résoudre. Il insista tousjours 
là dessus, avec sermens graves qu'il me vou- 
loit donner pour gages. Durant cette contesta- 
tion, nous nous acheminâmes ensemble vers 
le port de mer, où je croyois allertout seul, et 
qui n'estoit plus qu'à demie lieuë de nous * : 
là par son ordre nous allâmes souper et cou- 
cher dans un Couvent, où l'on nous receut 
avec joye. 



CHAPITRE XIX 

COMME LE PAGE DISGRACIÉ GOUSTA DE CE QUE 
LE PHILOSOPHE NOMMOIT MEDECINE UNI VER - 



Il me souvient d'avoir leu dans la fable, que 
l'espérance estoit renfermée dans la boëte de 

I. Le port de Dieppe. 



Le Page disgracié. 99 

Pandore, et que lors qu'elle en sortit avec 
tous les maux du monde, on ne sceut jamais 
discerner si elle estoit un mal ou un bien, ou si 
c'estoient tous les deux ensemble ' ; et je trouve 
quelque chose de fort admirable en cette in- 
certaine description. 

Quand nous fusmes retirez le soir, ce grand 
Philosophe et moy, il me fit de grandes et 
saintes exhortations pour bien vivre selon 
Dieu, et me fit de grandes promesses de me 
donner le moyen de paroistre honorablement 
selon le monde. Parmy ces choses qu'il me 
dit avec un grand zèle, il ne put s'empescher 
de me découvrir qu'il avoit des visions en 
dormant qui tenoient de la prophétie, et que 
la pluspart des evenemens d'importance luy 
estoient tousjours annoncez en cette manière. 
Il m'avoua qu'il avoit toute ma représenta- 
tion dans l'esprit, deux jours auparavant que 
de me voir, et que je luy estois apparu en 
songe, avant qu'il vint coucher en l'hostellerie 
où nous nous estions trouvez tous deux. Qu'il 
reconnoissoit bien dans la forme, et les li- 
neamens de mon visage, que je n'estois pas 
né pour luy causer aucun déplaisir, mais que 
toutefois il avoit essayé d'éviter ma compa- 
gnie, et ma connoissance, pource que dans 
le songe où je luy estois apparu, il avoit eu 
quelqu'autre vision très épouvantable. A ce 
discours je respondis ingénument tout ce qui 
me pût venir à la bouche, pour rassurer son 
esprit, et luy représenter vivement la fidelle 

I . C'est le vieux poète Hésiode qui nous a transmis cette 
allégorie de Pandore, l'Eve de la mythologie hellénique. 



(jniversUa^ 

BIBLIOThfECA 



100 Le Page disgracié. 

affection que j'avois desja conceuë pour luy; 
je ne luy fis pas toutes ces protestations sans 
larmes, et larmes si fort efficaces qu'elles exci- 
tèrent les siennes. Après cette tendre confé- 
rence par qui la confiance fut affermie en nos 
deux cœurs, il m'avertit qu'il estoit tard, et 
que j'avois besoin de repos. Je m'allay jetter 
sur mon lit, mais luy ne fit que se jetter à 
genoux aux pieds du sien, dont je croy qu'il 
ne se releva qu'au point du jour. Le matin 
nous fusmes ensemble nous promener dans un 
jardin de la maison, et nous nous entretînmes 
des choses qui concernoient la manière de me 
mettre au bon estât, auquel il me demandoit, 
pour me déclarer plusieurs secrets d'un grand 
poids, et tout le jour fut employé à ce saint 
exercice. Le jour d'après, ce grand Philoso- 
phe qui s'estoit levé devant moy me vint 
avertir que je m'habillasse promptement, et 
qu'il avoit à me faire voir des plus hautes 
merveilles de l'art, et d'incomparables moyens 
de maintenir la Nature affoiblie par l'aage, 
altérée par quelque corruption , ou blessée 
par quelque violence. Il faisoit un beau jour, 
et je ne pouvois mieux prendre mon temps, 
pour voir avec plaisir les plus belles couleurs 
du monde. 

Ce docte Alchimiste tenoit entre ses mains 
un petit pot de grais remply, comme il sem- 
bloit, d'une manière d'onguent commun, mais 
qui ne servoit qu'à couvrir d'autres marchan- 
dises fort rares. Après qu'avec une spatule, il 
eust enlevé doucement un parchemin sur qui 
tenoit la vilaine drogue, il tira de là dessous 



Le Page disgracié. ioi 

trois petites bouteilles de verre, qui n'estoient 
point si grosses que le bout du doigt, et qui 
n'estoient qu'à demy remplies. Il les essuya 
les unes après les autres avec un linge blanc, 
afin que je discernasse mieux à travers le 
verre les excellentes beautez qu'il renfermoit. 
La première bouteille qu'il me monstra 
estoit d'une couleur de perles, mais qui avoit 
un si bel œil, que je n'ay jamais rien veu de 
si agréable; l'esclat du vif-argent bien purifié 
n'est point si beau, et c' estoit une manière de 
poudre unctueuse. Je luy demanday quelle 
estoit sa propriété. Il me respondit : elle est 
fort vaine, mais parmy les habitans de la 
terre qui n'ayment que la vanité, cette poudre 
est du prix des plus solides richesses, et peut 
trouver du crédit, où l'or et les diamans n'au- 
roient point de force. C'est ce qu'on appelle 
huile de Talc, et ce que les Dames qui sont 
ambitieuses de beauté souhaitent avec tant 
d'ardeur; et en disant cela, il me monstra la 
seconde bouteille, où estoit enfermée une 
poudre de couleur de feu si vive, et si lustrée, 
que j'eusse bien passé deux heures à la con- 
templer sans m'en ennuyer; et selon la façon 
dont m'en parla ce Philosophe, qui n'en fai- 
soit gueres plus d'estat que de l'huile de Talc, 
c'estoit cette poudre de projection si recher- 
chée par les Alchimistes. Mais quand il me 
monstra la troisième phiole, ce fut avec un 
visage riant, et qui ne tenoit rien du mespris 
dont il avoit considéré les deux autres. Celle- 
cy estoit presque pleine d'un onguent pré- 
cieux, tirant à la couleur de pourpre, et 



102 Le Page disgracié. 

c'estoit ce que les Philosophes appellent la 
médecine universelle ^ Il me fit verser dans 
un verre trois doigts du vin qui nous estoit 
resté le soir, puis ayant tiré avec la pointe 

I. Le taie, silicate de magnésie anhydre, est la pierre 
philosophale fixée au blanc. Les alchimistes ont mis de tout 
temps en œuvre leur savoir pour en extraire une huile à 
laquelle ils attribuaient toutes sortes de vertus, mais sans 
pouvoir y parvenir; la prétendue huile de taie n'est donc en 
définitive que l'élixir des philosophes hermétiques. Réduit 
en poudre très fine, il a été longtemps employé comme cos- 
métique pour l'em.bellissement du teint et de la peau des 
dames. Nous trouvons à ce sujet, dans un petit livre intitulé ; 
Le Parnasse assiégé, ou la guerre déelarée entre les philoso- 
phes aneiens et modernes, et publié à Lyon en 1697 ^^^^ 
nom d'auteur, les curieux détails que voici (p. 25 etsuiv.) ; 
« Cet Elixir... est la vraie huile de Talc des Anciens; elle 
rajeunit et rend le teint vermeil. Si l'on en met sur le visage 
une ou deux gouttes, elles s'étendent tellement par toute la 
face, qu'elle lui donne une blancheur extraordinaire. Elle en- 
tretient même le visage si frais, qu'après la mort de la per- 
sonne, il ne paroit que très peu changé, car elle ne pénètre 
seulement pas la peau, mais encore le crâne... Il seroit à 
souhaiter pour la considération que l'on doit toujours avoir 
pour les Dames, qu'elles jouissent de ce trésor. Mais il ne 
faudroit pas aussi qu'il tombât entre les mains de certaines 
peVsonnes qui en abuseroient. Car s'il est utile en plusieurs 
occasions, dans d'autres il est en état de pervertir toute la 
nature. Pourroit-on s'imaginer qu'une femme n'aiant que 
fleuré cet Elixir soit aussi-tôt délivrée du travail d'enfant 
avec une si grande facilité qu'il semble un miracle. Il fait 
aussi sortir le fruit en quelque mois qu'il soit de son terme, 
si l'on en mêle avec quelque emplâtre que l'on aplique dans 
l'endroit convenable. Une seule goutte mise dans ce même 
lieu échauffe tellement une femme stérile, qu'indubitablement 
elle devient enceinte pour peu de vertu que l'homme puisse 
avoir ; lui-même dans l'occasion peut s'en servir comme la 
femme, et quelque vieux et impotant qu'il fut, sans blesser 
aucunement la nature, il seroit assuré d'engendrer. » — La 
poudre de projection possédait, suivant les alchimistes, la 
vertu de changer les métaux inférieurs en or et en argent. 
— Quant à la médeeine universelle, c'était simplement 1' « or 



Le Page disgracié. 103 

d'une esguille d'or une petite quantité de cette 
drogue, il me la fit mettre dedans, et m'obli- 
gea d'en boire une partie, m'asseurant que je 
m'en trouverois fort bien, et que j'y trouve- 
rois mesme des délices que je n'avois jamais 
ressenties. Il m'estoit monté à l'odorat une 
certaine vapeur fort douce, comme je remuois 
l'esguille dans le vin; et cela me donnoit desja 
de ^ l'envie d'en gouster. Mais lors que j'eus 
mis le verre à ma bouche, ce fut bien une 
autre merveille : il me sembla que je perdisse 
tous les autres sens par un ravissement agréa- 
ble; et que mon ame se fut retirée de toutes 
les parties de mon corps pour estre toute en- 
tière sur ma langue, et dans mon palais. Je 
n'en avalay qu'une gorgée, et comme je ten- 
dois le verre à mon Philosophe, qui devoit 
boire tout le reste, l'excez de la joye me fit 
ouvrir la main, et le breuvage précieux tomba 
par terre. Le bon-homme qui s'amusoit à res- 
serrer son Elixir, et ses baumes précieux, fut 
épouventé de cet accident, et l'interpréta pos- 
sible à mauvais augure : il me demanda si 
j'avois senty quelque contraction de nerfs en 
beuvant, et comme je luy eus dit que non, et 
que je n'avois laissé tomber le verre que par 
un transport de joye, il me tança de me lais- 
ser trop aller à la pente que j'avois à la sen- 
sualité, et me dit qu'il falloit que je me sou- 
potable » , médicament auquel on attribuait la vertu de gué- 
rir toutes les maladies. La recherche de la pierre philoso- 
phale marchait habituellement de front avec celle de la 
médecine universelle. 

I. Ce mot ; de, ne se trouve pas dans la première édition. 



104 ^E Page disgracié. 

vinsse que nostre ame estoit créée pour estre 
la maistresse de nos sens, et non pour estre 
leur servante. De mesme temps, il me prit les 
deux mains, et me les ayant renversées, ar- 
resta fixement ses yeux sur une. Puis comme 
il eust esté quelque temps à parcourir de la 
veuë une certaine ligne qui s'estendoit en 
demy cercle depuis le premier doigt jusqu'au 
dernier, il me dit en branlant la teste : voilà 
des marques d'une inclination à la volupté qui 
vous coustera beaucoup de peines. Je voulus 
l'enquérir curieusement sur ce sujet, mais il 
me ferma soudain la bouche en me disant que 
c'estoient des présages d'un mal heur que je 
pourrois éviter si j'étois sage, et qu'il m'en 
entretiendroit une autre fois plus particulière- 
ment'. 



CHAPITRE XX 

LA SEPARATION DU PAGE DISGRACIÉ, JIT DU PHI- 
LOSOPHE, ET PAR QUEL MOYEN LE PAGE PASSA 
LA MER. 



Comme nous estions en conversation, un 
Religieux nous vint avertir qu'il y avoit un 



I . Cette ligne qui « s'estendoit en demy cercle depuis le 
premier doigt jusqu'au dernier », c'est la ligne mensale. 
« Quiconque a en cette ligne des lignes traversantes, il peut 
s'asseurer d'autant d'afflictions ou maladies qui provien- 



Le Page disgracié. io^ 

homme à la porte qui demandoit un de nous 
deux. Je paslis à cette parole, m'imaginant 
que ce pourroit estre quelqu'un que l'on avoit 
envoyé après moy pour m'arrester : tout à 
l'instant, l'image de l'homme à qui j'avois 
donné deux coups d'espée me vint en l'esprit, 
et bien qu'il n'y eust rien que de franc et de 
noble en cette action, je ne laissay pas de sen- 
tir en moy quelques mouvemens d'une con- 
science épouventée : mais à la description de 
l'habit, et la mine qu'avoit celuy qui nous 
demandoit, le Philosophe paslit à son tour, et 
me vint dire à l'oreille : c'est moy qu'on de- 
mande, je voy bien qu'il faudra malgré moy 
que je vous quitte, mais ce sera pour fort peu 
de temps, et j'employeray tout le reste de la 
journée à vous entretenir des choses que vous 
aurez à faire durant mon absence. Je luy vou- 
lus repartir sur ce discours, et luy témoigner 
combien cette séparation me toucheroit, mais 
il ne m'en donna pas le loisir, et courut in- 
continent trouver cet homme qui l'attendoit. 
Je le suivis pour observer de loin quel • pou- 
voit estre cette personne ; c'estoit un homme 
fort maigre, et fort pasle, qui estoit à peu prés 
de l'âge de ce grand Chymiste que je consi- 
derois après Dieu pour l'autheur et la cause 
de toutes mes félicitez à venir. Ils furent une 
bonne heure ensemble, et selon ce que je pus 
juger à leurs gestes, ils parloient avec conten- 

dront; mais si c'est un jeune fils ou fille, ce sera par 

l'amour. » [Les Œuvres de M. J. Belot, curé de Mil-Mont, 

professeur aux sciences divines et célestes, Lyon, 1649, p. 8.) 

I. Ce pronom est au masculin dans les deux éditions. 



io6 Le Page disgracié. 

tions^ de quelque chose de grande impor- 
tance : enfin les derniers complimens se firent 
entr'eux, et le Philosophe ayant reconduit 
l'Estranger jusqu'à la porte, me vint après 
prendre par la main pour me dire que c'en 
estoit fait, et qu'il falloit nécessairement qu'il 
se separast de moy pour trois semaines. Qu'il 
avoit fait tous ses efforts pour s'en dédire, 
mais qu'il n'en avoit pu trouver le moyen. 

Cette resolution m'affligea beaucoup, et je 
ne me pouvois résoudre à passer la Mer sans 
cet homme, dont je faisois desja une partie de 
moy-mesme. Enfin après des sermens épou- 
ventables qu'il me fit de se rendre à Londres 
dans trois semaines au plus tard, et des con- 
jurations^ ardentes de l'aller attendre en ce 
lieu chez un Marchand de ses amis, auquel il 
adressa un billet, je m'accorday à ses prières. 
Il me demanda si j'avois de l'argent, et comme 
je luy eus dit que je n'avois que huit oii dix 
pistoles, il en tira quinze de sa poche qu'il me 
pria de prendre encore, afin que je fisse faire 
un habit de drap en l'attendant. Il me donna 
de plus treize ou quatorze grains d'une poudre 
fort 2 déliée, et qui estoit de couleur citrine : 
et me dit que si j'estois beaucoup malade sur 
l'eau, j'en avalasse tant soit peu dans une 
cueillerée d'edu-de-vie, et [que] ^ c'estoit une 



1. Avec chaleur et véhémence. Dans la première édition, 
le mot est écrit sans s. 

2. On dirait aujourd'hui : adjurations. 

?. Corrigé d'après la première édition. La deuxième 
donne : trop, qui ne signifie rien. 
4. Mot suppléé d'après la première édition. 



Le Page disgracié. 107 

chose fort cordiale et fort amie de la nature. 
Sur tout que c'estoit le glorieux ennemy de 
tous les plus pernicieux venins, et que le cœur 
ny le cerveau ne pouvoient patir par aucune 
sorte de poison en sa présence. Je serray soi- 
gneusement ces dons, et l'accompagnay jus- 
ques hors de la ville, et lors que nous nous 
quitâmes ce fut après de grands embrasse- 
mens, et une grande effusion de larmes de 
part et d'autre. 

Lors que je retournay dans la ville, je n'es- 
tois plus ce que j'estois auparavant, et j'eus 
beaucoup de peine à me faire connoistre ^ en 
la charitable maison où nous avions couché 
deux nuits. J'en pris congé le lendemain avec 
beaucoup de remerciemens, pour m'aller em- 
barquer avec quelques passagers dans un vais- 
seau qui faisoit voile pour l'Angleterre : où je 
ne fus pas saisi d'une petite appréhension, 
lors que j'appris qu'une bande de violons qui 
estoit depuis peu partie de mon ordinaire sé- 
jour, faisoit ce voyage comme moi. Je me tins 
tousjours à fons de cale, de peur que si j'ai- 
lois me promener sur le tillac j'y trouvasse 
quelque personne de connoissance qui pust 
traverser mes desseins. 

I . Première édition : reconnoistre. 



io8 Le Page disgracié. 



CHAPITRE XXI 



COMME LE PAGE DISGRACIÉ, APRES UNE TEM- 
PESTE, MIT EN PRATIQUE UNE POUDRE QUE 
LE PHILOSOPHE LUY AVOIT DONNÉE, ET QUEL 
EFFET ELLE PRODUISIT. 



Nous avions eu vingt-quatre heures ^ de 
mauvais temps depuis nostre embarquement, 
après un grain de vent qui nous vint sur- 
prendre, et qui faillit à nous perdre : et tout 
le monde se trouva si mal qu'il y en avoit plu- 
sieurs sur le tillac qui passoient pour morts. 
Quant à moy j'estois sous un poste % couché 
de mon long sans faire autre chose qu'ouvrir 
de temps en temps la bouche sans pouvoir 
vomir, et je croy que je ne me fusse jamais 
relevé sans un charitable matelot qui me vint 
prendre à travers du corps, et m'ayant re- 
dressé sur les pieds me mit à la bouche un peu 
d'eau de vie. Après que je fus revenu par ce 
remède je donnay quelque teston à mon Mé- 
decin, à la charge qu'il m'en redoubleroit la 
dose. J'infusay tout à l'heure ^ deux ou trois 

1 . On voit que la traversée de France en Angleterre de- 
mandait alors sensiblement plus de temps qu'aujourd'hui. 

2. C'est, en terme de marine, un emplacement destiné 
aux repas, réunions, couchage de divers préposés de l'équi- 
page, tels qu'aspirants, chirurgiens, maîtres, et aussi au soin 
des malades. 

3. Tout à l'heure, signifie ici : sur l'heure, aussitôt, sur- 



Le Page disgracié. 109 

grains de ma précieuse poudre en cette eau 
de vie, et ne l'eus pas si tost avalée que je me 
trouvay tout remis; elle n'égaloit pas en douce 
odeur celle dont j'avois gousté dans le Monas- 
tère, mais elle se faisoit agréablement sentir 
au cœur, et au nez : et mesme il en resta une 
telle impression dans la coupe du matelot, que 
tout le monde y vouloit boire. Le bruit s'e- 
pancha ' dans le vaisseau que c'étoit moy qui 
y avois mis quelque chose : à cette nouvelle 
chacun me venoit regarder au nez : entre les 
autres il y eustun certain Musicien que j'avois 
veu dans tous les ballets des Princes, qui 
m'ayant reconnu me vint embrasser avec un 
grand cry : Ha! Monsieur, me dit-il, qui vous 
a fait venir en ce lieu, et comment avez vous 
quitté vostre Maistre? et continua de me faire 
mille demandes importunes : à tout cela je re- 
pondis froidement, lors qu'un de ses amis luy 
dit brusquement : Comment, un tel, tu connois 
donc ce jeune garçon. He! je te prie de luy 
demander un peu de ce qu'il a mis dans la 
tasse du matelot pour faire revenir Monsieur 
le Maistre^ qui se meurt là haut sur le tillac : 
il t'aura une grande obligation de cette fa- 

le-champ. L'emploi de ce terme en ce sens a vieilli, mais il 
est encore d'un usage presque courant dans certaines parties 
de la France, en particulier dans le département de l'Allier 
et la région circonvoisine. « Il fait beau tout à l'heure » , y 
dit-on par exemple, pour indiquer qu'il fait beau au moment 
même où l'on parle. 

I. Se répandit. 

?.. Dans la marine, cette qualification s'applique à diverses 
fonctions : maitre d'équipage, maître chargé, quartier-maî- 
tre, etc. Ici nous allons voir qu'elle désigne tout court le 
maître d'hôtel d'un prince. 



I ro Le Page disgracié. 

veur, et tu sçais que c'est un homme qui n'est 
pas ingrat vers ceux qui luy font plaisir. Il 
falut qu'à la prière du Musicien, je rede- 
ployasse encore mon petit papier, et la presse 
fut si grande de ceux qui vouloient voir ce 
que c'estoit, qu'elle faillit à m'estoufïer. Mon 
remède fit son opération au contentement de 
Monsieur le Maistre, qui pour me témoigner 
sa reconnoissance, descendit à quelque temps 
de là où j'estois avec un pot de noix confites 
à sa main dont il m'en fit avaler trois ou 
quatre, encore que je l'en remerciasse avec 
beaucoup d'oppiniastreté. 

Depuis, nous fûmes grands amis, et je re- 
ceus des marques d'affection de luy que je 
n'eusse pas osé espérer d'un proche parent ^ 

Lors que nous fusmes débarquez, je me mis 
en la compagnie de ce galant homme, pour 
aller gagner cette grande ville qui porte le 
nom de sa figure-. C'estoit un Maistre d'Hos- 
tel d'un Prince qui estoit envoyé en ce quar- 
tier pour présenter quelques lettres de com- 
plimens à Sa Majesté Britannique, et pour 
ramener quelques Guilledines % ^et quelques 
chiens de chasse en France. 



1. Première édition : d'un parent proche. 

2. Le nom de Londres (en latin Londinium, en anglais 
London) vient, suivant les uns, du vieux breton Lihwn-din, 
la ville de la forêt, suivant les autres du celtique Llong-din, 
la ville des vaisseaux. Tristan veut-il dire que la « figure » , 
c'est-à-dire la configuration de cette grande ville, est, par 
exemple, en forme de vaisseau ? Il y a évidemment dans ce 
rapprochement une intention de ce genre, mais l'allusion, 
faute de précision, reste forcément un peu obscure. 

3. Ancien nom de juments anglaises marchant à l'amble. 



Le Page disgracié. iii 

N'eust esté que j'avois mon billet d'adresse, 
et mon logis de rendez-vous, je n'eusse point 
pris d'autre maison que la sienne; mais j'avois 
dans l'esprit d'autres interests qui m'estoient 
plus chers, et je ne me fusse pas détourné de 
mon dessein pour la meilleure bonne fortune 
du monde. 



CHAPITRE XXII 

l'arrivée du page disgracié a LONDRES, ET 
LA MAUVAI 
MARCHAND. 



LA MAUVAISE FORTUNE QU'iL EUST CHEZ UN 



Si tost que je fus au logis du Marchand, 
dont mon Philosophe m'avoit parlé, et qu'il 
eust ouvert le billet que je lui portois de cette 
part, il me fit beaucoup de caresses, et donna 
ordre qu'on me traitast comme si j'eusse esté 
quelqu'un des enfans de la maison, Cetuy-cy 
estoit un homme fort riche, et qui trafiquoit 
en beaucoup de Provinces éloignées. Il avoit 
au moins deux ou trois vaisseaux bien équi- 
pez. Tout ce qui me fit peine en sa maison, 
c'est qu'il n'y avoit que luy là dedans qui 
sceust entendre ma langue, tellement que lors 
qu'il en estoit sorty pour quelque affaire, je 
ne sçavois comment demander les choses dont 
j'avois besoin. Je m'allay plaindre de cette 
incommodité chez un ordinaire' François, où 

I. Un ordinaire, cela veut dire ici un restaurant, une 
taverne, un lieu où l'on donne à manger. Saint-Evremond 



112 Le Page disgracié. 

logeoit le Maistre d'Hostel,dont j'avois acquis 
les bonnes grâces : il y eust là dedans un 
honneste homme, qui par compassion de la 
peine où j'estois, me fournit d'un petit livre ^ 
imprimé à Londres, qui m'enseigna la ma- 
nière de demander tout ce qui me seroit né- 
cessaire : en moins de rien je le sçeus par 
cœur, et mesme avec sa naturelle prononcia- 
tion, à la faveur de quelques valets du logis, 
qui prirent plaisir à me l'apprendre. Mais 
cette nouvelle connoissance qui me devoit 
apporter de la commodité me fut extrême- 
ment incommode. Ce Marchand avoit un de 
ses proches parens chez luypour lui servir de 
facteur^ dont la femme estoit assez belle, au 
moins elle étoit blanche,. vermeille et en bon 
poinct% n'ayant au plus que vingt-deux ou 



précise très bien le sens de ce mot dans son Sir Politick 
would be^ « comédie à la manière des Anglois » (acte III, 
scène ii) : « Je regarde Vordinain le plus proche de 
White-Hall, qui soit bon et où viennent les plus honnêtes 
gens », dit un marquis français ; « j'y vais dîner trois ou 
quatre fois, pour en rencontrer quelques-uns et lier avec 
eux un peu d'amitié. » « Comment un E^iranger liera-t-il 
avec eux ce peu d'amitié aux ordinaires ? » répond un Alle- 
mand. « On dîne, on paye, on s'en va. » Du lieu où l'on 
mange, ce mot est passé depuis au repas que l'on fait, et 
désigne spécialement, chez les marchands de vin parisiens, 
une portion de soype et de bœuf bouilli. 

1. Première édition : livret. 

2. En terme de commerce : celui qui est chargé d'un né- 
goce pour le compte d'un autre, son mandataire, son com- 
missionnaire pour les ventes et achats. 

3. Expression qui implique à la fois la jeunesse, la fraî- 
cheur, la santé, tous les dons physiques qui peuvent rendre 
une femme désirable. On disait dans le même sens : en grand 
point et en bon corps. 



Le Page disgracié. 113 

vingt-trois ans. Cette femme dont le mary 
n'estoit nullement bien fait, jetta possible les 
yeux sur moy pour m'embarquer dans quel- 
que pratique amoureuse ; je m'apperceus 
qu'elle me regardoit avec de grands yeux, et 
me lançoit beaucoup de regards à la dérobée, 
et qu'elle prenoit grand plaisir à m'entendre 
prononcer les mots que je sçavois de sa lan- 
gue. Un soir qu'il y avoit peu de gens au 
logis qui estoient encores occupez à descendre 
quelques tonnes de marchandise dans une 
espèce de cave, elle me vint trouver en ma 
chambre, et comme si j'eusse esté capable de 
l'entendre, elle me fit un discours avec beau- 
coup d'émotion, qui dura bien demy quart- 
d'heure ; je ne sçeus rien répondre à tout 
cela. Mais elle fit semblant de croire que je 
me mocquois, et reprit ses discours de plus 
belle. Enfin, comme elle eust'bien lassé ma 
patience, je luy voulus parler par signes, 
mais elle se retira soudain, et ne me donna 
qu'un GdoboyK Cette femme revint plusieurs 
fois à ma chambre pour me continuer ses 
beaux discours, ausquels je n'entendois rien, 
et ne vouloit point estre interrompue en les 
faisant, de peur qu'elle avoit que j'en per- 
disse la suite. Après qu'elle m'eust long-temps 
importuné de ses douces conversations % où 



1 . Ce mot Gdoboy est écrit ainsi dans la première édi- 
tion : Gàoboy. Il est bien évident que ce mot sous ses deux 
formes a été estropié par l'imprimeur, qui ne l'a pas com- 
pris, et qu'il faut lire ; Good bye (adieu). 

2. Les deux éditions donnent : conservations, ce qui ne 
signifie rien. 

Le Page disgracié. 8 



114 ^^ Page disgracié. 

je ne pouvois comprendre aucune chose, il se 
présenta une occasion qui finit nostre Comé- 
die. Ce fust qu'un soir son mary revint de la 
ville après avoir fait grande chère : le boire 
avec excez, en ce quartier^, n'estant pas tenu 
pour un vice. C'estoit un ouvrage de Bachus 
auquel il ne restoit plus rien que la parole, 
encore ne luy estoit-elle pas demeurée bien 
nette : les continuels hocquets la rendoient 
mal intelligible, et sa teste estoit si pesante 
que ses jambes mal asseurées succomboient 
souvent sous le faix. Comme c'est la coustume 
de ceux qui ont trop beu de vouloir encore 
boire ^, cet homme ne fust pas plustost entré 
en son appartement qu'il se fit apporter du 
vin, et commanda qu'on me fit venir pour 
luy tenir compagnie à souper. J'y vins et fus 
présent à ce spectacle désagréable. J'appris 
là qu'il n'y a rien qui puisse mieux donner 
de l'horreur du vice que la propre image du 
vice, et que les Grecs estoient bien sensez qui 
faisoient enyvrer leurs esclaves devant leurs 
enfans pour leur imprimer la tempérance. Ce 
facteur fist à table beaucoup d'actions indé- 
centes, et tesmoigna par ses paroles, et par 
ses gestes, qu'il ne luy restoit plus rien de 
cet avantage que nous avons sur les autres 
animaux. Cependant sa femme n'en faisoit 
que sousrire : et ne se rendant pas plus sage 
par cet exemple, prenoit le chemin pour arri- 
ver au mesme point. Elle vuida plusieurs fois 

1 . Pays, ville, la partie étant prise ici pour le tout. 

2. « Qui a bu boira », dit un proverbe fondé sur l'expé- 
rience physiologique inconsciente des masses. 



Le Page disgracié. 115 

une grande tasse de vermeil doré, faite en 
Navire, et j'eus quelque doute que sa raison 
ferait naufrage par cette voie. Enfin son 
mary tomba de la table, et ce fut tout ce que 
nous peusmes faire, sa femme, deux de ses 
serviteurs et moy, que de le porter sur son 
lit. Je m'estois retiré dans ma chambre après 
lui avoir rendu ce bon office, lors que sa 
femme me vint tirer par le bras, et sans me 
donner le loisir de reprendre mon pourpoint, 
me ramena avec un flambeau dans la ruelle 
de son lit. Je ne la suivis que par force, et ne 
sçavois ce qu'elle vouloit de moy, quand elle 
s'assit sur le bord du lit, et tirant de dessous 
un grand pot plein de vin, elle m'invita d'en 
remplir la navire', qui estoit à terre auprès 
d'elle. Je luy fis beaucoup de signes du peu 
d'envie que j'avois de boire : mais elle ne se 
contenta pas de cela, elle remplit la tasse, et 
me montrant qu'elle alloit boire à ma santé, 
elle n'en laissa pas une goûte. Puis elle 
m'equippa le mesme vaisseau, afin que je le 
conduisisse de pareille sorte'; la main luy 
trembloit si fort en me le présentant, qu'elle 
respandit une partie du vin qu'elle me vou- 
loit faire boire ; mais j'avois si peu d'amour 
pour cette liqueur, que je ne me pouvois ré- 
soudre à boire le reste. Et comme j'estois en 



1 . Navire a été longtemps tantôt masculin, tantôt fémi- 
nin. Malherbe l'a fait tour à tour des deux genres. Plus loin, 
Tristan met aussi ce mot au masculin. 

2. Notre écrivain poursuit jusqu'au bout sa métaphore 
entre la tasse de vermeil et la forme en navire de cette 
tasse. 



ii6 Le Page disgracié. 

cette peine, et que j'avois desja la tasse à la 
bouche pour prendre à contre cœur cette mé- 
decine, je m'apperceus d'une belle occasion 
pour m'en exempter ; c'est que l'Angloise 
tourna la teste du costé qu'estoit son mary, 
pour voir s'il dormoit profondement. Je pris 
ce temps avec adresse pour verser doucement 
le vin sur mon espale \ aymant mieux que 
ma chemise en fust tachée, que mon estomach 
en fust offensé. Ma Bâchante ne s'apperceut 
pas de cette ruse, et comme transportée de je 
ne sçay quelle fureur, me mit les deux mains 
dans les cheveux, et m'approchant la teste de 
son visage me fit un hocquet au nez, qui ne 
me fut point agréable. Je m'eiïorçay de m'en 
dépestrer, mais elle me tenoit si fort qu'il ne 
fust pas possible, et là dessus il luy prit un cer- 
tain mal de cœur qui deshonora toute ma teste, 
tout le vin qu'elle avoit beu luy sortit tout 
à coup de la bouche, et je ne pus faire autre 
chose que baisser un peu le front pour sauver 
mon visage de ce déluge. J'eus les cheveux 
tout trempez de cet orage, et" ' l'horreur que 
cet accident m'apporta me fit faire un si grand 
effort pour me sauver des mains de cette in- 
sensée, qu'elle fut contrainte de quiter prise. 
Le souvenir de cette vilaine action me fit le 
lendemain tenir sur mes gardes, pour éviter 
les occasions de me rencontrer seul avec cette 
belle impudente ; mais elle-mesme mieux 

1 . On a dit successivement espalde, espalle et espaule ou 
épaule, mais le second mot était déjà très vieux du temps de 
Tristan. 

2. Première édition. 



Le Page disgracié. 117 

avisée, lors que son vin fut évacué, me donna 
bien tost conseil de sortir tout à fait de la 
maison '. 



1. Cette scène ultra-réaliste démontre surabondamment 
que le roman dit « naturaliste » ne date nullement de nos 
jours ; il suffit du reste, pour s'en convaincre, de lire cer- 
tains autres récits du même temps, le Francion de Sorel, par 
exemple, qui est par endroits un vrai roman de lupanar. 
Quant à l'intempérance des Anglais et aussi des Anglaises, 
elle était notoire au dix-septième siècle. Un des amis de 
Tristan, Saint-Amant, qui était allé en Angleterre, s'exprime 
sur le compte de ces dernières en termes plus vigoureux 
encore {L'Albion, Biblioth. Elzévir., t. II, p. 465 et suiv.) : 

Les plus modestes d'entr' elles 
Entrent ou Bacchus reluit; 
Elles y sont jour et nuit, 
Vieilles, jeunes, laides, belles... 

Il n'est cave 

Qu'elles ne missent à sec. 

Aussy leur fascheuse halène 

Se faict-elle bien sentir 

Quand up rot tonne au partir 

De leur râtelier d'ébène; 

L'air même en est infecté : 

Car, et l'hyver et l'esté, 

Trinquer sans eau, c'est leur gloire. 

Et ces impures au boire 

N'ayment que la pureté. 

Les écrivains anglais eux-mêmes, historiens et romanciers, 
abondent en aveux nullement dissimulés sur l'excès du boire 
chez leurs compatriotes, et, des Mémoires de Samuel Pepys 
au roman infâme de Fanny Hill, en passant par le puissant 
tableau de moeurs de Tom Jones, on n'a que l'embarras du 
choix des détails. — Ajoutons que l'aventure de Tristan 
avec la femme du « facteur » anglais rappelle celle du co- 
médien Le Destin avec Mme Bouvillon (Roman comique de 
ScARRON, II« partie, ch. x), qui, à la différence de l'autre, 
était moins « en bon point » qu'elle n'avait d' « embon- 
point », à en juger par les « dix livres de tétons pour le 
moins » qu'elle étala aux yeux de son infortunée victime. 



ii8 Le Page disgracié. 



CHAPITRE XXIII 

COMME LE PAGE DISGRACIÉ SORTIT DU LOGIS 
DU MARCHAND, ET DE QUELLE SORTE IL 
FUST SERVY PAR UN MAISTRE d'hOSTEL DE 
SES AMIS. 



J'avois passé deux ou trois fois devant cette 
Angloise, sans l'oser seulement regarder, tant 
j'estois honteux de son insolence, et j'estois 
résolu de ne m'arrester plus un moment aux 
lieux où je la verrois paroistre. Lors qu'elle 
prit son temps pour me suivre, comme j'allois 
chez l'ordinaire François, et me venant tirer 
par le manteau, m'obligea d'aller dans la 
boutique d'un Libraire Normand, dont la 
femme estoit de ses amies, et sçavoit fort bien 
parler Anglois. Cette confidente luy servit de 
truchement ' pour m'avertir qu'il y avoit eu 
un grand desordre entr'elle etson-mary, pour 
mon sujet, et que ce brutal à qui la lumière 
que nous avions portée en la ruelle de son 
lict avoit fait ouvrir les yeux, s'estoit fort bien 
souvenu à son réveil, qu'il nous avoit veus 
ensemble durant son yvresse ; qu'elle avoit 
fait tout ce qu'elle avoit pu pour luy oster 
cette imagination, et lui faire passer cette vé- 
rité pour un songe, mais qu'il estoit impossi- 
ble de luy faire perdre cette opinion. De plus, 

I. D'interprète. C'est le même mot que drogman. 



Le Page disgracié. 119 

que sa jalousie estoit arrivée jusqu'à ce point 
qu'il avoit délibéré de m'assassiner à coups 
de couteau. La librairesse^ Normande ajousta 
du sien, que je ne m'y devois point fier : que 
les Anglois de cette condition estoient fort 
mutins^ et vindicatifs, et que le mieux que je 
pourrois faire ce seroit de ne mettre plus le 
pied dans ce logis. Cette nouvelle ne me fut 
point agréable, et les avis qu'on me donnoit 
me semblèrent un peu fascheux à embrasser. 
Il n'y avoit pas quinze jours que j'avois quité 
ce Philosophe, qui m'avoit remply l'esprit de 
tant de douces espérances, et j'apprehendois 
que si je m'éloignois tant soit peu du lieu de 
nostre assignation, il m'y vint chercher selon 
ses promesses, et qu'on ne luy dit point de 
mes nouvelles. D'un autre costé, j'avois sujet 
de craindre que s'il m'arrivoit quelque scan- 
dale par la sotte jalousie du facteur, cela ne 
dégoûtast le Philosophe' de me mener avec luy. 
Après avoir bien balancé toutes ces choses en 
moy-mesme, je pris le party le plus seur, qui 
fut d'envoyer faire un compliment de ma part 
au Marchand, qui estoit maistre de la maison, 
et luy dire que quelques-uns de mes amis 
estoient arrivez à la ville, qui m'avoient obligé 
de ne les abandonner point de trois ou quatre 
jours; et que je le' suppliois de me faire la 

1. Ce mot au féminin se trouve rarement chez les auteurs. 
Tristan emploie ailleurs : autrice (Lettres, p. 508), et empoi- 
sonneresse (Plaidoyers historiques, p. 273), qui ne sont pas 
non plus très fréquents. Amatrice, que l'on trouve plus loin 
(chap. XLVij, est au contraire resté dans la langue. 

2. Emportés. 

3. Les deux éditions portent : les. Il faut évidemment : 



120 Le Page disgracié. 

faveur, si durant ce temps-là nostre homme 
arrivoit, de m'en envoyer avertir chez l'ordi- 
naire François. Cet expédient sembla me 
réussir, le Marchand promit de me donner cet 
avertissement avec soin, etnetesmoignapoint 
à celuy qui fit ce message, qu'il eust rien 
appris de tout le desordre. J'eus l'esprit aucu- 
nement en repos de ce costé-là, et ne songeay 
plus qu'à lire dans des livres de Géographie, 
et de divers voyages, pour considérer là dedans 
la température des climats, et la nature et 
coustume des peuples, que je me proposois 
d'aller visiter avec mon docte guide, quand il 
seroit venu me reprendre là, selon ses ser- 
mens. Quelquesfois, lorsque j'estois ennuyé de 
la lecture, je m'allois promener hors de la ville 
avec ce noble Maistre d'Hostel, qui m'avoit 
témoigné tant de reconnoissance d'un petit 
service, et qui me faisoit voir tous les jours 
que son affection s'augmentoit pour moy. Il 
ne se passoit point de jour qui fut serain, sans 
que nous allassions causer sur ce beau gazon, 
qui n'a jamais esté renversé par le contre'; 
et qu'on respecte depuis un temps immémorial 
en faveur du divertissement des citoyens de 
cette populeuse ville. Là je luy racontoisbien 
souvent quelques Histoires que j'avois leuës, 
ou quelques contes divertissans, ausquels il 



le, au singulier, puisque ce pronom se rapporte au mar- 
chand. 

I . On fait ordinairement ce mot synonyme de charrue, 
quoiqu'il n'en soit qu'une partie, la lame de fer adaptée en 
avant du soc et servant à fendre la terre. — Ce « beau 
gazon », ce sont les magnifiques et vastes parcs de Londres. 



Le Page disgracié. 121 

prenoit un fort grand plaisir, et cet amy géné- 
reux et bien faisant se proposa secrettement 
de me tesmoigner sa bien-veillance, en cher- 
chant pour moy parmy les Seigneurs du pais, 
une condition avantageuse. Un jour que j'es- 
tois attaché sur mes livres, il me vint trouver 
tout transporté de joye, et me dit en m'embras- 
sant étroitement que je me préparasse à le 
suivre, et qu'il avoit fait ma fortune, pour peu 
que je fusse heureux. Je fis semblant de luy en 
estre fort obligé, et de recevoir une grande 
joye de cette bonne nouvelle; mais l'espérance 
que j'avois de voyager avec mon Philosophe, 
et d'apprendre ses beaux secrets, m'avoit rendu 
toutes les autres douceurs insipides. Je ne 
laissay pas toutesfois de mettre l'habit que je 
m'estois fait faire en Angleterre, etdem'ajus- 
ter pour voir les Maistres à qui cet amy m'avoit 
donné, sans connoistre mes sentimens. 



CHAPITRE XXIV 

DE QUELLE MANIERE LE PAGE DISGRACIÉ FUT 



Ce généreux Maistre d'Hostel me mena chez 
un grand Seigneur, où je ne vis rien que de 
magnifique : tous ses gens estoient vestus de 
velours, et ses estaffiers ' qui portoient tous 

I. Estafiers^ laquais de haute taille, et décoratifs tels 
qu'en avaient en Italie les grands seigneurs (Staffieri, de 



122 Le Page disgracié. 

son chiffre sur l'estomach en une plaque de 
vermeil doré, estoient tous de fort bonne mine ; 
mais je ne faisois que me mocquer en mon 
cœur de cette belle magnificence, croyant estre 
en une meilleure posture que les plus opulens 
Milords. Mon conducteur, assisté d'un de ses 
amis qui estoit habitué en Angleterre, me fit 
faire la révérence à une Dame, et luy dit tant 
de bien de moy, que le rouge m'en vint au 
visage; il luy parla de la gentillesse de mon 
esprit avec excez, et l'asseurant de ma fidélité 
me servit de respondant et plege K Tout cela 
ne me plaisoit gueres, encore que je fisse bonne 
mine ; je n'avois point de dessein de m'engager 
que jusqu'au jour que le Philosophe dégage- 
roit la parole qu'il m'avoit donnée. Cepen- 
dant on commença de m'informerde l'employ 
que j'aurois dans cette maison, qui me seroit 
fort honorable, et ne me seroit point malaisé: 
c'estoit pour servir à l'instruction d'une jeune 
Dame, fille de celle que j'avois saluée, et la 
rendre bien capable d'entendre et de parler 
ma langue. Je ne commençois qu'à m'excuser 
avec modestie de me charger de ce digne 
soin, et d'alléguer sur cela mon peu de capa- 
cité, lors que j'apperceus venir ma prétendue 
escoliere. C'estoit une fille de treize ou qua- 
torze ans, mais assez haute ^ pour cet âge : 



staffa, étrier). Aujourd'hui ce mot se prend en mauvaise 
part, et signifie même un souteneur de filles. 

1. Pleige, ancien terme de jurisprudence, désignant celui 
qui sert de garant, de caution. Il était très usité. On avait 
aussi le verbe pleiger, que les Anglais ont conservé : topledge. 

2. Assez grande. 



Le Page disgracié 123 

son poil ' estoit chastain, son teint assez déli- 
cat et beau, ses yeux bien fendus et briilans, 
mais sur tout sa bouche estoit belle, et sans 
hyperbole, ses lèvres estoient d'un plus beau 
rouge que le corail '. Je sentis un grand trouble 
à son arrivée, et si l'on m'eust à l'heure posé 
la main sur le costé, oneust bien reconnu aux 
palpitations de mon cœur, combien cet objet 
î'avoit esmeu. J'allay luy baiser la robbe avec 
cette confusion estrange; et lors qu'elle m'as- 
seura qu'elle estoit bien aise d'avoir un Pré- 
cepteur de mon mérite, et qu'il y avoit deux 
jours qu'elle estoit dans l'impatience de me 
voir, je me trouvay tout interdit : mon ame 
estoit tellement occupée à recevoir de délicieux 
objets par mes yeux et par mes oreilles, 
qu'elle n'avoit plus de soin de ma langue : il 
me semble que je ne respondis qu'en bégayant, 
et qu'avec des expressions d'une timidité hon- 
teuse. Incontinent après cet abord, ma belle 
escoliere se tourna ^ vers sa mère, qui nous 
observoit, pour lui dire quelque chose de ce 
qu'il luy sembloit de ma façon, ou de la ma- 

1. Ce terme de poil, pour désigner la chevelure, était 
fréquent à cette époque : 

Chaque âge a ses humeurs, son goust, et ses plaisirs. 
Et, comme nostre poil, blanchissent nos désirs, 

a dit Régnier {Satyre V). On trouve encore de nos jours 
cette expression dans le style biblique : un poil de sa tête, 
son poil se hérissa. 

2. Coral, dans la première édition. On se servait alors in- 
différemment de l'une ou l'autre de ces formes. Plus loin, 
dans le récit de Tristan, on lit : coral. 

3. C'est le mot de la première édition. La deuxième 
donne : se trouva, qui n'offre aucun sens. 



124 ^^ Page disgracié. 

niere qu'elle desiroit qu'on me traitast au 
logis; puis luy ayant fait une révérence pour 
se retirer en son appartement, elle me com- 
manda de la suivre. J'entray avec elle, et 
deux de ses Damoiselles, dans un cabinet ma- 
gnifique; sa lambrissure estoit faite avec un 
merveilleux artifice, et parmy l'or et l'azur 
dont elle esclattoit, on voyoit de petites pein- 
tures agréables et bien finies. Sur une espèce 
de cordon qui regnoit tout à l'entour de ce 
cabinet, on appercevoit de toutes les plus 
rares et les plus précieuses gentillesses qui se 
tirent du sein de la Mer. D'un costé vous 
voyez ' de grandes conques de Nacre ; de l'autre 
costé c'estoient des vases de terre sigelée^ ad- 

1 . Dans les deux éditions, le verbe est à l'indicatif. Il faut 
de toute nécessité l'imparfait : vous voyiez. 

2. De la terre sigelée (on disait plus ordinairement 
sigillée), c'est, d'après l'étymologie latine, de la terre mar- 
quée d'un sceau [sigillaîa). Cette expression désigne, d'une 
part, la terre argileuse ou bolaire que les anciens employaient 
comme absorbante et antiputride; d'Aubigné la définit dans 
ces vers de son poème la Création (édit. A. Lemerre, 
t. III, p. 35 5) : 

Le terroyr de Lemnos une terre nouris^t 
De laquelle le corps enpoysonné guerist, 
Qui rare est en estime et de pris, apellée 
Pour le seau qu'elle a la terre sigillée. 

Bernard Palissy s'étend de son côté assez longuement sur 
ce sujet (édit. Anatole France, p. 423). D'autre part, cette 
expression est synonyme du mot ciseler, ainsi que le dé- 
montre ce passage de Brantôme (Biblioth. Elzévir., t. XI, 
p. 57") : « Un prince... achepta d'un orfèvre une très belle 
coupe d'argent doré, comme pour un chef d'oeuvre et grand 
speciauté, la mieux elabourée, gravée et sigillée qu'il estoit 
possible de voir, oîi estoyent taillées bien gentiment et sub- 
tillement au burin plusieurs figures de l'Aretin de l'homme 
et de la femme. » 



Le Page disgracié. 12$ 

mirablement bien fabriqués, et meslez avec des 
pourcelaines transparentes, quelques petites 
figures d'or ou d'argent doré, posées sur leur 
pied-d'estal d'ebeine; et qui estoient autant 
de chefs d'œuvres de quelques célèbres sculp- 
teurs. Il y avoit encore en ce beau réduit 
deux grands Miroirs, où l'on se pouvoit voir 
tout entier ; et proche de cinq ou six carreaux 
de velours posez les uns sur les autres, sur qui 
cette belle s'assid, il y avoit une longue ta- 
blette d'argent suspendue avec des cordons 
d'argent et de soye, et' où je vis quantité 
de beaux livres arengez. 

Lors que ma nouvelle maistresse se fut mise 
à son aise sur ses oreillers, elle se prit à me 
faire des interrogations de ma naissance, de 
mon élévation, et de ma fortune : je luy res- 
pondis à cela conformément au dessein que 
j'avois pris de cacher adroitement toutes ces 
choses. Je luy dis que je ine nommois Ariston, 
que j'estois fils d'un marchand assez honora- 
ble que j'avois perdu depuis un certain temps : 
et que n'ayant plus que ma mère, qui ne se 
vouloit plus mesler d'aucun négoce, je Pavois 
priée de me donner congé d'aller voir le 
monde, puis que je lui estois inutile dans la 
maison ; que mon dessein avoit esté de visiter 
les Pais-bas, et la Holande, mais qu'ayant 
trouvé compagnie de connoissance, qui pas- 
soit en Angleterre, il m'avoit pris envie de la 
suivre. Enfin que mon bon-heur m'ayant fait 
rencontrer une si digne Maistresse qu'elle, 

I. Cette conjonction n'existe pas dans la première édi- 
tion. 



126 Le Page disgracié. 

j'avois perdu tout à coup la volonté d'errer 
par le monde, pour borner mon ambition 
d'une si glorieuse servitude. La belle Angloise 
tesmoigna qu'elle avoit pris plaisir à tout ce 
discours, et s'adressant aux Damoiselles qui 
estoient auprès d'elle, leur en demanda leur 
avis, mais d'une façon qui estoit si fort en ma 
faveur, qu'elles ne lui pouvoient rien respon- 
dre là dessus qui ne fust à ma louange. Ce- 
pendant un Page entr'ouvrit la porte, et 
comme on luy eust demandé en Anglois ce 
qu'il vouloit, et qu'il eust respondu là dessus, 
ma belle escoliere me dit en me touchant le 
bras avec la main : Allez, c'est vous qu'on de- 
mande. 



CHAPITRE XXV 

COMME LE PAGE DISGRACIÉ ET LE MAISTRE 
d'hOSTEL se SEPARERENT. 



Lors que je fus descendu avec le Page jus- 
qu'au bas de l'escalier, je trouvay que celuy 
qui me demandoit, estoit cet officieux Maistre 
d'Hostei à qui j'estois si fort redevable, qui 
me vouloit faire quelques leçons sur ma con- 
duite, en l'honneste condition où jemevoyois 
placé, et pour mefaireaussisesadieux.il m'as- 
seura qu'il y avoit deux jours que toutes ses af- 
faires estoient faites, et qu'il n'avoit différé de 
s'en aller, que pour me voir bien instalé dans 



Le Page disgracié. 127 

cette maiccn devant son départ ; nous allâmes 
boire ensemble dans son logis, et de là je le 
conduisis jusque dans son Paravos' à six 
rames, qui le devoit mener promptement à 
Gravesines^. Avant que de s'embarquer, il 
me renouvella les protestations qu'il m'avoit 
faites par le chemin de me servir en toutes les 
choses où je le voudrois employer, et me força 
de garder pour l'amour de luy un petit ro- 
cher de diamans qu'il avoit au doigt, pre- 
nant en eschange un petit jonc d'or ^ que 

1 . Nous n'avons pu trouver nulle part ce mot paravos, 
au sujet duquel le Glossaire nautique même de Jal est muet ; 
mais c'est évidemment la même chose que parao {ou paraon), 
petit navire à rames en usage dans la Malaisie. Et celui-ci 
même n'est que le TcàpaXo; grec, mot qui s'applique à tout 
ce qui concerne la mer. 

2. Gravesines, c'est Gravelines, aujourd'hui chef-lieu de 
canton de l'arrondissement de Dunkerque, par où le maître 
d'hôtel devait rentrer en France. J.-B. L'Hermite dit, dans 
sa Clef, t. II, n» 6, que c'est une « ville d'Angleterre », ce 
qui n'était plus exact au moment où il écrivait. En effet, 
prise aux comtes de Flandre par les Français en 1 302, cédée 
par le traité de Brétigny aux Anglais, à qui elle fut enlevée 
en 1377 P^'' Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, retombée 
au quinzième siècle aux mains des Anglais, elle fmit par 
rester aux ducs de Bourgogne et passa avec la Flandre à 
Charles-Quint et à ses successeurs. Le 13 juillet 1558, le 
maréchal de Termes y subit une défaite qui amena le hon- 
teux traité de Cateau-Cambrésis. Reprise par les Français le 
29 juillet 1644, elle leur fut enlevée de nouveau le 18 mai 
1652 par les Espagnols, qui la reperdirent le 30 août 1658. 
A l'époque dont parle Tristan, Gravelines était donc une 
ville non anglaise, mais espagnole. 

3. Un petit rocker de diamants, c'est un petit diamant. 
Le jonc pris en échange est le nom donné à une bague dont 
le cercle esl uniformément égal. Il y a ainsi des joncs de 
diamants, d'or, d'argent. Quant à l'étymologie de ce nom, 
Littré dit, sans l'affirmer, qu'en ce sens il « vient de ce que 



128 Le Page disgracié. 

j'avois au mien ; et fit toutes ces choses là de 
si bonne grâce qu'il en rehaussa ^ de beaucoup 
le prix. Je ne me separay point de luy sans 
quelques larmes, et je ne me retiray point de 
dessus le bord de la Tamise, jusqu'à ce que 
je l'eus perdu de veuë. De là je revins tout 
triste au logis de ma belle escoliere, admirant 
la générosité de cet amy nouveau, qui dans 
une condition servile, faisoit paroistre un 
cœur si franc et si noble. 



CHAPITRE XXVI 

LES PREMIERES AMOURS DU PAGE DISGRACIÉ. 



Comme toutes les nouveautez plaisent à 
l'abord, je n'eus gueres le loisir tout ce jour 
de ratiociner- sur mes avantures. Il falut que 
je me tinsse tousjours préparé pour respondre 
à toutes les demandes qui m'estoient faites 
continuellement, soit par la fille, par la mère, 
ou par les Damoiselles du logis : mais jen'ou- 
bliay pas pour cela l'homme que j'attendois 
avec tant d'impatience, et qui me devoit ren- 

dans certains lieux, même à Paris, on mettait un anneau de 
paille ou de jonc au doigt de ceux qu'on mariait par con- 
damnation de l'officialité », ou tribunal ecclésiastique. 

1 . Nous substituons le mot « rehaussa » , que donne la 
première édition, à celui de « rechaussa » , qui se trouve 
dans la deuxième et qui forme un sens inintelligible. 

2. De réfléchir mûrement. C'est un terme usité avant 
tout dans le style dogmatique. 



Le Page disgracié. 129 

dre par ses secrets si sain, si riche, et si satis- 
fait. Dés qu'il fut jour, et que la porte de la 
maison fut ouverte, je ne manquay pas de m'en 
aller chez l'ordinaire François, pour sçavoir 
si le Marchand chez qui j'avois logé en arri- 
vant, ne m'auroit point envoyé des nouvelles 
touchant l'homme extraordinaire qui devoit 
venir me chercher en sa maison. Je n'en 
appris rien du tout; et ne pus faire autre 
chose que de donner de l'argent à un serviteur 
de là dedans, qui estoit un garçon intelligent 
et adroit, afin que de jour à autre il s'allast 
enquérir chez le Marchand s'il n'y seroit 
point arrivé un Estranger fait comme celuy 
que j'attendois. Cependant je commençay 
d'exercer la charge qu'on m'avoit donnée, et 
je n'eus pas esté trois ou quatre jours dans 
cette exercice ', que ma belle escoliere trouva 
quelque chose d'agréable en ma manière d'en- 
seigner. Au commencement je ne faisois rien 
que l'avertir quand elle mesloit quelque mau- 
vaise prononciation dans ses- paroles, ou luy 
expliquer quelques phrases qu'elle trouvoit 
difficiles. Mais comme elle se fut un peu ac- 
coustumée à mon visage, et m'eust témoigné 
qu'elle prenoit plaisir à m'entendre, je trou- 
vay de certains biais pour m'insinuer à luy 
faire de petits contes, puis à luy reciter des 
avantures de Romans. Et tout cela me fit 
faire quelques progrez dans le dessein de me 

1. C'est par suite d'une erreur typographique que ce 
mot « exercice » est ici féminin ; il ne l'a jamais été. 

2. C'est la leçon de la première édition, tandis que la 
deuxième donne : ces, qui ne signifie rien. 

U Page disgracié. 9 



130 Le Page disgracié. 

mettre en ses bonnes grâces. Ellesçavoit quel- 
ques evenemens particuliers arrivez à des 
Amans de cette Isle, et c'estoient pour moy 
des Histoires toutes nouvelles. Mais elle sça- 
voit fort peu de la Fable, et presque rien de 
ces Romans héroïques dont on fait estime; 
elle n'avoit encore jamais fait de reflexions sur 
cet industrieux ouvrage qui fust balancé avec 
l'or et les perles d'une mythre ', elle n'avoit 
jamais rien appris de ces ingénieuses nou- 



I . Notre écrivain désigne par cette allusion les Ethiopi- 
ques, ou Théagène et Chariclée, le roman grec de l'évêque 
Héliodore, allusion dont la clef nous est fournie par le pas- 
sage suivant de Montaigne {Essais, édit. E. Courbet et 
Ch. Royer, t. II, p. 97) : « Heliodorus ce bon Evesque de 
Tricea, ayma mieux perdre la dignité, le profit, la dévotion 
d'une prelature si vénérable, que de perdre sa fille (c'est-à- 
dire son roman) : fille qui dure encore bien gentille : mais à 
l'adventure pourtant un peu trop curieusement et mollement 
goderonnée pour fille ecclésiastique et sacerdotale, et de trop 
amoureuse façon. » Cette anecdote, qui ne se trouve rap- 
portée que par le moine Nicéphore Calliste, un écrivain du 
quatorzième siècle, est aujourd'hui révoquée en doute. Quoi 
qu'il en soit, pillé en 1526 par un soldat dans la riche 
bibliothèque de Mathias Corvin, publié à Bâle en i <, 34, tra- 
duit en 1546 par Amyot, dont c'était le début littéraire, le 
roman d'Héliodore a joui pendant longtemps d'une grande 
réputation, qu'il n'a pas tout à fait perdue ; il passe généra- 
lement, après Daphnis et Chloé, pour le meilleur des romans 
grecs qui nous sont parvenus. Racine, dans sa jeunesse, en 
faisait sa lecture favorite et se décida même à l'apprendre 
par cœur, après en avoir vu deux exemplaires brûlés par la 
sévérité de ses régents, et Boileau l'a mis en parallèle avec le 
Télèmaque. Huet, un évêque, l'admirait beaucoup aussi. Loin 
d'être empreint d'un esprit erotique, comme le laisse suppo- 
ser Montaigne, ce roman est au contraire moral et même 
chrétien; son plus grand défaut pour nous, aujourd'hui, 
c'est d'offrir une trame banale, des caractères faibles et 
« poncifs », et d'être en somme assez ennuyeux. 



Le Page disgracié. 131 

velles, par qui l'excellent Arioste empescha 
son nom de vieillir ; elle n'avoit encore rien 
sceu de ces glorieux travaux, par qui la su- 
blime plume du Tasse rendit sa réputation 
immortelle, en conduisant le grand Godefroy à 
la Terre-Sainte : et quand je luy découvris 
que j'estois capable de l'instruire aucunement 
de ces agréables matières, elle crut avoir dé- 
couvert en moy quelque mine fort précieuse; 
elle se flatta de la vanité de pouvoir bien tost 
devenir sçavante, sans que cette acquisition 
lui coûtast beaucoup de peine, puis qu'elle 
n'auroit qu'à me donner de l'attention pour 
recevoir toute ma lecture. Elle se proposa pour 
cet effet, de ne laisser passer aucune occasion 
où elle me pust obliger, sans le faire de bonne 
grâce; elle me rendit mille bons offices auprès 
de sa mère, et bien qu'elle fust chargée d'an- 
nées, et qu'elle fust d'une humeur fort sé- 
rieuse, cette adroite fille l'obligea souvent 
d'entendre des contes frivoles. Elle me fit 
quantité de petits presens, comme de Ta- 
bleaux sur marbre avec des bordures enri- 
chies de lapis et d'argent doré, elle me donna 
encore quelque argenterie, comme des chan- 
deliers d'estude, et de petites plaques d'argent 
pour mettre à la ruelle de mon lit. 

Un jour mesme après avoir apperceu le dia- 
mant que je portois, elle s'avisa de comman- 
der secrètement à une de ses filles de me de- 
mander à voir mon anneau, pour remarquer 
la grandeur de mon doigt, afin de m'en don- 
ner un autre beaucoup plus riche. Je fus tout 
estonné de l'adresse dont elle se servit, pour 



1^2 Le Page disgracié. 

me faire ce présent, et du moyen qu'elle trouva 
pour faire imputer au hazard cette libéralité 
qu'elle me fit avec dessein. Cette belle en 
tirant son gand laissa tomber la bague à terre, 
en un temps où il n'y avoit que moy auprès 
d'elle : et lors que je l'eus ramassée, et que je 
luy pensay présenter, elle me dit que cet an- 
neau ne pouvoit estre en meilleures mains, 
qu'elle vouloitqueje le gardasse pour l'amour 
d'elle. Toutes ces faveurs qui me venoient 
d'une excellente beauté, furent les allumettes' 
qui produisirent en mon ame un merveilleux 
embrasement : et je trouvois desja tant de 
charmes en cette agréable Escoliere, qu'à 
peine je me fusse résolu de la quiter, quand 
bien j'eusse veu venir le. Philosophe qui me 
promettoit de si belles choses. A force de con- 
sidérer cette belle fille, j'en avois peint l'image 
en mon ame; et cette agréable peinture erroit 
continuellement dans ma pensée; il me sem- 
bloit que je la voyois tousjours, encore que 
je la perdisse de veuë à quelques heures du 
jour, et tout le temps qu'elle estoit au lit; et 
ce poison que j'avois innocemment beu par 
les yeux, ne fust pas long temps à manifester 
sa malice dans mon cœur. Je reconnus qu'in- 

I . Terme qui, en ce sens, paraît faible aujourd'liui, mais 
qu'on retrouve dans les auteurs du temps : « L'on a con- 
noissance que vous êtes la seule pierre calamité (d'aimant) 
de tous ces courages de fer qui vivent à la cour. J'entends 
parler des dames qui, nonobstant leur dureté, sont navrées 
des flèches de vos yeux, et n'ont point de feux dont votre 
beauté n'ait été Vallumette. » (Charles Sorel, La vraie his- 
toire comique de Francion, édit. Em. Colombey, 1858, 
p. 227.) 



Le Page disgracié. 133 

sensiblement ce mal avoit gagné ma raison, et 
que j'aymois plus tendrement cette personne 
qu'il n'estoit ' nécessaire pour la tranquilité 
de mon esprit. Elle n'estoit pas seulement pré- 
sente à mes veilles, je la voyois encore en mes 
songes, si bien que je n'estois plus un moment 
sans inquiétude. 



CHAPITRE XXVII 

QUELLE FUST LA PREMIERE PREUVE d'aFFECTION 
QUE LE PAGE DISGRACIÉ RECEUT DE SA MAIS- 
TRESSE. 



Ma belle Escoliere s'aperceut bien que je 
l'honorois chèrement, et ne fust pas faschée 
de voir ma folie; jugeant possible qu'elle luy 
seroit utile, et que cette secrette passion m'obli- 
geroit' à me rendre plus soigneux de l'entre- 
tenir et de l'instruire. Puis l'amour respec- 
tueuse et secrette ne peut estre désagréable 
qu'aux femmes qui sont prévenues de quelque 
puissante aversion. 

De moy qui m'en voyois estimé, et qui 
n'avois point perdu le courage par la perte 
de ma fortune, je me proposay insolemment 
de luy tesmoigner ma passion par toutes 
sortes de soins et de services, attendant que 
je peusse prendre l'occasion de luy descouvrir 

1. Première édition : qu'il m'estoit. 

2. Première édition : m'obligeoit. 



134 Le Page disgracié. 

ma véritable naissance. Un jour qu'une belle 
fille de ses cousines la vint visiter en la com- 
pagnie de sa mère, elle voulut la régaler, et 
tandis que leurs mères s'entretenoient sur des 
affaires fort sérieuses, mon Escoliere fit faire 
la collation à sa parente, et l'ayant conduite 
dans son cabinet, me commanda de leur venir 
conter quelque belle Histoire. Pour obéir à ce 
commandement, et ne m'engager pas en une 
matière qui leur pût estre ennuyeuse, j'entre- 
pris de leur raconter les Avantures de Psiché ', 
et je ne me trouvay pas alors en mauvaise 
humeur de débiter ces bagatelles. Entr'autres 
choses je leur fis une description des beautez 
d'Amour, qu'elles trouvèrent merveilleuse, 
pource que je pris un stile Poétique. Je ne me 
contentay pas de leur représenter tout le corps 
de Cupidon, comme une belle statue d'albâtre 
qu'on auroit couchée sur un lit, et de faire 
ses cheveux d'une agréable confusion de filets 
d'or. Je leur voulus encore dépeindre en ce 

I . Il n'est personne qui ne connaisse cette histoire vieille 
comme le monde, à la fois conte de nourrice et mythe sacré, 
que, le premier et même le seul de tous les écrivains grecs 
ou latins, nous a transmise Apulée, dont l'ingénieux récit a 
trouvé depuis tant de traducteurs ou d'imitateurs : en Italie, 
Bùïardo, Firenzuola ctMarini (VAdone, chant IV); en Espa- 
gne, Calderon, don Juan de Mal Lara, Hartzenbusch ; en 
France, La Fontaine, Corneille et Molière, Lamartine (dans 
la Mort de Socrate), Laprade, etc., pour ne citer que 
quelques-uns des plus célèbres. Cette poétique légende n'a 
pas moins inspiré les artistes en tout genre, depuis le groupe 
très ancien que l'on admire au musée du Capitole, à Rome, 
jusqu'aux fresques de Raphaël au palais Farnèse, et à l'opéra 
d'Ambroise Thomas. Si l'on en juge par le résumé qu'en fait 
ici Tristan, sa narration pouvait, pour la vivacité et la cou- 
leur, rivaliser avec les meilleures. 



Le Page disgracié. 135 

sujet des choses qu'on ne voyoit pas. Je leur 
voulus faire voir ses yeux, encore qu'ils fus- 
sent couverts de leurs paupières; et j'eus la 
hardiesse de dire que c'estoient deux brillans 
saphirs, que cachoient deux feuilles de rose. 
Je leur representay sa bouche de la forme et 
de la proportion la plus accomplie, et leur dis 
que le vif coral de ses lèvres couvroit encore 
deux rangs de perles plus blanches et plus 
précieuses que toutes celles que donne la 
Mer. 

En suite de cela je figuray l'indiscrétion de 
Psiché dans les transports de sa joye, et 
comme l'amour nuisit à l'Amour, lors que 
par une aveugle précipitation elle respandit 
sur son aisle une goûte d'huile ardente. 

Après je vins à l'épouventable réveil de 
Cupidon, et luy fis faire des reproches à ma 
fantaisie, et que ces belles Damoiselles approu- 
vèrent, encore qu'elles tinssent l'autre party. 

Mais comme je fis les plaintes de cette 
Amante infortunée, qui n'avoit desobéy à ce 
petit Dieu que par surprise,, et par de noires 
sujestions ', et qui ne l'avoit bruslé que par une 
ardeur innocente, les filles qui m'escoutoient 
en vinrent aux larmes. Ma Maistresse se mit 
un evantail de plumes devant les yeux, afin 
qu'on ne s'apperceut pas qu'ils estoient hu- 
mides; mais sa cousine moins scrupuleuse ne 
feignit ^ point de porter son mouchoir sur les 
siens, et de confesser ingenuëment qu'elle 

1. Suggestions. 

2. N'hésita point, ne fit point difficulté. Nous retrouve- 
rons plusieurs fois le verbe feindre dans ce sens. 



136 Le Page disgracié. 

estoit esmeuë de douleur par des expressions 
si tendres. Incontinent après cet effet de ma 
jeune et folle éloquence, et lors que ces belles 
filles revenues de leur émotion se preparoient 
pour oùyr le reste de mon histoire, la vieille 
parente de la maison vint à faire ses compli- 
mens pour s'en aller, et l'on en vint avertir 
sa fille. Si bien que je n'achevay point lors 
ma Fable, mais ce fut une partie qui fut 
remise au premier jour que les deux cousines 
seroient ensemble. 

La parente de ma Maistresse me fit à ce 
départ des complimens fort particuliers, et je 
pus lire dans ses yeux que si je n'eusse pas 
esté engagé ailleurs, je n'eusse pas manqué de 
Maistresse. Je respondis à toutes choses avec 
autant de modestie que de tesmoignage de 
ressentiment'. Cependant mon Escoliere qui 
fut présente à ce mystère, interpréta malicieu- 
sement une civilité fort innocente. Après que 
sa cousine fut partie elle retourna dans son 
cabinet, et me commanda de l'y suivre, fei- 
gnant qu'elle vouloit sçavoir le reste des 
Avantures de Psiché; mais comme je fus au- 
près d'elle, elle ne me parla point sur cette 
matière, ou si elle m'en dit quelque chose ce 
fut comme un simple accessoire, et non pas 
comme le principal de son discours. Elle fut 
un quart d'heure en silence, me regardant de 
fois à autre, avec des yeux qui faisoient les 
cruels et les furieux, et lors qu'elle ouvrit la 
bouche ce fut pour me faire une superbe 

I. Nous avons déjà vu, et nous retrouverons fréquem- 
ment ce mot dans le sens de : sentiment de reconnaissance. 



Le Page disgracié. 137 

reproche ^ des louanges que j'avois receuës 
d'une autre bouche : comme si je les avois 
mandiées avec empressement, moy qui ne les 
avois point attendues. 

Cette Ame altiere me demanda fièrement si 
je n'avois pas esté charmé de l'esprit et de la 
beauté de sa parente, et si ce n'estoit pas un 
sujet capable de me débaucher de son ser- 
vice ? elle adjousta encore à ces choses, qu'elle 
ne me vouloit pas retenir auprès d'elle avec 
tyrannie, si j'avois quelque dessein de la 
quitter, et que je devois agir en ce choix sans 
nulle contrainte. 

A ce discours j'eus le cœur saisi et devins 
si pasle, que ma belle Maistresse put facilement 
s'appercevoir de ma douleur; et mesme eust 
occasion de se repentir de l'avoir causée. Je 
luy respondis là dessus, lors que je me fus 
un peu recueilly, que ses soupçons m'estoient 
outrageux, et qu'il n'y avoit point d'appa- 
rence qu'elle eust jamais de telles pensées ; 
que je n'estois plus libre depuis qu'elle m'avoit 
honoré de ses premiers commandemens; et 
que s'il m'arrivoit le malheur d'estre esloigné 
de son service, je n'aurois jamais la lascheté 
de servir une autre Maistresse. Qu'elle seule 

I . Reproche a été féminin : « On ne se pique point d'une 
reproche qu'on peut faire à tout le monde », lit-on dans 
Malherbe (édit. des Grands Ecrivains, t. II, p. 65). Un 
grammairien dont le livre a été longtemps en vogue, le 
jésuite Laurent Chifflet (mort en 1658), dit que ce mot est 
masculin au singulier, et féminin au pluriel, assertion que 
dément l'emploi qu'en fait ici Tristan, Ménage le cite parmi 
les mots (v. plus haut, p. 49) que l'académicien Sérizay 
voulait « féminiser » . 



1^8 Le Page disgracié. 

avoit le mérite qui estoit capable de me cap- 
tiver, et que ses grâces et ses bontez jointes à 
sa rare beauté, estoient pour moy des chaînes 
indissolubles. Nostre conférence dura deux 
heures, et me fut tellement agréable qu'elle 
me passa pour un moment ' ; je trouvay qu'elle 
estoit de la forme de ces pièces de Théâtre, 
où la sérénité suit l'orage, et dont le commen- 
cement est meslé de matières de troubles et 
d'inquiétudes, la plus part du reste plein de 
péril et de douleur, mais qui finissent toujours 
en joye^. J'avois joué le personnage d'inno- 
cent accusé, elle celuy de Juge prévenu, et de 
partie vindicative : mais après un long plai- 
doyé, nous nous retirasmes en bon accord. 



CHAPITRE XXVIII 

COMME LE PAGE DISGRACIÉ FUT EN CONFIDENCE 
AVEC LA FAVORITE DE SA MAISTRESSE. 



Nostre conversation ne fut troublée de per- 
sonne, mais il y eust toutesfois une Damoi- 
selle de la maison, qui en voulut faire son 
profit; c'estoit un esprit délié qui pénétra 
bien tost dans nos secrets, mais qui ne fit ja- 

1. C'est-à-dire : qu'elle lui sembla n'avoir duré qu'un 
moment. 

2. Cela s'applique aux tragi-comédies, si en faveur du 
temps de notre auteur, et non aux tragédies, dont le dénoue- 
ment est le plus souvent tragique. 



Le Page disgracié. 139 

mais rien à mon préjudice. Cette adroite per- 
sonne qui étoit favorite de ma Maistresse, et 
qui nous avoit veu parler si long-temps en- 
semble, vint à ma rencontre sur le degré 
comme je sortois du cabinet, et m'ayant con- 
sidéré de fort prés en une grande croisée, où 
le jour donnoit encore beaucoup, elle me dit 
comme en riant : Ests-vous malade que vous me 
paraissez si changé? v^us avez les yeux humides et 
rouges y on diroit que vous auriez pleuré, et mesme 
je voy sur vos joues une manière de trace de larmes 
que vous n'aviez pas taniost. Je fus tout surpris 
de ces paroles, et parmy ma confusion, je 
cherchay de fausses couleurs pour luy donner 
quelque raison de ce qu'elle voyoit en mon 
visage; mais cette fille m'asseura qu'elle en 
connoissoit bien le vray sujet, et me dit 
qu'elle me conseilloit de vivre en sorte qu'il 
ne fut point connu de quelqu'autre, pource 
que cela me seroit fort dangereux. Que je 
n'avois rien à craindre pour elle qui estoit 
discrète, et tres-fidele à nostre commune Mais- 
tresse, mais que toute autre personne, qui 
descouvriroit quelque chose de cette téméraire 
passion, seroit capable de l'esventer et de me 
perdre absolument. Sur tout que j'eusse pour 
suspect d'envie et d'inimitié, un certain Es- 
cuyer de la maison qu'elle soupçonnoit aymer 
en mesme lieu que moy, et qui ne pouvoit ja- 
mais espérer de recevoir de ' traitemens si 
favorables. Elle me dit beaucoup de particu- 
laritez sur ce sujet, qui seroient trop longues 

I . Première édition : des. 



140 Le Page disgracié. 

pour estre escrites; il suffira que je die que je 
fus pleinement instruit de la folie d'un jeune 
homme qui aymoit avec passion, et qui n'osoit 
descouvrir son mal à celle qui en estoit la 
cause; mais qui le faisoit deviner presque à 
tout le monde, par une melancholie extraor- 
dinaire, et des soins qu'il rendoit avec tant 
de diligence, et d'assiduité, qu'ils paroissoient 
plûtost des marques d'amour que des effets du 
devoir. 

Après ces bonnes instructions, et des pro- 
testations de part et d'autre de nous servir à 
jamais avec beaucoup d'affection et de fidélité, 
sans toutesfois que je luy descouvrisse rien 
d'important de ma passion naissante, je me 
retiray dans ma chambre. Mais ce ne fut pas 
pour y digérer ses bons avis, et pour y tirer 
fruit de sa prudence. Ce fut pour m'y pouvoir 
entretenir en liberté des charmes que j'avois 
trouvez en la beauté de ma Maistresse, et 
pour y gouster à loisir de ce doux poison 
qu'elle avoit n'agueres versé dans mon cœur 
par mes yeux et par mes oreilles. Je fis mille 
agréables reflexions sur cette petite jalousie 
qu'elle avoit tesmoigné avoir de moy, et j'en 
tiray des conclusions qui estoient toutes à mon 
avantage; sur tout je flatois mes espérances 
naissantes de l'agréable souvenir d'une faveur 
que je n'ay jamais peu oublier ; ce fut un bai- 
ser qui me fut possible donné plustost par un 
mouvement de pitié, que par un transport 
d'amour, mais qui m'avoit ravy de joye de 
quelque origine dont il fut venu. 

C'est une chose estrange que les sensibilitez 



Le Page disgracié. 141 

que donne l'amour, soit pour la joye ou pour 
la douleur; et ceux qui ont vescu sans les res- 
sentir peuvent estre accusez avec raison d'estre 
morts stupides. Ce feu subtil et vivifiant 
éveille les âmes les plus assoupies, et subtilise 
facilement les sentimens les plus grossiers; 
dés que l'esprit en est embrasé, il prend une 
certaine activité qui n'est naturelle qu'à la 
flamme, mais dans cette délicatesse, que l'ame 
acquiert pour tout ce qui concerne la chose 
aymée, si l'on est sensible aux moindres fa- 
veurs, on n'est insensible aux moindres injures, 
et ce commerce est un agréable champ, où les 
espines sont en plus grand nombre que les 
roses. Comme un regard favorable, un petit 
souris, un mot indulgent, ravissent de joye 
en de certaines occasions, aussi ne faut-il en 
quelques rencontres qu'un petit refus, qu'un 
coup d'oeil altier, et mesme qu'une légère 
froideur, pour faire mourir de déplaisir.»^ 
Amour est un tyran désordonné qui fait con- 
noistre sa grandeur sans aucune modération ; 
quand il donne ce sont des profusions estran- 
ges, mais quand il exige il n'oste pas seule- 
ment la franchise, et le repos à ses sujets; il 
les dépouille de toute sorte de bien, et ne leur 
laisse pas mesme l'espérance de voir diminuer 
leurs maux K 



I. Kœrting dit, au sujet de cette petite dissertation, que 
« c'est la plus belle peinture de l'amour qu'offrent tous les 
romans de l'époque » . (Der realistische Roman im XVII 
Jahrhundcrt, p. 162.) On ne voit pas trop en effet ce qui 
manque à cette page à la fois énergique et délicate, pour 
trouver place dans les anthologies. 



142 Le Page disgracié. 



CHAPITRE XXIX 

PAR QUELLE INNOCENTE OCCASION LE PAGE DIS- 
GRACIÉ s'attira LA HAINE d'uN ESCUYER DE 
LA MAISON QUI ESTOIT SECRETEMENT AMOU- 
REUX DE SA MAISTRESSE. 



Le lendemain je me levay presque aussi 
matin que le jour, et m'allant promener en un 
jardin, j'ailay faire repasser en mon esprit 
toutes les avantures de ma vie; j'y trouvay 
dans ma mémoire un merveilleux tableau de 
l'inconstance des choses; je m'y vis comme 
un fruit nouveau que l'on consacroit au bon- 
heur, je m'y retrouvay tel qu'un festu qu'avoit 
balayé la fortune; j'y tremblay au souvenir 
des périls passez, j'y souspiray de l'espérance 
des biens à venir, et ne m'avisay pas que j'y 
servois de jouet à mes passions. Un page 
moins fameux que moy pour les disgrâces, ou 
pour le bon-heur, me vint enfin tirer de mes 
profondes rêveries, en me venant avertir que 
nostre Maistresse me demandoit; et je ne dif- 
feray pas un instant à luy rendre cette obéis- 
sance. Je la trouvay dans son cabinet, plus 
belle mille fois qu'elle ne m'avoit jamais paru, 
et plus soigneusement ajustée ; elle avoit un 
deshabillé de satin de couleur de roses à fonds 
d'argent, avec lequel elle eust pu représenter 



Le Page disgracié. 145 

une Aurore ; ses beaux cheveux estoient bou- 
clez avec autant d'art que si elle eust esté 
coëffée de la main des Grâces; et j'apperceus 
sur son visage un aussi grand esclat de blan- 
cheur, que si l'on eust étendu dessus de cette 
huile de talc si recherchée'; et pour mon 
tourment je ne sçay qui avoit mis de nou- 
veaux brillans dans ses yeux, qui me firent 
abaisser la veuë. A l'abord^ elle me prit par 
le bras et s'estant remise dans sa chaise, elle 
me demanda comme j'avois passé la nuit, et 
de quelle sorte je me trouvois à son service 3; 
je ne luy celay pas que j'avois fort peu reposé, 
mais pour ce qui concernoit Testât de ma ser- 
vitude, je luy protestay que c'estoient les fers 
les plus agréables du monde, et qu'il n'y avoit 
point de couronnes en l'univers pour lesquelles 
j'eusse voulu donner mes chesnes : En suite 
de ses complimens Poétiques, j'ajoustay le 
plus adroitement que je pus mille traicts d'a- 
doration, mais avec toutes les circonspections 
imaginables, de crainte qu'on ne s'apperceût 
de ma téméraire passion. Nostre douce con- 
versation fut interrompue trois ou quatre fois 
par les allées et venues des Demoiselles du 
logis, qui luy venoient dire quelque chose de 
la part de sa mère ; mais elle ne finit que lors 
qu'on la vint quérir pour disner. Et si la bien 
sceance des choses l'empescha durant ce temps 
de continuer de m'entendre et de me parler, 
son adresse me fut si favorable, que j'eus en- 

1. V. la note de la p. 102. 

2. Dès qu'elle me vit. 

3. Comment je me trouvais de son service. 



144 ^E Page disgracié. 

core l'honneur de continuer de la voir et de 
la servir. Elle s'avisa de donner sur le champ 
deux ou trois commissions au Gentilhomme qui 
la servoit à table, et me commanda de me tenir 
auprès d'elle pour la servir en sa place. Ainsi 
l'Escuyer dont j'avois à me garder fut inter- 
dit plusieurs fois de son office, et je fus choisi 
pour l'exercer par commission. Mais cet 
homme enragé d'amour, et désespéré de voir 
que je faisois sa charge, me la voulut faire 
payer bien chèrement, et par une épouven- 
table jalousie de ce que j'avois donné à boire 
à nostre Maistresse pendant son absence, en- 
treprit depuis de me donner à manger d'une 
dangereuse viande. 



CHAPITRE XXX 

SECONDE JALOUSIE DE LA MAISTRESSE DU PAGE 
DISGRACIÉ, ET l'iNVENTION QU'iL TROUVA 
POUR n'eSTRE pas soupçonné d'amour, SUR- 
PRIS EN PLEURANT AUPRÈS d'eLLE. 



Deux jours ne se passèrent point que la 
Parente de ma Maistresse ne l'envoyast com- 
plimenter. Entre autres choses elle la fit aver- 
tir que sa mère estoit indisposée, et conjurer 
en cas qu'elle luy rendit visite, de luy faire la 
faveur de m'amener à son logis, afin qu'elle 
peut apprendre le reste de la Fable que 
j'avois commencé de leur conter. Le Page 



Le Page disgracié. 145 

qu'elle avoit envoyé estoit François, et ma 
Maistresse, après avoir leu le billet qu'elle 
avoit receu, s'avisa qu'il me parloit à l'oreille, 
et son esprit en fut alarmé. Les choses que le 
Page me disoit n'estoient de nulle consé- 
quence; il me demandoit seulement combien 
de temps il y avoit que j'estois en Angleterre, 
et si je trouverois bon qu'il me vint voir à 
ses heures de loisir, afin de me dire tout ce 
qu'il sçavoit qui me pourroit estre utile, tou- 
chant les mœurs et les coustumes des An- 
glois, avec lesquels il estoit habitué depuis 
cinq ou six ans, etc. Mais cette jeune beauté, 
qui commençoit à me regarder de bon œil, 
eut mauvaise opinion de cet innocent mystère : 
elle s'imagina que sa cousine pourroit bien 
avoir envoyé ce messager pour me pratiquer 
et me débaucher de son service, ayant desja 
pris de l'ombrage de ce qu'elle sembloit me 
louer avec affectation. Je la vis toute esmuë, 
et toute inquiétée, soit à cause du message 
qu'on luy avoit fait, ou de ce qu'elle voyoit 
que je prestois l'oreille aux discours du Page; 
elle tint quelque temps les yeux arrestez sur 
moy, et dés qu'elle apperceut que je m'en 
prenois garde, elle fit signe au Page qu'il la 
suivist, et courut à la chambre de sa mère. 
Je demeuray quelque temps interdit, d'avoir 
veu la mauvaise humeur où se trouvoit ma 
Maistresse, mais je n'en pouvois deviner la 
cause. Enfin, je la vois revenir avec le Page à 
qui elle achevoit de dire en Anglois tout ce 
qu'elle vouloit qu'il rapportast à sa cousine, 
et comme si ce garçon eust esté d'intelligence 

Le Page disgracié. lo 



146 Le Page disgracié. 

avec mon mal-heur, pour me mettre mal avec 
ma Maistresse, il s'arresta long temps à la 
porte du degré', me faisant signe des yeux de 
fois à autre, comme s'il eust^ encore voulu 
parler. Ma Maistresse observa curieusement 
toutes les grimaces, et en tira des conclusions 
qui la piquèrent et qui l'obligèrent à me tenir 
un discours qui me jetta dans un grand trouble. 
Après la retraite de ce compatriote indiscret, 
ma belle et chère idole demeura quelque 
temps pensive, puis m'appellant vers une fe- 
nestre de la sale où nous estions, elle me dit 
avec un sous-ris amer, et comme une personne 
outrée de quelque grand déplaisir : Hê! bien, 
mon petit Maistre, vous allez estre resjoay ? Vous 
aurez sans doute peu de regret de changer ainsi 
d^Ecoliere? N^ est- il pas vray que ma cousine vous 
oblige fort en vous demandant à ma merc pour luy 
rendre les mesmes soins que vous me rendez ? Sans 
mentir c^est une fort belle fille^ et dont l'esprit vous 
paroisira fort agréable; mais elle ne vous ay mer a pas 
mieux que moy. A ces mots ses beaux yeux de- 
vinrent humides; et pour ne me laisser rien 
voir sur son visage de son despit et de sa 
douleur, elle fit effort pour s'envoler ; mais 
je la retins par sa robe, et me mettant sur 
un genou, je luy respondis : Comment, Madame^ 
quelle nouvelle est-ce que vous m'apportez ? Croyez- 
vous que je vous puisse jamais quitter pour servir une 
autre Maistresse ? Auriez-vous bien si mauvaise opi- 
nion de la grandeur de vostre mérite, ou de la bonté 

1 . De l'escalier. 

2. Comme s'il m'eust, porte la première édition, ce qui 
offre un meilleur sens. 



Le Page disgracié. 147 

de mes sentimens, pour croire que je voulusse changer 
de cheines non pas quand elles me seroient faites de 
Diamans, et quand elles me seroient données pour les 
gages asseurez d'une Couronne ? Sachez que 'fem- 
brasseray plutost la mort que ce changement, et que 
le Tombeau me recevra, s'il faut que vous m\iban- 
donniez. Lorsque j'achevay de dire ces paroles, 
j'avois le cœur si soulevé de sanglots, et les 
yeux si fondus en larmes, que ma belle Mais- 
tresse en eut beaucoup de pitié. Elle m'aida 
à me relever, me laissa long-temps baiser sa 
main que j'arousais toujours de larmes, et 
me dit des choses si favorables que j'eus sujet 
de bénir une affliction qui fut si doucement 
consolée. Il arriva là dessus que la Maistresse 
de la maison sortit de sa chambre, et venant 
à nous, elle faillit à nous surprendre, et à 
voir les pleurs que je repandois; mais, si tost 
que j'entendis un peu de bruit je m'avisay 
d'un assez plaisant stratagème, pour donner 
quelque faux prétexte à mes yeux tous' enflés 
de larmes, et qui dévoient estre très rouges. 
C'est qu'en portant mon mouchoir dessus, je 
fis semblant de pleurer de rire, et j'executay 
ce dessein si naïvement, que la bonne femme 
y fut trompée. Elle me demanda d'abord ce 
que j'avois à rire ainsi, mais je fus encore 
long-temps sans luy rien respondre, me pres- 
sant contre la tapisserie, et faisant comme si 
par respect j'eusse estoufé un immodéré désir 
de rire. Je luy demanday pardon de cette foi- 
blesse où j'estois tombé à la veuë du plus ridi- 

I . Sic dans les deux éditions. 



148 Le Page disgracié. 

cule spectacle du monde ; je fus enquis de ce 
que c'estoit, et la mère en demandoit desja 
l'occasion à sa fille, croyant que je n'aurois 
pas la force de lui raconter sans retomber 
dans l'excez du rire? lors que je luy dis que 
c'estoit un fort petit homme, un visage de 
Singe, bossu devant et derrière, et crotesque- 
ment ' habillé, qui passant devant les fenestres, 
estoit tombé si lourdement sur le col de sa 
guilledine, comme son animal avoit bronché, 
que son manteau luy estoit volé par dessus la 
teste, et que l'équillette^ de ses chausses s'es- 
tant rompue par ce grand effort, il avoit mon- 
tré son derrière : J'ajoustay à cela que j'estois 
honteux de n'avoir pas eu assez de force pour 
me retenir de rire si fort de cette avanture, 
mais que tout cela estoit arrivé si plaisam- 
ment, que je n'aurois peu m'en empescher, 
quand bien j'en eusse deu mourir. La vieille 
Dame rit un peu de ceste histoire, et donna=* 
ces mouvemens indiscrets à ma jeunesse, mais 

1 . Ces expressions de grotesque et grotesquement revien- 
dront plus d'une fois au cours de ce récit. Le mot grotesque 
est un terme de beaux-arts emprunté, dans le courant du 
seizième siècle, aux Italiens, et qui désigne les dessins et les 
peintures à l'imitation de ceux trouvés vers cette époque 
dans les édifices antiques. Il vient de grottesca, adjectif de 
grotta (crypte, grotte), et de même que ce dernier mot se 
disait souvent alors crote, on a dit par analogie crotesque. 
Cette prononciation s'est conservée pendant une grande par- 
tie du siècle suivant. Un peu plus tard, au mot grotesque 
s'ajouta le mot burlesque, également emprunté aux Italiens 
(de burla, plaisanterie ou farce), et qui est plus spéciale- 
ment un terme de littérature. 

2. L'aiguillette. 

3. Attribua. 



Le Page disgracié. 149 

sa fille admira mon invention, et me sceut 
bon gré de cet artifice. 

Après que ce propos fust achevé, l'on en 
commença un autre qui ne me fut guerre 
agréable : c'est qu'ayant des affaires d'impor- 
tance qui l'empeschoient de sortir de tout ce 
jour, la bonne mère fut d'avis que j'allasse 
fairede sa part quelques complimens à sa sœur, 
et quoy que mon Escoliere dit pour faire don- 
ner cette commission à quelqu'autre, ce fut 
une chose toute résolue ; j'allay donc faire ce 
message, quoy qu'à contre-cœur, me doutant 
bien que ce me seroit une nouvelle matière 
de trouble. 



CHAPITRE XXXI 

SUITE DE LA JALOUSIE DE LA MAISTRESSE DU 
PAGE DISGRACIÉ, ET QUEL PROGREZ CELA FIT 
FAIRE A SON AMOUR. 



Ma Maistresse me faisoit tort, lors qu'elle 
me soupçonnoit de pouvoir aymer ailleurs, 
mais elle ne se trompoit guère quand elle 
avoit opinion que sa cousine avoit du dessein 
pour moy. Je m'en apperceus bien dans le 
message qu'on me commanda de luy faire ; je 
fus tout estonné du bon acueil que me firent 
tous ceux de la maison, et cela ne devoit ve- 
nir que du désir qu'ils avoient de rendre en 
cela quelque complaisance à leur Maistresse. 



1^0 Le Page disgracié. 

Dés que le Page François m'eut apperceu 
dans la cour du logis, il courut en avertir sa 
jeune Maistresse, et je le vis revenir au de- 
vant de moy, avec deux Demoiselles. Je de- 
manday d'abord que l'on me fit la faveur de 
me conduire dans la chambre de la mère, 
mais on me mena tout droit à l'appartement 
de la fille, qui me tesmoigna beaucoup de 
joye de me voir, et me fit beaucoup d'hon- 
nestes caresses. A toutes ces faveurs je demeu- 
ray froid comme une pièce ^ de glace, et ne 
fis qu'insister sur ma retraite : disant qu'on 
m'avoit ordonné de ne demeurer pas long 
temps à revenir, et que l'on avoit affaire^ de 
moy. Mais ce furent des paroles vaines, je fus 
toujours retenu par force, on me fit apporter 
des confitures, et l'on m'obligea d'en manger. 
Le chagrin que jetémoignois avoir ne fut pas 
expliqué en son vray sens. La belle cousine le 
prit pour une honneste crainte de déplaire à 
la personne que je servois, et creut qu'il y 
avoit quelque chose de severe en ma servi- 
tude. Là dessus elle me dit mille choses fort 
obligeantes, comme souhaitant que l'on me 
traitast avec plus de douceur, et meslant 
adroitement à ce discours quelques offres 
d'affection qui n'estoient point dés offres vul- 
gaires. Tout ce que je peus faire en deux 
heures, ce fut de me débarasser de cette con- 
versation ; et ma Maistresse qui sçavoit bien 

1 . Un morceau. 

2. Avoir affaire de, c'est, dans l'ancienne langue, jusque 
vers le milieu du dix-huitième siècle, avoir besoin de. Cette 
expression revient à tout instant chez les écrivains. 



Le Page disgracié. i^i 

compter le temps que j'y devois estre pour ne 
luy déplaire point, m'en fit porter la péni- 
tence. Après que j'eus vu la malade, et que 
je me fus chargé de ses remercimens, je vins 
retrouver ma Maistresse, et luy fis un fidèle 
et naïf rapport de toute cette grande courvée : 
mais elle eut bien de la peine à se payer de 
mes raisons, et tout ce que je peus faire pour 
l'apaiser, ce fut de luy promettre de ne l'aller 
jamais plus voir chez elle, et de feindre que 
j'estois malade pour me dispenser de l'accom- 
pagner le lendemain en cette visite \ comme 
sa cousine s'estoit promis. Pour rendre la 
chose plus vray semblable, il fut arresté que 
je me ferois tirer du sang^ le matin suivant, 
et que je ne sortirois point de ma chambre. 
La chose fut faite comme elle avoit esté 



1 . Nous remplaçons par le mot visite, que donne la pre- 
mière édition, le mot ville, qui se trouve dans la deuxième, 
et qui n'offre ici aucun sens. 

2. Le dix-septième siècle faisait de la saignée un abus 
vraiment meurtrier. Galien, le médecin grec du deuxième 
siècle, le plus beau nom d'ailleurs de la médecine antique 
après Hippocrate, était parti de ce principe que toutes les 
maladies provenaient des humeurs. En conséquence, la thé- 
rapeutique du moyen âge, aveuglément galénique, avait 
arboré pour unique méthode de guérison, d'une part la sai- 
gnée, qui arrêtait la pléthore, de l'autre la purgation, qui 
faisait évacuer les humeurs corrompues ou « peccantes ». 
L'usage de se faire saigner à certaines époques de l'année 
était même souvent prescrit par les règles monastiques. 
Mais, au dix-septième siècle, cela devint de la folie, du 
délire. Léonard Botal, médecin de Henri III, avait émis cet 
aphorisme : « Le sang, dans le corps humain, est comme 
l'eau dans une bonne fontaine : plus on en tire et plus il 
s'en trouve » , et, conformément à cette doctrine, on sai- 
gnait, on saignait sans cesse, on saignait toujours. Bouvard fit 



1^2 Le Page disgracié. 

arrestée;on me vint saigner, je me tins au lict 
fort tard , et ma Maistresse allant avec sa 
mère rendre une visite à sa tante, fit mes 
excuses à sa cousine : qui ne peut s'empescher 



saigner en un an quarante-sept fois Louis XIII, et l'obligea à 
prendre dans le même laps de temps deux cent quinze méde- 
cines et deux cent douze lavements (ou remèdes, suivant 
l'euphémisme mis à la mode un peu plus tard par la prude 
Mme de Maintenon). Richelieu, phtisique, sous le coup 
d'une pleurésie avec épanchement purulent, fut saigné cinq 
fois avant de mourir. Le Journal de la santé du roi Louis XIV, 
rédigé par ses premiers médecins Vallot, d'Aquin et Fagon, 
mentionne que le grand roi a, en un certain nombre d'an- 
nées, été saigné trente-huit fois et pris quinze cents à deux 
mille médecines purgatives, sans compter quelques centaines 
de dystères. L'apôtre fanatique de la saignée, qui rappelle 
trait pour trait le type du docteur Sangrado de Gil Blas, 
était Guy Patin, doyen de la Faculté de médecine de Paris, 
homme d'un esprit et d'une originalité incontestables, mais 
qui devait faire un bien mauvais médecin. Il faut voir avec 
quel enthousiasme il commente ce fameux vers de Joachim 
du Bellay : 

bonne, ô saincte, ô divine saignée ! 

« Nous guérissons nos malades après quatre-vingts ans par 
la saignée, dit-il, et saignons aussi fort heureusement les 
enfants de deux et trois mois. » Sa correspondance nous le 
montre saignant treize fois en quinze jours un enfant de sept 
ans ; il en saigne un de deux mois, un autre de trois jours ! 
Il fait saigner sa femme douze fois pour une fluxion de poi- 
trine; son fils vingt fois pour une fièvre; lui-même se fait 
saigner sept fois pour un simple rhume. Il rapporte des 
exemples semblables de plusieurs de ses confrères : M. Mantel 
saigné trente-deux fois pour une fièvre, M. Cousinot soixante- 
quatre fois pour un rhumatisme, M. Baralis onze fois en six 
jours, à quatre-vingts ans. Son illustre collègue Guy de La- 
brosse, le fondateur du Jardin des plantes, n'ayant pas con- 
senti à se laisser saigner à son lit de mort, il profère cette 
invective : « Le diable le saignera en l'autre monde, comme 
le mérite un fourbe, un athée ! » Dans le Bourgeois poli de 
François Pedoùe, opuscule très curieux et très instructif 



Le Page disgracié. 1^3 

de tesmoigner le déplaisir qu'elle receut d'ap- 
prendre mon mal, et de m'en envoyer promp- 
tement des marques. Dés que sa Tante et sa 
cousine furent parties de chez elle, elle m'en- 
voya le Page François avec d'honnestes com- 
plimens, et une fort belle escharpe pour por- 
ter le bras dont j'avois esté saigné. Je receus 
et respondis avec actions de grâces aux com- 
plimens, mais je refusay de prendre l'es- 
charpe, m'en excusant sur ce que je sçavois 
bien ne mériter pas un si beau présent, et 
disant que cela estoit si riche et si fort escla- 

quant aux mœurs de l'époque (reproduit dans les Variétés 
historiques et littéraires d'Edouard Fournier, t. IX, p. 145- 
213), on voit une pauvre femme très malade que le médecin 
oblige, malgré ses résistances désespérées, à passer par la 
saignée, et qui ne tarde pas à expirer. Mme de Sévigné écrit 
à sa fille (lettre 191): « Je me fis saigner hier du pied dans 
la vue de vous plaire. » Enfin, on se faisait saigner sous le 
moindre prétexte, pour se tirer de la plus légère difficulté 
mondaine, comme celle d'accompagner quelqu'un en visite, 
ainsi que le raconte ici Tristan. Voltaire fait remarquer que, 
dans presque toutes les anciennes tragédies, il est toujours 
question de se défaire d'un peu de mauvais sang. Dès cette 
époque, pourtant, plus d'une protestation s'élevait contre le 
terrible système des sectateurs de la doctrine de Galien, qui 
n'était elle-même que celle d'Aristote ; bientôt la découverte 
de la circulation du sang par Harvey, qui renversait complè- 
tement les théories baroques du médecin grec, dressa une 
nouvelle école en face de l'ancienne, si obstinément attachée 
aux antiques errements ; les saigneurs, ces meurtriers légaux, 
disparurent peu à peu. La littérature se mit, comme tou- 
jours, de la partie, et les sarcasmes de Boileau (dans l'Arrêt 
burlesque) et de Molière vinrent achever l'œuvre commencée 
par la réaction du bon sens. « Si vous ne faites saigner tout 
à l'heure votre fille, c'est une personne morte », faisait dire 
celui-ci au docteur Tomes dans V Amour médecin; et son con- 
frère Desfonandrès de répliquer : « Si vous la faites saigner, 
elle ne sera pas en vie dans un quart d'heure. » 



154 Le Page disgracié. 

tant que je ne l'oserois porter ; mais le Page 
tenoit ce discours pour une petite cérémonie, 
et dépliant l'escharpe me la passa autour du 
col, quelque honneste résistance que j'y ap- 
portasse. Sur ces entre-faites, un carosse entra 
dans la cour où nous estions, et maMaistresse 
qui estoit à la portière, vit fort bien le Page 
de sa cousine, et l'escharpe qu'il m'attachoit. 
De vous dire ce que je devins à sa veuë, c'est 
une chose du tout impossible, mais je vous 
puis bien asseurer que je fusse mort alors 
subitement, si l'on pouvoit mourir de douleur 
et de honte. 

Aussi-tost je m'avançay du costé qu'elle de- 
voit descendre, afin de luy présenter la main, 
mais elle ne voulut point se servir de moy, et 
lors que je pensay la suivre en son apparte- 
ment afin de me justifier, elle commanda 
qu'on fermast la porte. Tellement que sans 
avoir fait aucune faute, je me vis puny d'un 
supplice épouventable. Je ne perdis point tou- 
tefois l'espérance de fléchir cette belle inhu- 
maine, et tirant conseil en ma confusion d'un 
assez bon proverbe qui porte que cjui qaite la 
partie la pert, je me résolus à me tenir toute 
l'aprés disnée jusqu'au soir à la porte du ca- 
binet de ma Maistresse. Sa favorite en sortit 
quelque temps après, et me voyant sur le 
degré posé comme un terme, elle me dit en 
passant que je ne m'affligeasse pas, et que 
nous avions à gouverner un esprit assez diffi- 
cile, et qu'il faloit gaigner par adresse et par 
patience; et lorsqu'elle vint à rentrer dans ce 
Temple qui m'estoit clos, elle me promit en- 



Le Page disgracié. i^s 

core de m'y favoriser de ses suffrages. Envi- 
ron une heure et demie après, ce bon Génie, 
qui m'avoit si généreusement offert ses con- 
seils et son assistance, entrouvrit la porte 
pour passer vers l'appartement de la Dame de 
la maison, et sortant brusquement me fit 
signe que j'entrasse dans le cabinet. Ma Mais- 
tresse y estoit demeurée toute seule, et je ne 
pouvois mieux prendre mon temps pour faire 
l'effort qui me remit en ses bonnes grâces. Je 
l'experimentay à l'abord fort severe, mais 
l'aspreté de son cœur fut à la fm adoucie par 
la force de mes protestations, et par la quan- 
tité de mes larmes. La première chose qu'elle 
me dit en me repoussant de la main, comme 
je me jettois à ses pieds pour luy demander 
pardon, fut à peu prés en ces paroles : Qvtoyj 
méchant, avez-vous bien Li hardiesse de vous présen- 
ter devant mes yeux^ après la trahison que vous 
m^ avez faite ^ avez-vous quelque autre sorte d'infi- 
délité à commettre qui vous donne ainsi l'impudence 
de me desnier la dernière^ pouviez-vous en estre 
mieux convaincu? voulez-vous reprocher^ mes yeux 
qui l'ont veué, et me faire passer cette vérité pour 
quelque vaine illusion ? n'estes-vous pas devenu pu- 
kiquement l'esclave enchaisné de ma cousine? qu'a- 
vez-vous fait de l'escharpe qu'elle vous vient d'en- 
voyer? ce n'est pas une faveur à vous faire honte, 
puisque vous faites gloire de la servir en me desobli- 
geant au dernier point ? 

I. Synonyme ici de : récuser. Régnier a dit dans le 
même sens (édit. E. Courbet, Satyre XIII, p. io6) : 

Moy-mesme, qui ne croy de léger aux merveilles. 
Qui reproche souvent mes yeux et mes oreilles... 



156 Le Page disgracié. 

Je laissay passer toute cette impétuosité, 
puis quand elle m'eut fait ces reproches, je luy 
soustins hautement que j'estois innocent de 
toutes ces choses, et luy fis tant de sermens 
que je ne trempois point dans cette pratique, 
que cet esprit revint enfin. Le soupçon s'estoit 
rendu bien fort en son ame, mais les marques 
de l'affliction qu'il me donna furent assez 
fortes pour le destruire. Bien loin que la 
bonne volonté qu'elle avoit pour moy diminuast 
par cette avanture. elle s'augmenta de beau- 
coup ; mon amour outragée à tort leva tout à 
fait le masque, et me fit dire à ma belle Mais- 
tresse ce que je luy avois celé de ma naissance 
jusqu'alors; elle apprit ce jour-là comme 
j'étois nay Gentil-homme, et dans quels hon- 
neurs j'avois esté eslevé. De plus, comme la 
jeunesse est audacieuse et foie, tenant bien 
souvent pour des biens solides les biens qu'elle 
ne possède qu'en espérance, j'osay l'asseurer 
qu'avant qu'il fut trois mois je la viendrois 
demander en mariage à ses parents, avec un 
équipage, et un esclat qui seroit esgal à ceux 
des plus grands d'Angleterre. Et j'estois si 
simple de me promettre toutes ces prosperitez 
sur la parole de l'Alchimiste que je ne revis 
plus jamais •. Cependant ma Maistresse fut 

I. Ainsi, ce « philosophe » dont l'attente du retour fut 
pendant plusieurs années l'hallucination persistante et le cau- 
chemar de notre adolescent, Tristan ne devait pas le revoir ! 
Celui-ci avait eu affaire sans aucun doute à un charlatan ou 
à un escroc qui s'était tiré comme il avait pu d'un mauvais 
pas. La France foisonnait alors d'aigrefins qui tentaient de 
donner le change au public sous les noms d'astrologues, de- 
oins, prophètes, magiciens, enchanteurs, etc., et contre les- 



À 



Le Page disgracié. 157 

toute persuadée de mon mérite et de ma for- 
tune à venir, et s'imprima si bien l'opinion 
que je luy en avois donnée, qu'elle ne fit plus 
aucun scrupule de s'abandonner à m'aymer, 
ne me regardant pas seulement comme un 
domestique ' agréable, mais me considérant 

quels Louis XIV se vit forcé, en 1682, de lancer un édit 
portant peine de bannissement. Cyrano de Bergerac, ami de 
Tristan, pour lequel il professe une admiration sans bornes, 
le nommant un « héros », « le seul poète, le seul philoso- 
phe, et le seul homme libre » que possède la terre, et qui 
avait lu Le Page disgracié à son apparition, en 1643, ra- 
conte, dans un des passages les plus étranges de son Voyage 
à la lune (Biblioth. Gauloise, p. $2 à 55), que le mystérieux 
philosophe, rencontré par lui dans cette planète, lui déclara 
qu'il était le « démon de Socrate » , « qu'il avoit, depuis la 
mort de ce philosophe, gouverné et instruit, à Thèbes, Epa- 
minondas; qu'ensuite, étant passé chez les Romains, la jus- 
tice l'avoit attaché au parti du jeune Caton; qu'après sa 
mort, il s'étoit donné à Brutus » ; que, plus tard, il apparut 
à Cardan, vit Corneille Agrippa, l'abbé Trithème, le docteur 
Faust, « une certaine cabale de jeunes gens que le vulgaire 
a connus sous le nom des chevaliers de la Rose-Croix » , 
Campanella ; qu'il fréquenta en France La Mothe le Vayer et 
Gassendi, et qu'ayant rencontré Tristan L'Hermite, et appré- 
hendant qu' « une vertu si haute... ne fût pas reconnue », il 
tâcha de lui faire accepter trois fioles ; « mais il les refusa 
avec un dédain plus généreux que Diogène ne reçut les com- 
plimens d'Alexandre » . Cette interprétation de l'identité du 
« philosophe » est curieuse, mais passablement bizarre, on 
en conviendra. 

I . Du moyen âge jusqu'au dix-septième siècle, le terme 
domestique n'a pas signifié seulement serviteur, au sens 
habituel et vulgaire du mot, mais se disait (conformément 
à son étymologie latine) des individus attachés à une 
grande maison, même quand ils étaient ge.ntilshommes et 
que les fonctions étaient importantes. Clément Marot, Bona- 
venture des Periers, Rabelais, Ronsard, Joachim du Bellay, 
Mairet, Sarazin, Segrais, etc., pour ne citer qu'un petit 
nombre d'écrivains illustres ou distingués de l'ancien temps, 
étaient domestiques de quelque prince, grand seigneur, car- 



158 Le Page disgracié. 

mesme comme quelque Seigneur déguisé, qui 
la devoit bien-tost espouser. Depuis cette con- 
férence nous en eusmes beaucoup d'autres 
agréables et secrettes, et ce qui faillit à me 
perdre, c'est qu'à la faveur de nos espérances 
imaginaires elle fit esclater de là en avant une 
affection trop visible. 



CHAPITRE XXXII 

COMME LE PAGE DISGRACIÉ FUT EMPOISONNÉ. 



Depuis ce jour qui me fut heureux et mal- 
heureux tout ensemble, ma Maistresse s'avisa 
de mille inventions pour faire que je fusse 
incessamment en sa présence; elle ne prit plus 
la peine de donner des commissions à son 
Escuyer, afin que j'eusse lieu de la servir à 
table; elle luy commanda d'authorité absolue 
de me laisser exercer sa charge, et cet homme 
si mal traité par cette belle se résolut à s'en 
venger par ma mort. Un soir que je ne m'es- 
tois pas trouvé à l'heure du souper, m'estant 
arresté trop longtemps vers le logis où devoit 
arriver le Philosophe, et qu'on m'avoit apporté 



dinal. Un passage du Fureîiriana (sic) (p. 211) fait bien 
comprendre le sens de ce mot : « Je ne trouve rien de plus 
dur pour un gentilhomme, disoit M. le duc de ***, que de se 
voir devant moy, qui ne suis pas d'une plus noble extraction 
que luy, debout, et le chapeau bas pour recevoir mes ordres 
et essuyer le plus souvent mes mauvaises humeurs. » 



Le Page disgracié. 1^9 

à manger en ma chambre, je fus tout estonné 
qu'après avoir avalé tant soit peu d'une salade 
qu'on m'avoit servy, je sentis une estrange 
cuisson dans ma gorge, et dessus ma langue, 
les lèvres me devindrent enflées, et la fièvre 
me saisit du mesme temps. Ce prompt et vio- 
lent effet ne laissa personne en doute que je 
n'eusse avalé quelque poison, et ceux qui 
avoient interest à ne l'avouer pas si franche- 
ment que les autres, disoient au moins qu'il 
s'estoit fortuitement trouvé quelque aragnée > 
parmy les herbes de la salade. Cependant il 
falut recourir aux remèdes : on me fit avaler 
de l'huile tiède, afin de m'exciter à vomir. 
Mais comme le Médecin de la maison me 
voulut présenter dans une cuilliere je ne sçay 
quelle espèce d'antidote, j'allay me ressou- 
venir qu'il me restoit encore de la poudre 

I . La première édition écrit : araignée. On disait indiffé- 
remment, à cette époque, aragne et araigne, aragnée et arai- 
gnée. — Quant à la croyance à la nocuité venimeuse de cet 
insecte, elle était alors à peu près générale ; ce préjugé ne 
s'atténua, sans disparaître complètement, que vers la fin du 
dix-huitième siècle, du temps de l'astronome Lalande, qui, 
si l'on en croit G. Peignot (Le livre des singularités, 1841, 
p. 173), « courait après les araignées, les prenait délicate- 
ment, et, malgré l'agitation de leurs pattes, les portait à sa 
bouche, les suçait, les savourait et les avalait avec une déli- 
cieuse sensualité » . On trouvera dans le livre de Salgues : 
Des erreurs et des préjugés, et dans le Dictionnaire infernal 
de CoUin de Plancy, une foule d'histoires tragiques ou comi- 
ques relatives à l'insecte cher à Pellisson. « Au reste, con- 
clut Collin de Plancy, l'araignée a de quoi se consoler de 
notre horreur et de nos mépris. Les nègres de la côte d'Or 
attribuent la création de l'homme à une grosse araignée 
qu'ils nomment anansié, et ils révèrent les plus belles arai- 
gnées comme des divinités puissantes. » 



i6o Le Page disgracié. 

merveilleuse du Philosophe, et je ne voulus point 
prendre d'autre contre-poison. Si tost que j'en 
eus pris trois ou quatre grains, j'en ressentis 
promptement le miraculeux effet, et le venin 
quitta la place à cette vertueuse' composition. 
Je demeuray seulement lassé du grand effort 
que j'avois fait, et les lèvres aucunement 
enflées et noires, ce qui m'obligea de garder 
la chambre; car je ne me pouvois résoudre à 
me produire devant ma Maistresse en un si 
désagréable estât : mais elle ayant appris 
cette avanture, ne diff"era gueres à me venir 
voir. Elle fit semblant de se vouloir aller pro- 
mener avec sa favorite sur une grande terrasse 
qui estoit auprès de ma chambre, et de là 
s'introduisit à me venir voir, pour me con- 
soler de cette disgrâce et me tesmoigner com- 
bien elle y prenoit de part. Je ne pus gueres 
luy répondre que des yeux, à cause de l'in- 
commodité qui me restoit, el les siens me 
repartirent souvent avec des larmes. Ensuite 
de cette visite, elle vouloit faire faire une 
exacte et rigoureuse recherche de ce manifeste 
empoisonnement, fulminant contre les au- 
theurs de ce malheureux attentat : mais sa 
favorite plus judicieuse que elle ny moy, la 
détourna de ce dessein, luy faisant connoistre 
que cette recherche seroit vaine, et qu'elle ne 
serviroit qu'à faire découvrir des choses qu'il 
estoit besoin de tenir cachées. Le meilleur 

I. Cette épithète est simplement synonyme ici du mot 
« efficace », au sens où les Italiens aujourd'hui encore 
emploient virtu et virtuoso (du latin virtus, qui vient de v/V, 
homme). 



Le Page disgracié. i6i 

pour nous fut de dissimuler ce crime, et d'em- 
pescher mesme que ce bruit ne vint jusqu'aux 
oreilles de la bonne mère. Durant cette ^ indis- 
position ma belle Maistresse m'envoya de son 
cabinet quantité de confitures, et commanda 
toujours à sa favorite de m'apporter à manger 
elle-mesme des plats qu'on îuy avoit servis, 
et pour me tesmoigner davantage la tendresse 
de son amour, elle me vint apporter un soir 
pour me régaler une quantité de petits Bijous 
de pierrerie avec un brasselet de ses cheveux 
qui avoit pour fermoir une table d'emeraude 
fort belle, que j'acceptay plutost en considé- 
ration de la main qui me les donnoit, que 
pour l'estime de leur richesse, faisant peu 
d'estat de toutes ces besongnes de prix, lors 
que je songeois aux immenses thresors que 
j'attendois du Philosophe. Aussi piqué de 
vanité, et souhaitant de respondre bien-tost 
prodigalement aux liberalitez de ma Mais- 
tresse, je ne passois gueres de jours sans 
envoyer deux ou trois fois chez le marchand, 
où ce merveilleux homme se faisoit attendre, 
et je commençois d'estre en peine de ce qu'il 
ne se rendoit point à Londres au temps qu'il 
m'avoit promis, veu qu'il y avoit plus de 
trois semaines que j'avois marqué le logis. 

I. Petite, ajoute la première édition. 



u Page disgracié. 



[62 Le Page disgracié. 



CHAPITRE XXXIII 

LE PARTEMENT ^ DU PAGE DISGRACIÉ AVEC SA 
MAISTRESSE, ET COMME IL RECEUT UNE LETTRE 
DE SA COUSINE. 



La mère de ma Maistresse n'estoit venue à 
Londres que pour y voir la décision d'un 
grand procez, et toutes ses affaires estant 
faites elle se délibéra de s'en retourner en une 
de ses maisons, qui est un superbe chasteau 
situé sur le bord d'un ruisseau vers la fron- 
tière d'Escosse, et je fus tout surpris un soir 
que la favorite de ma Maistresse me vint 
avertir qu'il falloit se tenir tout prest pour 
partir le lendemain. 

Cette nouvelle me troubla fort, je ne pou- 
vois me séparer de ma Maistresse de la moindre 
distance du monde sans mourir, et je ne pou- 
vois aussi m'éloigner sans beaucoup de diffi- 
culté du lieu où reposoit l'espérance de mes 
richesses imaginaires. Je n'avois pas la force 
de demander à demeurer, et n'estois point 
capable de partir sans une extresme mélan- 
colie. Enfin le plus fort l'emporta, je me mis 
en carrosse avec ma Maistresse, après avoir 
laissé toutesfois des ordres et de l'argent, afin 
qu'on me vint avertir quand le Philosophe 

- I. Le départ. Terme vieilli. 



Le Page disgracié. 163 

Chimique seroit venu. Je ne vous ay point dit 
avec quels empressemens la cousine de ma 
Maistresse s'informa de moy tout le temps 
que je fus malade, ny combien de fois elle 
envoya son Pageànostre logis, sans qu'il pût 
trouver moyen de me voir à cause des pré- 
cautions qu'on y apportoit; je vous diray 
seulement que dés que nous fusmes sortis de 
la ville, un homme à cheval coUrut après 
nous, dont le visage n'estoit connu d'aucune 
personne de nostre train. Ce courrier s'in- 
forma tout haut d'un jeune garçon François 
qui devoit estre dans cette troupe, disant qu'il 
avoit un paquet de lettres à luy donner qui 
venoient nouvellement de France. Je l'entendis 
de la portière où j'estois, et luy fis signe que 
c'estoit à moy qu'il devoit donner le paquet, 
tirant en mesme temps de ma poche quelque 
pièce d'or pour le recompenser de sa peine. Il 
me donna les lettres, et le carrosse s'étant 
arrêté par le commandement de ma Maistresse, 
il me dit que c'estoient des nouvelles de con- 
séquence qu'on luy avoit fort recommandées, 
et qu'il viendroit jusqu'à la disnée ' pour 
apprendre si j'aurois rien à luy commander 
là dessus. A ces paroles mon cœur fut tout 
soulevé de joye, je crus que c'estoit absolu- 
ment mon Philosophe qui estoit venu, et dont 
on me donnoit avis, et je fus sur le point de 
faire instance à ma belle Maistresse de me 
faire donner le cheval d'un de ses domestiques 
qui prit* ma place, attendant que j'allasse 

1 . Lieu où l'on s'arrête en voyage pour dîner. 

2. Ce verbe doit s'entendre au conditionnel. 



164 Le Page disgracié. 

faire un tour jusqu'à Londres. Ma Maistresse 
s'apperceut bien de mon inquiétude, et por- 
tant avec peine mon impatience, me com- 
manda d'ouvrir mes lettres : je ne tarday 
gueres à luy obeïr, et les ayant dépliées je les 
parcourus de la veuë en un moment, et devins 
tout pasle à cette lecture. Ma Maistresse s'en 
apperceut, et me demanda quelle mauvaise 
nouvelle j'avois reçue, qui me changeoit ainsi 
le visage : mais je luy repartis avec beaucoup 
de couleur qui venoit d'une jeune honte, que 
c'estoit des lettres de ma mère, qui estoit un 
peu indisposée. Comme j'eus replié ma lettre 
pour [la] ' serrer diligemment, cette belle en 
voulut lire le dessus, pour voir la manière du 
caractère, ou pour connoistre quelles qualitez 
on me donnoit : je luy presentay librement, 
et dés qu'elle eut veu le dessus, elle se douta 
aussitost de ce qu'il pouvoit y avoir dedans, 
et de la part dont elle venoit. Cependant elle 
me [la] * rendit, et dissimula adroitement le 
soupçon qu'elle en avoit pris. Pour me sur- 
prendre toutefois, et vérifier mieux mon infi- 
délité, elle me demanda toujours de fois à 
autre quelque chose touchant cette lettre, 
tantost d'où elle estoit dattée, puis quelle 
estoit Tindisposition de ma mère, et quelles 
autres nouvelles elle me mandoit de celles 
que je pouvois luy dire avec bien sceance ; à 
tout cela je respondais avec trouble et con- 
fusion, ma rougeur redoublant toujours, et la 
peine où ma Maistresse me mettoit par ses 

I . Pronom rétabli d'après la première édition. 
2 Même observation. 



Le Page disgracié. i6s 

interrogations fut si grande, qu'elle en eut 
pitié, reconnoissant bien que c'estoit me mettre 
à la torture que de parler sur ce sujet. Enfin 
nous arrivasmes en un certain chasteau, où le 
disner nous attendoit; et en attendant que 
Ton mit sur table, je demanday une escritoire 
et du papier au dépensier ' pour renvoyer 
avec response le messager qui m'avoit suivy. 
Comme j'escrivois en secret dans une chambre 
écartée, ma Maistresse me vint surprendre, 
[et] ^ ne me donnant pas le loisir de serrer la 
fettre qui estoit ouverte sur la table, elle 
trouva qu'elle estoit ainsi. 

fay créa vous avoir assez tesmoignê mon affec- 
tion pour mériter de vous quelques marques de res- 
sentiment. Cependant j'ay languy huict jours en 
attendant de vos nouvelles, sans avoir eu le bien d'en 
apprendre; j'avois à souhaitter que vous m'' eussiez 
esté toujours invisible, comme vous l'estes à tous 
mes gens, et que je n'eusse pas conceu les espérances 
qui m'ont trompée. Si vostre silence pour moy est 
affecté ne le rompez point, mais s'i7 est forcé par 
quelque rigueur estrangere, cherchez les moyens de 
me faire sçavoir de vos nouvelles, ou trouvez ceux 
de me venir voir, puis que je suis avec passion, 

Vostre affectionnée servante, 
et meilleure amie. 

Ma Maistresse leut cette lettre avec un peu 
d'émotion, y reconnoissant d'abord l'affection 

1. L'homme chargé de la dépense de la maison, l'éco- 
nome , 

2. Conjonction ajoutée d'après la première édition. 



i66 Le Page disgracié. 

de sa cousine; mais comme elle n'y vid point 
de marques que j'eusse de grandes intelli- 
gences avec elle, elle ne me fut pas difficile à 
satisfaire ; tout ce dont elle se plaignoit, c'est 
que je ne luy eusse pas découvert la chose, et 
qu'au contraire je luy eusse déguisé ce mys- 
tère avec des mensonges. A ces reproches, 
j'opposay la révérence que j'estois obligé de 
porter à toutes celles de son sexe, et cette sage 
et inviolable discrétion que les honnestes 
gens^ ont accoustumé de conserver pour les 
Dames, tellement qu'elle receut cette excuse, 
et m'ordonna seulement pour pénitence d'écrire 
ces mots à sa cousine : 

Responce du Page disgracié à la cousine 
de sa Maistresse. 

Encore que vostre mérite soit rare, et que vos 
bontez pour moy soient grandes, je vous supplie trés- 

I . Honnestes gens, expression synonyme d'honnête homme, 
dont on connaît le sens au dix-septième siècle : homme bien 
élevé, de bonne compagnie, qui sait vivre. « Le vrai hon- 
nête homme, dit La Rochefoucauld, est celui qui ne se pique de 
rien. » (Edit. des Grands Ecrivains, 1. 1, p. m.) La Bruyère, 
de son côté, le définit ainsi : « L honnête homme tient le mi- 
lieu entre l'habile homme et l'homme de bien, quoique dans 
une distance égale de ces deux extrêmes. » (Edit. des Grands 
Ecrivains, t. II, p. 99). Ces définitions prouvent que l'idée 
associée alors à celle de 1' « honnête homme » n'était pas 
exempte d'une pointe de machiavélisme ; droit et adroit, au- 
rait-on pu dire de lui en général, comme J.-J. Rousseau l'a 
dit au siècle suivant de son ami Duclos. Ce polisson de Bau- 
tru, que Tallemant et Bayle nous dépeignent d'une façon si 
amusante, n'est-il pas allé jusqu'à prétendre qu' « honnête 
homme et bonnes mœurs ne s'accordaient guère ensemble « ! 
On trouvera d'intéressants développements sur ce sujet dans 



Le Page disgracié. 167 

humblement de ne vous estonner pas si les ressenti- 
mens que j'en témoigne sont médiocres : La Mais- 
tresse que je sers est telle qu'elle m'oste tout moyen 
comme tout loisir d'y respondre. C'est pourquoy 
vous me feriez en vain l'honneur de m'obliger par 
tant de soins, puis qu'à peine je me trouve capable 
de prendre assez de temps pour vous escrire que je 
suis, 

Votre très-humble serviteur. 

Ainsi l'expédition du courrier fut faite, et 
ma Maistresse eut la malice de vouloir que je 
[le] ^ depeschasse devant elle, soit pour obser- 
ver si je l'entretiendrois long-temps, ou pour 
avoir la satisfaction de voir le mespris que je 
faisois de ce message. 



CHAPITRE XXXIV 

LES PRÉSENS QUE LE PAGE DISGRACIÉ RECEUT DE 
LA PART DE SA MAISTRESSE, AINSI QU'lLS FAI- 
SOIENT VOYAGE ENSEMBLE. 



Nous continuasmes paisiblement nostre 
voyage ; et durant ce temps j'entrepris de con- 
ter à ma Maistresse tout ce que j'avois leu de 

L'honnête homme, ou l'art de plaire à la cour, 163 1, par 
Faret (dont son ami Saint- Amant a si malicieusement fait 
rimer le nom avec celui de cabaret), et dans les œuvres du 
chevalier de Méré, qui s'est efforcé de réaliser en sa personne 
le type si subtilement étudié par lui. 

I . Pronom suppléé d'après la première édition. 



i68 Le Page disgracié. 

l'Astrée'. Personne n'ignore que c'est un des 
plus sçavans, et des plus agréables Romans qui 
soient en lumière, et que son illustre Autheur 
s'est acquis par là une réputation merveilleuse. 
J'en entretenois tous les jours cinq ou six 
heures ma Maistresse sans que ses oreilles en 
'fussent fatiguées, non plus que celles de sa fa- 
vorite, et c'estoit un charme dont j'endormois 
la mère et une de ses confidentes, afin qu'elles 
ne peussent prendre garde aux œillades que 
nous [nous]* lancions, et aux petits mots que 
nous nous disions souvent à l'oreille. Cepen- 
dant l'Escuyer qui m'avoit empoisonné, et qui 
poussoit souvent son cheval par curiosité de- 
vant la portière où j'estois, enrageoitde toute 

1 . c'est-à-dire seulement la première et la seconde par- 
tie, publiées en 1610 et en 16 12. La troisième ne parut 
qu'en 16 19, et la quatrième et la cinquième (celle-ci rédigée 
à l'aide des notes laissées par l'auteur) ne furent imprimées 
qu'après la mort de d'Urfé (1625), par les soins de son se- 
crétaire Baro. VAstrée devait nécessairement consolider le 
lien entre le jeune page et la charmante Anglaise, comme le 
roman de Lancelot entre Paolo Malatesta et Francesca di 
Rimini; ce livre n'est-il pas en effet, suivant le mot de 
Henri IV, qui lut le premier volume, paru l'année même de 
sa mort, le bréviaire des amoureux? Bien peu de gens au 
dix-septième siècle sont restés insensibles aux aventures 
d'Astrée et de Céladon, et l'ouvrage de d'Urfé a exercé une 
influence considérable sur la littérature et sur les moeurs de 
cette époque : une rénovation sociale et littéraire complète 
se rattache à lui, et il domine véritablement tout le siècle. 
Si, de nos jours, on ne lit plus guère VAstrée, qui malgré 
tout reste un grand livre, c'est moins par suite du change- 
ment des modes et des goûts qu'à cause de l'excessive diffi- 
culté de se procurer cet ouvrage, très rare et très coûteux, 
et auquel une réimpression bien faite redonnerait, nous en 
sommes convaincu, un regain assuré de succès. 

2. Première édition. 



Le Page disgracié. 169 

sa force d'appercevoir Testât de ma gloire, et 
de la bonne intelligence où j'estois avec cette 
belle Maistresse, qu'il adoroit secrètement, et 
dont il n'estoit point favorisé. Je luy voyois 
souvent lever les yeux au Ciel, et faire d'es- 
tranges grimaces, et quoy que je m.e doutasse 
bien que c"estoient autant d'imprécations qu'il 
faisoit pour moy, je ne me pouvoisempescher 
d'en rire. Un soir que nous estions arrivez au 
giste • en un certain chasteau qui appartenoit 
à un des parens de la maison, et où nous de- 
vions séjourner deux ou trois jours, un garçon 
irlandois du logis qu'on m'avoit donné pour 
me servir, me vint avertir qu'on avoit fait ap- 
porter à ma chambre une maie qui n'estoit 
point à moy, me demandant si je voulois per- 
mettre qu'il la receut ; et comme j'estois en 
peine de ce que ce pouvoit estre, la favorite 
de ma Maistresse nous entendit, et me dit en 
riant que je ne trouvasse point [cela^ ' estrange, 
et que c'estoient des hardes qui appartenoient 
à un de ses meilleurs amis. Je luy fis beau- 
coup de civilitez sur cette déclaration, et com- 
manday aussi tost à mon valet de prendre le 
soin de cette valise ; mais comme je me fus 
retiré pour m'aller coucher, cette mesme 
personne m'en envoya les clefs, et me fit dire 
que tout ce qui estoit dans ma chambre estoit 
à moy. Je me trouvay tout surpris à cette nou- 
velle, et voulus voir quelles estoient ces hardes 
dont je ne me souvenois point : j'ouvris aussi 
tost le coffre et trouvay dedans deux habits 

1 . L'étape où l'on couche en voyage. 

2. Première édition. 



lyo Le Page disgracié. 

fort beaux et pliez bien proprement avec leur 
petite oye ' fort esclatante ; je défis encore plu- 
sieurs paquets, où il y avoit une quantité de * 
linge, et dans une boëte quarée qui estoit de 
celles qu'on fait en la Chine, couverte de laque 

1 . La petite-oie, c'est ce qu'on retranche d'une oie quand 
on la prépare pour la faire rôtir : la tête, les bouts d'ailes, 
le gésier, le foie, les pattes, etc., en un mot, les abatis. Par 
comparaison et par extension, on a appliqué ce terme aux 
accessoires nécessaires pour le complément de la toilette 
masculine : le cordon de chapeau, les gants, les rubans, les 
dentelles, les plum.es, les aiguillettes, le nœud de l'épée, les 
iarretières, les ornements des bas, etc. Enfin, en poursuivant 
dans cet ordre d'idées, on est arrivé à faire aussi cette ex- 
pression synonyme de menues faveurs amoureuses, de baga- 
telles auxquelles on s'amuse à la porte, — en attendant l'ou- 
verture de celle-ci, et le grand jeu. La petite-oie revient 
souvent, avec ces différents sens, et même avec l'acception 
générale de prélude et de diminutif, chez les écrivains du 
dix-septième siècle ; bornons-nous à deux exemples. 

On résista tout autant qu'il faioit 
Ny plus ny moins, ainsi que chaque Belle 
Sçait pratiquer, pucelle ou non pucelie; 
Au demeurant, je n'ay pas entrepris 
De raconter tout ce qu'il obtint d'elle : 
Menu détail, baisers donnez et pris, 
La petite oye; enfin ce qu'on appelle 
En bon François les préludes d'A-mour, 

lit-on dans La Fontaine {L'Oraison de saint Julien, Biblioth. 
Elzévir., t. II, p. 8^), et le passage suivant de Bussy-Rabutin 
{Histoire amoureuse des Gaules, Bihlïoxh. Elzévir., t. III, p. 376) 
précise encore davantage la chose : « Caderousse... tâcha de 
profiter de sa bonne fortune. Mademoiselle de Toussi avoit 
au moins autant d'impatience que lui de le satisfaire, mais 
elle avoit les raisons du tablier, qui est un obstacle terrible 
pour les amants, c'est-à-dire qu'elle appréhendoit de devenir 
grosse. Hors de cela, elle lui accorda, après deux ou trois 
conversations, tout ce qu'une fille peut accorder honnête- 
ment à un homme, et // fut maître de ce que nous appelons 
en France la petite oie. » 

2. La première édition ajoute ici l'adjectif: beau. 



Le Page disgracié. 171 

luisante et d'or, je trouvay des bouteilles ma- 
gnifiques d'essence et de poudre de senteur ; 
parmy ces choses je découvris une boëte de 
pourtraict couverte de diamans, dans laquelle 
estoit représentée la Divinité que j'adorois, 
et le pourtraict Tétoit' ' couvert d'un petit pa- 
pier fin, plié en quatre, dans lequel je trouvay 
ces mots : 

•■ 
Si vous considérez ce présent par sa seule valeur, 
vous n'en ferez gueres d'estit; mais si vous prenez 
garde en le recevant à l'affection de celle qui vous 
l'envoyCy vous ne le mépriserez pas ; portez ces choses 
pour l'amour de moy, qui veut tousjours porter vostre 
image dans mon âme. 

Ce billet n'estoit point signé, mais il estoit 
accompagné d'un certain chiffre que je con- 
noissois, et que ma Maistresse avoit gravé 
cent fois devant moy sur les vitres de la fenes- 
tre avec la pointe d'un diamant ^ Je baisay 
long-temps et l'escriture et ce ^ pourctrait, et 
fus tout émeu du ressentiment d'une amour 
que je reconnoissois si soigneuse et si tendre. 
Cependant comme on ne trouve pas les roses 
sans espines, je ne pus gouster entièrement 

1 . Première édition. 

2. Cette façon de graver un chiffre ou une devise sur les 
vitres de la fenêtre d'une salle a été fort pratiquée du moyen 
âge au dix-septième siècle, et l'on connaît les deux petits 
vers mémorables écrits par François l" sur une des fenêtres 
du château de Chambord : 

Souvent femme varie : 
Bien fol est qui s'y fie. 

3 . Première édition : le. 



172 Le Page disgracié. 

cette joye, sans quelque espèce de desplaisir, 
m'inquietant pour lors plus que jamais du re- 
tardement du Philosophe, dont je souhaittois 
l'arrivée avec passion, afin de l'obliger à 
me faire part de ses excellens secrets pour 
avoir après le moyen de me ressentir des ge- 
nerositez de ma Maistresse, et faire aussi de 
grandes liberalitez à sa favorite. 



CHAPITRE XXXV 
d'une favorable nuict ou le page disgracié 

RECEUT d'autres GAGES DE l'aFFECTION DE 
SA MAISTRESSE. 



Dés que ma Maistresse me peut estre visible, 
je ne manquay pas de m'en approcher, pour 
îuy rendre de très humbles grâces de ses pre- 
sens, mais elle me ferma la bouche dés que je 
commançay d'en parler, de peur que je fisse 
souffrir sa modestie, ou que cela ne me don- 
nast quelque espèce de confusion. J'admiray 
dans cette généreuse discrétion ces sentimens 
d'ame bien née, et depuis j'ay fait là-dessus 
des reflections qui ne sont point à la gloire de 
ces Grands, qui ne considèrent qu'eux-mesmes 
et leur vanité, lors qu'ils font quelque ' libe- 
ralitez : et qui départent souvent des biens- 

I . Première édition : quelques. 



Le Page disgracié. 173 

faits sans obliger parfaitement ceux qui les 
reçoivent'. Après avoir receu beaucoup d'im- 
portunitez ils donnent une espèce de pain 
meslé de pierres, et qui seroient bien faschez 
de ne point affliger par leur insolence ceux 
qu'ils^ prétendent gratifier par vanité. 

Ma Maistresse passa presque tous les jours 
sans vouloir prester l'oreille aux choses que 
je pensois luy dire tout bas, et me fit tous- 
jours connoistre que je ne luy pouvois rien 
dire sur cette matière, sans luy donner trop 
de confusion ; enfin je vainquis sa résistance 
en luy faisant signe que je luy voulois parler 
de son pourctrait, qui estoit d'une minature^ 
excellente, et où le peintre avoit employé tout 
son art, à faire connoistre que sa beauté ne 
pouvoit estre jamais flatée. Nous eusmes de 
grands discours sur ce sujet, qui fut tous- 
jours un combat entre mon amour et sa mo- 
destie; mais son honneste retenue fut con- 
trainte de se rendre, et de laisser triompher 
mon zèle, et ne me pouvant alors faire une fa- 
veur plus grande, elle me donna sa main à 
baiser, faisant semblant de la vouloir mettre 
contre ma bouche pour me faire taire. 

Cependant tous ceux de la maison, excepté 
l'Escuyerqui me haissoit fortement*, venoient 

1 . Tel donne à pleines mains qui n'oblige personne. 
La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne, 

a dit CoRNEtLLE (Le Menteur, acte I, scène i). 

2. Rectifié d'après la première édition, tandis que la 
deuxième porte : ceux qui, non-sens manifeste. 

3. On n'a jamais dit : minature. C'est donc une faute 
d'impression pour : miniature. 

4. Première édition : secrètement. 



174 ^^ Page disgracié. 

considérer l'habit neuf que j'avois pris ce jour 
là, et me trouvant si bien vestu me demandoient 
le nom de mon tailleur, et s'il estoit Anglois 
ou François, ce que m'avoit cousté ma petite 
oye, et beaucoup d'autres choses, à quoy 
j'avois grand peineàrespondre. Ma Maistresse 
et sa Favorite mesme se mesloient aussy de 
m'en dire quelque chose, pour faire croire 
aux autres qu'elles n'en estoient pas mieux 
informées, mais elles ne m'en disoient qu'un 
mot en passant. 

Le soir de devant le jour de nostre départ 
de ce beau Chasteau, où nous avions esté traitez 
avec beaucoup de magnificence, ma Maistresse 
se retira de fort bonne heure, se trouvant fati- 
guée des complimens qu'elle avoit receus de 
tous les Nobles du voisinage : et possible 
qu'elle faisoit scrupule en ma faveur d'escou- 
ter plus long-temps quelques Seigneurs qui la 
cajoloient. Dés qu'elle fut dans son lict elle 
m'envoya quérir par sa Favorite, qui me dit 
tout haut en présence de sa mère, qui s'ap- 
puyoit sur mon bras, que sa Maistresse ne 
pouvoit dormir, et que je luy -vinsse dire 
quelque Histoire, qui put servir à cet effet. 
La bonne mère à qui la santé de sa fille estoit 
précieuse, m'en donna tout aussi-tost la per- 
mission, sans y trouver rien à redire, et je fus 
conduit par la main vers le comble de mes 
délices. Je ne vous diray point ici des choses 
qu'on peut mieux ressentir que dire, et que 
l'on n'est pas digne de ressentir, lors qu'on 
est capable d'en parler. Je fus six ou sept 
heures sur un genou dans une ruelle de 



Le Page disgracié. 17$ 

lict^, recevant toutes les honnestes faveurs qu'on 
peut donner pour gages d'une honneste amour. 
Il y eut de part et d'autre cent protestations 
réitérées d'une fidelle passion, mille objections 
faites par la crainte, et dissoutes par l'amour, 
et toutes ces inquiétudes eurent leur repos sur 
la fermeté d'une foy donnée et receuë. Je ne 



I . La ruelle de lit, ou, simplement, la ruelle^ était l'espace 
laissé entre les rideaux du lit et la muraille ; cet espace, ha- 
bituellement très vaste, formait comme une petite chambre 
renfermée dans une plus grande. Le lit se plaçait au milieu, 
. sur une estrade, souvent entouré d'un balustre, et très haut. 
La ruelle servait à diverses fins, à la fois théâtre de plus d'une 
aventure amoureuse ou autre, et poste d'observation très 
commode en certains cas. C'est ainsi que l'on voit le person- 
nage mis en scène au début des Caquets de l'accouchée, obte- 
nir de sa cousine, qui vient d'être mère, le consentement de 
« se cacher à la ruelle du lict aux après disnées, pour enten- 
dre le discours des femmes qui la venoient voir » . Et l'on en 
entend de bonnes. Mais le grand rôle de la ruelle consistait à 
servir de salon de conversation aux dames de qualité ; cette 
mode s'était étendue, des précieuses qui l'avaient inaugurée, 
à tout le monde féminin élégant. On sait la place tenue au 
dix-septième siècle par les ruelles dans les relations sociales ; 
ce mot revient à tout instant sous la plume des écrivains de 
cette époque, comme synonyme d'assemblée, de cercle, d'aca- 
démie. Un passage du Roman bourgeois, de Furetière, où il 
est beaucoup question des ruelles ou alcôves (c'est la même 
chose sous un autre nom), précise très exactement le rôle 
des ruelles (Biblioth. Elzévir., p. 131) : « Il s'amassoit tous 
les jours bonne compagnie chez Angélique. Quelquefois on y 
traittoit des questions curieuses ; d'autrefois on y faisoit des 
conversations galantes, et on tâchoit d'imiter tout ce qui se 
pratique dans les belles ruelles par les pretieuses du premier 
ordre. » L'usage de la ruelle ou alcôve n'était d'ailleurs pas 
l'apanage exclusif du beau sexe, comme le témoigne ce ren- 
seignement fourni par Guy Patin : « Le curé de Saint-Paul 
fait le petit prélat. Il a une alcôve, tapisserie de haute lice. 
Il reçoit les dames dans sa chambre à onze heures du soir, 
lorsqu'il est couché. » 



176 Le Page disgracié. 

me retiray point d'auprès de ma Maistresse 
qu'après en avoir obtenu beaucoup de solides 
preuves d'une inviolable affection ; je luy dis 
quantité d'adieux, par qui nostre conversa- 
tion ne fut point rompue, pource qu'elle me 
retenoit encore après, ayant toujours quelque 
chose à me dire; et si sa Favorite qui mouroit 
d'envie de dormir, ne fut point venue nous 
avertir qu'il estoit bien tard, le jour nous 
auroit pris ^ ensemble. 



CHAPITRE XXXVI 

le sejour que fit le page disgracié en la 
maison de sa maistresse, et quelle estoit 
l'habileté de sa favorite. 



En suite de cette heureuse nuict j'en eus 
beaucoup d'autres agréables, sans avoir au- 
cune inquiétude, fors celles que me donnoit la 
grandeur de ma félicité, et l'impatience où 
j'estois d'apprendre des nouvelles de mon 
Philosophe, qui me sembloit si nécessaire à 
faire réussir mes amoureuses entreprises. Lors 
que nous fusmes arrivez en cette belle de- 
meure, où nous devions séjourner trois ou 
quatre mois, nous eusmes plus de liberté de 
nous voir et de nous parler, que lors que nous 
estions à la ville. Ma Maistresse disoit à sa mère 

I. Surpris. 



Le Page disgracié. 177 

qu'elle avoit peur de devenir trop grasse, et 
pour ne tomber point dans cette incommodité 
dont elle feignoit estre menacée, elle faisoit 
habitude de s'aller promener dés le matin dans 
un grand verger qui s'estendoit en terrasse 
sur les bords d'une petite rivière. J'estois tou- 
jours appelé pour l'accompagner en cet exer- 
cice, tant pour Tayder à marcher, que pour 
la divertir tandis qu'elle se promenoit. Sa 
Favorite sçavoit fort bien les sentimens que 
sa Maistresse avoit pour moy, et je n'avois 
point feint de luy dire confidemment que 
j'estois de fort bonne naissance, que j'avois 
été nourry parmy des Princes, et que ma for- 
tune n'estoit point si mauvaise, que je ne luy 
peusse bien donner dix mille escus, avant qu'il 
fut cinq ou six mois, sans que cela m'incom- 
modast, ou que je fisse un grand effort, et je 
croyois ' ces choses là si véritables que je ne 
l'en asseurois pas faiblement. 

Ces fausses images qu'elle receut, comme 
je me les estois imprimées, la rendirent fort 
facile à m'obliger, et à me servir. Cela fut 
cause en partie qu'elle se dispensoit souvent 
de venir servir de tiers, où elle voyoit que 
nous serions bien aises de n'estre que deux. 
Et lors que nous nous estions esgarez bien 
avant dans ce grand jardin, où il y avoit du 
bois fort touffu, cette adroite fille tournoit 
quelquefois la teste vers quelque grand arbre, 
dont elle estoit un assez long temps à consi- 
dérer la beauté, pour me donner la hardiesse 

I . La deuxième édition donne : je crois, faute évidente 
que nous corrigeons d'après le texte de la première. 

Le Page disgracié. 1 2 



lyS Le Page disgracié. 

et le loisir de recevoir quelque faveur de ma 
Maistresse. 

Une autre fois que nous estions assis sur 
l'herbe auprès d'une fontaine fort solitaire, et 
qui estoit au centre d'un petit dédale, elle fai- 
soit semblant de s'endormir au bruit de l'eau, 
et c'estoit pour n'estre point suspecte à deux 
personnes bien éveillées. SHlarrivoit quelque- 
fois que ma Maistresse voulut jouer à une 
élection de serviteurs, qui se fait par sort 
avec des brins d'herbe, elle faisoit toujours 
que j'estois pris pour le mieux aymé, et quand 
ma Maistresse rougissoit, et faisoit semblant 
qu'elle trouvoit mauvais qu'elle m'eut proposé 
entre ses galans, cette spirituelle Confidente 
ne s'en excusoit que mollement, etdisoitpour 
raison que j'estois un Estranger, dont on igno- 
roit ma ^ naissance, et qu'elle avoit un certain 
soupçon que jevaloisbien des Seigneurs, dont 
on faisoit beaucoup d'estime. Ainsi mon 
Amour en voguant avoit le vent et la marée, 
et je voyais desja le port, lors qu'il s'éleva des 
vents contraires, qui me firent perdre ma 
route, et me portèrent sur des escueils, où je 
faillis à faire naufrage. 

I. Il faut évidemment : la. 



Le Page disgracié. 179 



CHAPITRE XXXVII 



LE PROCÉDÉ QU EUT LE PAGE DISGRACIE 
AVEC l'eSCUYER DE LA MAISON. 



Il y avoit desja huict jours que nous nous 
estions establis dans cette maison enchantée, 
sans que j'eusse receu aucunes nouvelles de 
Londres, et rien ne troubloit la douceur de 
mes songes ' que Timportun désir que j'avois 
de revoir mon Philosophe Chimique, qui, ce me 
semble, estoit tel en effet que ces chimériques 
esprits, qu'on a surnommez Rose Croix-, se 
sont insolemment vantez d'estre. La Favorite 

1 . Première édition : de mes veilles ni de mes songes. 

2. L'ordre de la Rose-Croix, dont les uns attribuent la 
fondation à Christian Rosenkreutz, qui lui aurait donné son 
nom, les autres à Jean-Valentir Andreae, tous deux Alle- 
mands, avait commencé à se révéler en 1604, et, depuis 
lors, faisait beaucoup parler de lui. Gabriel Naudé publia en 
1623 un livre très curieux : Instruction à la France sur la 
vérité de Vhistoire des frères de la Roze-Croix, dont la con- 
clusion est que les membres de cette secte n'étaient que des 
fourbes s'entendant merveilleusement à exploiter la crédulité 
publique. Le nombre des écrits parus à cette époque pour ou 
contre la nouvelle doctrine est considérable. Deux d'entre 
eux, des pièces satiriques, ont été réimprimés par Edouatri 
FouRNiER, dans ses Variétés historiques et littéraires (t. I, 
p. 115-126, et t. IX, p. 375-307). L'abbé de Villaks, dans 
son ingénieux livre Le comte de Gabalis (1670), a dévoilé 
agréablement les mystères de cette secte, mais on en est 
encore à se demander si l'auteur a prétendu parier sérieuse- 
ment, ou n'a voulu que badiner. Dès le dix-septième siècle, 
les Rose-Croix s'affilièrent avec les Francs-Maçons. 



i8o Le Page disgracié. 

de ma Maistresse m'estoit venu voir un matin 
comme je m'habillois en ma chambre, et fai- 
sant semblant qu'elle vouloit voir quelque 
chose dans un de mes coffres, elle y mit une 
bourse de peau d'Espagne, où il y avoit cent 
Jacobus', qu'elle m'apportoit de cette façon 
par le commandement de sa Maistresse. Je 
crus qu'il ne seroit point mal à propos d'em- 
ployer une partie de cet argent à m'asseurer 
parfaitement de la prompte arrivée de mon 
homme. Je fis perquisition pour cet effet d'un 
messager qui fut propre^, et j'en trouvay 
bien-tost un assez intelligent et bien fidèle; 
c'estoit un homme marié, mais qui avoit 
voyagé toute sa vie, et qui n'eut pas de peine 
à quitter sa femme et enfans pour me servir, 
voyant que jeluy donnoîs d'abord vingt livres 
sterlins, et que je le deffrayois encore durant 
son voyage et le séjour qu'ilferoità Londres. 
Il me promit qu'il se logeroit auprès du Mar- 
chand chez qui le Philosophe devoit prendre 
son logis, et qu'il en useroit si bien, faisant 
connoissance avec quelqu'un de ses domes- 
tiques, Qu'il seroit adverty des- premiers de 
l'arrivée de cet Estranger. Le temps qu'il 
devoit attendre à Londres estoit l'espace de 
huict jours, mais je m'avisay de luy mander 
par un autre messager qui s'en alloit au mesme 
lieu, qu'il fust plustost là quinze jours, que 
de revenir sans m'apporter des nouvelles 
asseurées de l'homme que je demandois. 

1 . Ancienne monnaie d'or anglaise, ainsi nommée du roi 
Jacques I", qui valait de douze à quatorze livres. 

2. Il faut sous-entendre : à ce dessein. 



Le Page disgracié. i8i 

L'espérance que j'avois de ce costé là m'avoit 
tellement enflé de vanité, que je ne me connois- 
sois plus moy-mesme, et je m'estois mis si avant 
dans Tesprit que j'allois devenir grand Sei- 
gneur, que je ne vivois plus comme un Page 
disgracié. J'estois devenu beaucoup plus long 
à m'habiller qu'à l'ordinaire, affectant ridicu- 
lement une propreté^ qui ne m'estoit point 
naturelle. Je portois tant de plumes au tour 
de mon chapeau, qu'il sembloit que ce fut 
une capeline. Je marchois d'un pas aussi grave 
que si j'eusse esté quelque Sénateur, et tirois 
souvent ma main de mon gand, comme pour 
toucher à mes cheveux, et c'estoit seulement 
pour faire voir qu'elle estoit belle, ou pour 
faire montre d'un beau diamant que m'avoit 
donné ma Maistresse. Cette sotte vanité m'eut 
rendu tout à fait insupportable à tous ceux de 
nostre maison, n'eut esté qu'elle estoit accom- 
pagnée d'une humeur assez franche et libé- 
rale; il n'y avoit pas un domestique qui m'eut 
fait quelque plaisir en vain, et je servois avec 
chaleur dans les occasions qui se presentoient 
ceux qui m'avoient traité seulement avec 
quelque civilité. Vous allez entendre comme 
il est quelquefois avantageux d'avoir de bon- 
nes qualitez parmy de mauvaises, et que ce 
n'est pas un Art inutile que celuy de se faire 
aymer. 

Un matin que ma Maistresse dormoit en- 
core, et que sa Confidente n'estoit point sor- 
tie de sa Chambre, j'allay me promener en 

I . Mot synonyme ici de : soin, élégance. 



i82 Le Page disgracié. 

resvant dans une prairie que l'on void au pied 
du Chasteau, et d'avanture les serviteurs du 
logis avec l'Escuyer jaloux y joùoient au ba- 
lon en partie; je croy que leur jeu n'estoit 
pas de grande conséquence, mais l'Escuyer 
prit au criminel une action que je fis sans y 
penser; c'est que le balon venant à moy, qui 
pensois profondement à autre chose, je le re- 
poussay d'un coup de pied, et luy fis par là 
perdre une chasse' ; il vint à moy pasle de 
colère, et me regardant avec des yeux pleins 
de furie, me fit un grand discours où je n'en- 
tendois que fort peu de mots. Je luy respondis 
à tout cela que je ne pensois pas à luy nuire, 
ny à le servir, encore que j'eusse plus de su- 
jet de faire l'un que de me porter à l'autre, 
et là dessus je le laissay faire ses impréca- 
tions et ses murmures. J'avois desja perdu 
le souvenir de cette mauvaise humeur, et 
me promenant derrière une saulsaye, qui 
estoit assez éloignée des joueurs de balon, je 
m'estois remis dans le train des premières rê- 
veries : lors que j'entendis la voix d'un 
homme qui m'appelloit de toute sa force; je 
me retournay pour le voir, et reconnus que 
c'estoit un jeune Officier de ma Maistresse, 
qui me venoit avertir d'une partie qui estoit 
faite pour me tuer ; l'Irlandois qui me servoit, 
arriva aussi-tost auprès de moy, qui me con- 
firma le mesme avis, et me pressa de remon- 
ter dans le Chasteau, de peur qu'il ne m'ar- 
rivast quelque disgrâce. Mais comme la jeu- 

I. Terme du jeu de paume, désignant l'endroit où la 
balle finit son premier bond. 



Le Page disgracié. 185 

nesse a le sang bouillant, et donne ordinaire- 
ment à l'espérance, plus qu'à la crainte, je ne 
voulus point me retirer, de peur que l'Escuyer 
ne prist avantage de ma retraite ; encore qu'il 
vint à moy le plus fort. Et je fis paroistre une 
resolution si ferme à ceux qui me conseil- 
loient la fuite, qu'ils se résolurent à mesme 
temps à mourir avec moy, plustost que de 
souffrir qu'on m'assassinast. Sur ce temps 
l'Escuyer parut accompagné de quatre do- 
mestiques de sa cabale, et leur criant en sa 
langue main basse au François, vint à moy 
l'espée à la main ; les deux garçons qui me 
vouloient servir, me voyant aller à luy avec 
assez de hardiesse, s'opposèrent aux autres, 
en faisant grand bruit ; pour moy qui ne man- 
quois pas de disposition et d'adresse, et qui 
me sentois le cœur enflé de je ne sçay quelle 
envie de bien faire en cette occasion, afin 
que cette action respondist à la bonne estime 
que l'on avoit conceuë de moy, je serray mon 
homme de prés. Le lâche dessein qu'il avoit 
fait de me prendre avec avantage, me rendra 
moins suspect de vanité, si je dis qu'il lascha 
le pied devant moy, ne se voyant pas assisté 
de ses compagnons au poinct qu'il se l'étoit 
promis. Par mal-heur pour luy il reculoit 
toujours vers le bord de la rivière qui 
estoit proche, et je le pressay si fort qu'il 
y tomba de son haut ; à l'instant de sa cheute 
je tournay teste vers les autres qui estoient 
aux mains ensemble, mais qui se battoient de 
sorte qu'il n'y avoit gueres d'apparence qu'ils 
se voulussent faire beaucoup de mal. Ils se 



184 Le Page disgracié. 

touchoient à peine de la pointe de leurs 
espées, parlans sans cesse de part et d'autre, 
comme s'ils n'eussent voulu combatre que de 
raisons, et lors qu'ils me virent tout seul re- 
venir à eux, les quatre satelites de l'Escuyer 
avoient refroidy leur chaleur. J'appelay mon 
Irlandois, et luy commanday d'avertir promp- 
tement ces meschans là, que l'homme qui les 
avoit employez couroit fortune de sa vie, s'il 
n'estoit bien-tost secouru, et qu'il s'estoit 
laissé choir dans l'eau. A cette nouvelle tous 
coururent vers Tendroit où l'Escuyer estoit 
tombé, pour l'aider à se sauver, et moy je 
remontaj au Chasteau pour me faire panser 
d'un doigt où je m'estois un peu blessé, en 
allant à la parade de son espée de la main 
gauche. Tout le Chasteau estoit desja averty 
qu'il y avoit des espées tirées dans la prairie, 
et que j'y estois meslé, quelqu'un nous ayant 
aperceu par les fenestres, si bien qu'en en- 
trant dans la court je rencontray la plus 
grande part des domestiques qui couroient 
voir ce que c'estoit. Parmy cette foule, la Fa- 
vorite de ma Maistresse s'avançoft aussi coëf- 
fée de nuict, avec deux autres Demoiselles, 
pour empescher ce grand desordre; et lors 
qu'elle vid que je n'estois blessé qu'à la main, 
et qu'elle se fut un peu remise de ce trouble, 
elle m'obligea de venir dans l'antichambre 
de ma Maistresse, afin que je fusse en lieu de 
respect, jusqu'à ce que cette émotion de gens 
mutins fust appaisée; me disant toutefois pour 
prétexte, qu'elle avoit d'un baume excellent, 
qu'il falloit mettre sur mon doigt blessé. Je 



Le Page disgracié. 185 

ne fus pas si-tost arrivé en ce doux Azile, que 
ma Maistresse avertie de cet accident, sortit en 
peignoir pour me voir, et pour apprendre 
comme la chose s'estoit passée; ce que je luy 
contay en peu de mots, et comme l'action de 
l'Escuyer luy sembla mauvaise, la mienne luy 
parut toute héroïque. Elle me dit des choses 
en particulier, sur l'effroy qui l'avoit saisie à 
ma considération, qui ne m'estoient pas peu 
favorables, pour monstrer combien mon salut 
luy estoit cher. Elle fit depuis venir en sa cham- 
bre l'Officier qui m'avoit servy, et luy donna 
vingt Jacobus de fort bonne grâce avec des 
marques de son estime, qui le dévoient encore 
plus obliger ; mon Irlandois mesme vid sa fidé- 
lité recompensée d'un autre présent qu'on luy 
porta de cette part, et quoy que l'on prist quel- 
que soin pour rendre cela secret, toute la mai- 
son en fut avertie. Cependant il vint des nou- 
velles de l'Escuyer à une demie-heure de là, et 
ma Maistresse sceut qu'estant tombé à la ren- 
verse dans la rivière, il avoit laissé aller son 
espée, et s'estoit sauvé à la nage à l'autre 
bord ; que ceux qui Festoient allé quérir avec 
le bateau, et qui l'avoient observé en le re- 
passant, ne l'avoient trouvé blessé que d'un 
coup de pointe au visage : mais qu'il estoit 
tellement stupéfié de la confusion de son lasche 
procédé, qu'il en avoit quasi perdu la parole. 
Les mauvaises actions portent leur degoust 
dés qu'elles sont exécutées, comme les vins 
gastez ont leur déboire* : et pour les âmes 

I. Mot pris ici dans son sens étymologique et naturel, 
indiquant le goût désagréable qu'une boisson laisse dans la 



i86 Le Page disgracié. 

que la quantité des crimes n'a point encore 
endurcies, et qui sont capables de quelque 
raisonnement, il n'y a gueres de plus grands 
supplices des fautes qu'elles commettent que 
leurs remords propres. 

Après que ma Maistresse se fut habillée, elle 
me donna la main pour décendre en l'aparte- 
ment de sa mère à qui elle me présenta, comme 
une personne qui lui estoit fort nécessaire, et 
dont elle faisoit estime, exagérant fort la ma- 
licieuse envie que son Escuyer avoit conceuë 
contre un jeune garçon Estranger, qui n'avoit 
point d'autre support que le leur, et qui n'es- 
toit ainsi mal voulu qu'à cause de son trop de 
mérite, et de l'honneste lieu qu'il avoit en 
leurs communes bonnes grâces. La bonne 
Dame à ce discours entra bien avant dans les 
sentimens de sa fille. Sur tout, elle trouva 
fort mauvais que des gens d'une nation si su- 
perbe, et qui paroist naturellement brave, 
eussent fait une supercherie honteuse à un 
Estranger vivant avec eux. Et lors qu'elle se 
mit à table elle fit appeler l'Escuyer et ceux 
de sa cabale pour les en blasmer en présence 
de toute sa maison; et comme l'Escuyer après 
avoir essayé de s'excuser devant la mère, me 
donnant le tort de cette querelle, et qu'il en 
voulut aussi dire quelque chose à ma Mais- 
tresse, elle ne luy permit pas de parler, et luy 
dit en le regardant d'une façon mesprisante : 

bouche. Boileau parle en un certain endroit (Satire ÎII) d'un 
« rouge-bord » 

qui, vermeil, mais fade et doucereux, 

N'avoit rien qu'un goût plat, et qu'un déboire affreux. 



Le Page disgracié. 187 

// vous a bien servy de sçavoir nager, ce qui luy 
fut une attainte plus dangereuse que la bles- 
sure que je lui avois faite, et qu'il ne me par- 
donna jamais. 



CHAPITRE XXXVIII 

DES FELICITEZ NOUVELLES DU PAGE DISGRACIÉ, 
ET DU SAGE AVIS QU'ON LUY DONNA. 



C'estoit au temps que le Soleil entre au 
Lion \ et que l'ardente Canicule qui l'accom- 
pagne, produit une bruslante chaleur ; il est 
naturel à tout le monde en cette saison d'ay- 
mer la fraîcheur, mais il est ordinaire aux 
femmes de condition et qui sont d'une com- 
plexion délicate, de la rechercher curieuse- 
ment ^. Ma Maistresse qui estoit de celles là, 
et qui n'estoit jamais contredite en rien par 
sa mère, s'avisa de passer alors les nuicts 
délicieusement. Il y avoit dans son jardin 
une grotte assez spacieuse, qu'elle choisit 
pour en faire un apartement. Elle y fit dres- 
ser un beau lict, dont le tour agréable et lé- 
ger estoit de gaze rehaussée d'or, avec son 
chiffre couronné de myrthe et de roses ; on y 
porta encore le reste de cet ameublement, 
excepté la tapisserie, qui ne se pouvoit ajuster 

1. C'est-à-dire du 20 juillet au 20 août. Le Lion est le 
cinquième signe du zodiaque. 

2. Avec soin. 



i88 Le Page disgracié. 

à des parois faites de coquilles en figures de 
personnages, qui respandoient tousjours de 
l'eau dans de larges coquilles de marbre. 

Ce fut en ce lieu délicieux que cette Belle 
s'establit pour passer agréablement les nuicts, 
et la plus grande partie des jours. Sa Favo- 
rite et deux autres Demoiselles y eurent aussi 
pour elles un grand lict caché dans un refon- 
drement ^ de la grotte, et je receus le com- 
mandement de faire la charge d'Huissier du 
jardin, et de n'y laisser entrer personne; ce 
qui m'attira de plus en plus l'envie et la 
haine de l'Escuyer, et de tous ceux qui es- 
toient joints d'amitié avec luy. Ma Maistresse 
avoit fait apporter en ce beau lieu quantité de 
livres divertissans, qu'on voyoit au tour de 
son lict sur des tablettes suspendues, mais ils 
ne lui servoient gueres que de prétexte pour 
se pouvoir entretenir particulièrement avec 
moy. Si ce n'estoit que sa mère qui venoit 
parfois la visiter dans cette fraische demeure, 
me commandast de la desennuyer en lisant 
quelque bel endroit de l'Histoire. 

Mais cela n'arrivoit que rarement, et tous 
les jours dés que ma Maistresse estoit visible, 
jusqu'à ce qu'elle eust envie de dormir, nous 
nous entretenions de nostre amour, ou nous 
nous ^ divertissions à mille petits jeux de son 
invention, ou de la mienne. Elle donnoit 
presque toujours des commissions pour aller 
au chasteau à ses deux autres Demoiselles, 

1 . Première édition : renfondrement. 

2 . La première édition ne donne qu'une fois le pronom : 



nous 



Le Page disgracié. 189 

mais pour sa Favorite elle ne sortoit ' guère 
d'auprès d'elle. Si parfois elle sortoit de la 
grotte, c'estoit pour travailler à des ouvrages 
à l'entrée où le jour estoit plus grand, et ma 
Maistresse avoit quelquefois la malice de 
pousser une porte de fer à jour qui fermoit la 
grote, et de tourner à mesme temps un robi- 
net qui faisoit jouer un parterre d'eau sur 
cette entrée, si bien que la Favorite ne pou- 
vant r'entrer estoit contrainte de s'enfuir dans 
le jardin, jusqu'à ce que ce petit orage fust 
cessé. Elle s'avisa bien de ces petits strata- 
gèmes, mais comme elle avoit l'esprit fort 
adroit, et qu'elle craignoit extrêmement de 
choquer les sentimens de sa Maistresse, elle 
feignoit de les ignorer. Les grands ne veu- 
lent pas bien souvent qu'on fasse l'habile au- 
près d'eux, lors qu'une trop grande pénétra- 
tion dans leurs secrets leur est incommode, et 
c'est quelquefois une grande adresse, que de 
leur tesmoigner une stupide ignorance. Ce- 
pendant estant une fois r'entrée dans la 
grotte, et trouvant ma Maistresse couchée sur 
son lict, la main estenduë sur son visage, et 
en l'action d'une personne qui s'abandonne 
au sommeil, elle soupçonna que ce fut un 
artifice pour luy cacher quelque émotion, qui 
pouvoit paroistre sur son teint. Et craignant 
de nous quelque chose qu'elle ne me déclara 
point, elle me dit seulement à l'oreille en 
passant auprès de moy : Ariston, il faut estve 
sage; ces mots me furent dits d'un air capable 

1, Première édition : partoit. 



190 Le Page disgracie. 

de leur donner du poids, mais je n'étois pas 
d'une humeur ny d'un aage à balancer aucune 
chose ; mon propre désir me dictoit les con- 
seils que je voulois suivre, et j'estois arrivé 
dans une si grande erreur, que je tenois 
toutes les choses agréables pour estre per- 
mises. 



CHAPITRE XXXIX 

LES GENEROSITEZ AMOUREUSES DE LA 
MAISTRESSE DU PAGE. 



Ainsi je vivois plus heureux dans ma ser- 
vitude, que les plus grands Potentats ne font 
dans leur souveraine authorité ; je contem- 
plois douze ou quatorze heures par jour une 
des charmantes personnes du monde dans une 
demeure enchantée, et je me voyois beaucoup 
aymé de ce que je voyois icy bas de plus 
aymable. Dans cette molle volupté, où je 
n'avois presque rien à désirer, sinon qu'elle 
fut de longue durée, j'estois quelquefois ré- 
veillé de ce paresseux sommeil, par le soin 
piquant et vif de r'acoster ^ mon Philosophe ; 
c'estoit le solide plege, et le seur garant des 
promesses que j'avois faites à ma Maistresse 
par amour ou par vanité : et je voyois fort 
bien que si cet homme me manquoit, je luy 

I. Retrouver. 



Le Page disgracié. 191 

passerois pour un imposteur détestable. Les 
Amans ne se cèlent rien, car la mesme pas- 
sion qui leur ouvre le cœur, leur délie ordi- 
nairement la langue : j'avois toujours espéré 
que mon Artefius me viendroit trouver à 
Londres, comme il s'y estoit engagé en me 
quitant avec' sermens inviolables, et sur 
cette espérance j'avois promis à ma Mais- 
tresse des tonneaux de perles, et de toutes 
sortes de meubles d'or. Elle avoit un jour 
voulu aprofondir davantage dans ce secret, et 
pour me rendre plus considérable auprès 
d'elle, je lui avois dit que cet excellent per- 
sonnage qui scavoit opérer ces petits mira- 
cles, estoit un vieux Précepteur mon serviteur 
domestique, qui m'aimoit extrêmement, et 
qui ne manqueroit pas de me venir bien-tost 
trouver, et de me faire tenir de quoy me 
mettre en un superbe équipage. 

De plus, qu'il m'apporteroit asseurement 
une petite boite pleine de bouteilles d'eaux, 
et de poudres si précieuses, que je ne les don- 
nerois pas pour toute l'Jsle. Sur tout, je luy 
avois parlé de la vertu de l'huile de Talc, 
qu'elle attendoit avec une étrange impatience, 
et pour laquelle ce bel Objet se seroit possible 
donné lui-mesme. Une après disnée que ma 
Maistresse revenoit avec sa Favorite de l'ap- 
partement de sa mère, elle me surprit comme 
j'estois appuyé contre un arbre du jardin, 
dans une profonde resverie ; elle m'en retira 
doucement, et ne laissa pas de faire plusieurs 

I. Première édition : des. 



192 Le Page disgracié. 

reflections, sur cette humeur melancholique. 
A quelques heures de là, elle prit son temps 
comme sa Favorite travailloit à quelque 
lassis ' à l'ouverture de la grote, et me de- 
manda ce qui me pouvoit faire entrer dans le 
chagrin, auquel elle m'avoit n'aguere surpris; 
je ne îu^^celay pas que c'estoit l'appréhension 
que j'avois qu'il fust arrivé quelque accident 
à mon Précepteur, qui ne devoit pas tarder 
si long-temps à me venir chercher à Londres. 
Et j'ajoustay à cela que s'il faloit que ce per- 
sonnage fust mort par quelque mal-heur, je 
ne serois pas consolable de cette perte, quand 
on me donneroit un million d'or. Cette géné- 
reuse fille me répondit là dessus que je sça- 

î . On écrit aujourd'hui : lacis. C'était une espèce d'ou- 
vrage de fii ou de soie fait en forme de filet ou de réseau, dont 
les brins étaient entrelacés les uns dans les autres. Un passage 
de La Bergerie de Remy Belleau (édit. de 1867, t. II, p. 99) 
aide à en comprendre la nature : « En ceste chambre..., la 
paresse engourdie, ny l'oisiveté n'y habitent jamais : car ces 
bergères y travaillent sans cesse, l'une après le labeur indus- 
trieux de quelque gentil ouvrage de broderie, l'autre après 
un lassis de fil retors, ou de fil de soye de couleur, à grosses 
mailles et mailles menues, et croy pour servir de rets et de 
pantiere à surprendre et empestrer les yeux ou le cœur de 
quelque langoureux berger. » Tallemant fait intervenir le 
mot et la chose dans une anecdote assez salée relative à 
Marie de Médicis et au poète Gombauld, dont cette reine 
était, dit-on, amoureuse. « Un jour il entra dans sa chambre ; 
elle estoit couchée sur son lict. la juppe relevée; on luy pou- 
voit voir les cuisses; car le lict n'estoit que de lacis. • 
(T. III, p. 239.) Un Vénitien nommé Frédéric de Vinciolo 
avait patente spéciale de la reine, en 1585, pour enseigner 
aux dames Fart de fabriquer ces tissus. Il a laissé sur cette 
matière un livre curieux : Les singuliers et nouveaux pour- 
îraicts et ouvrages de lingerie, IJ87, in-4'', plusieurs fois 
réimprimé. 



Le Page disgracié. 195 

vois fort bien quelle estoit la fragilité des 
choses du monde, et le peu d'asseurance 
qu'on devoir establir sur la vie des hommes; 
qu'elle participeroit à mon desplaisir si mon 
Précepteur s'estoit perdu, mais que ce seroit 
pour ma seule considération que ce mal-heur 
iuy seroit sensible, et non pas pour son inte- 
rest. Qu'elle estoit née assez grande Dame, et 
se trouvoit assez riche des biens paternels 
pour vivre toujours en personne de qualité, et 
que ne m'ayant jamais considéré pour mon 
bien, elle ne changeroit pas de sentimens pour 
moi, quand je n'aurois aucune richesse. Qu'au 
contraire elle auroit le contentement dans mes 
disgrâces, de me faire mieux connoistre sa 
franchise, et la pureté de son affection désin- 
téressée, ayant lieu de me pouvoir partager 
sa fortune, après m'avoir donné son cœur. 
Que ce à quoy elle auroit le plus de regret si 
mes précieuses essences estoient perdues, ce 
seroit à cette huile de Talc si merveilleuse, 
qui devoit embellir son teint, mais qu'il me 
seroit facile de l'en consoler, pourveu que je 
la trouvasse assez aymable. Si ces tendres et 
généreuses expressions d'une véritable amour 
me touchèrent, vous pourrez aisément vous 
l'imaginer, cher Thirinte, et si j'eus lors 
quelque moyen de pouvoir retenir mes lar- 
mes. Je tombay à l'instant aux pieds de ma 
belle Maistresse, et les arrosay de mes pleurs 
en les embrassant ; mais elle me força bien- 
tost de me relever en m'embrassant estroite- 
ment elle-mesme, et nous demeurâmes après 
long-temps nos visages colez ensemble avec 

Le Page disgracié. 1 3 



194 Le Page disgracié. 

l'eau de nos larmes. La Favorite r'entrant 
dans la grotte, nous vint séparer ; et pour 
n'estre pas veus en cet estât, nous nous reti- 
rasmes dans l'obscurité prés d'une fontaine 
où ma Maistresse feignit de se jouer à me 
jetter de l'eau au visage, et c'estoit pour em- 
pescher que sa Confidente ne s'apperceust pas 
que j'eusse pleuré. 



CHAPITRE XL 

DE l'ordre que le PAGE DISGRACIÉ DONNA FOUR 
AVOIR DES NOUVELLES DU PHILOSOPHE, ET 
COMME IL FUT EMPOISONNÉ DANS UNE OME- 
LETTE SUCRÉE. 



A quelques jours de là, je receus un pa- 
quet ' de Londres, et celuy à qui j'avois donné 
charge de me venir avertir, quand l'Estranger 
que je luy avois dépeint viendroit décendre 
chez le Marchand, fit par cette voye le pre- 
mier acte de ses diligences. Il me manda que 
le principal Maistre de la maison s'en estoit 
allé à Plemout*, pour y faire voile sur un 
de ses vaisseaux, et tirer vers la nouvelle 
France, où il y avoit des habitations Angloises ; 
mais que son parent estoit demeuré à Londres 

1. Lettres, dépêches. Ce mot se dit aujourd'hui encore 
des lettres et dépêches que porte un courrier : le paquet 
d'Angleterre. 

2. Plymouth. La première édition écrit partout : Plemut. 



Le Page disgracié. 195 

pour prendre garde à son commerce, [etj* 
qu'il avoit trouvé des personnes de sa con- 
noissance qui luy rendroient bien tost de bons 
offices selon mon souhait, de sorte ^ qu'il es- 
peroit dés le lendemain que le Facteur leur 
donneroit à disner chez luy. Tellement que 
ce seroit un moyen pour ne manquer pas 
nostre homme, en cas qu'il y vint loger; de 
plus que s'estant trouvé en la compagnie de 
quelques domestiques de la tante de ma Maî- 
tresse, il avoit veu ' un Page qui l'avoit fort 
prié de me faire tenir une lettre enfermée 
avec la sienne dans le paquet qu'il m'envoyoit. 
Tout cela ne me plut gueres, j'eus appréhen- 
sion que mon messager ne parlast de moy à 
ce Facteur, et qu'il me ruinast toute l'affaire, 
quand il apprendroit à ce jaloux violent quel- 
que subjet de se vanger d'un tort qu'il n'avoit 
point receu. Cependant j'ouvris la lettre qu'on 
m'envoyoit de la part de la cousine de ma 
Maistresse, et trouvay dedans ce qui suit : 

Ingrat Estranger, 

Je vous ay déclaré trop clairement ma bien-veil- 
bnce, pour ne recevoir de vous que des Enigmes au 
lieu de responses. Si je vous avois aymé pour vôtre 
visage, *yoiis auriez pu mespriser mon affection, et la 
soupçonner d'estre brutale; mais puisque ce fut 
vostre esprit qui fit naistre ma bonne volonté, vous 
la pouviez considérer comme une flamme toute pure. 

1. Première édition. 

2. Id. : tellement. 

3. Id. : il y avûit eu. 



196 Le Page disgracié. 

Et quelque imagination que vous en eussiez, vous en 
deviez user avec la civilité que tous les honnestes 
gens rendent à mon sexe. Essayez d'oublier mon er- 
reur, de mesme que j'oublie la vostre, et vous asseu- 
rez que si vous^ perdez le respect, qui m'est deû, 
vous me donnerez occasion de vous faire perdre la 
vie. 

Cette lettre me piqua sensiblement, et je 
reconnus à la honte qu'elle me fit, que je de- 
vois estre moins complaisant aux sentimens 
de ma Maistresse de ce costé-là, puisque je 
n'en pouvois user de cette façon sans m'atti- 
rer de justes reproches. Je supprimay soudain 
cet authentique tesmoignage de ma procédure 
incivile, et ne dis rien qu'une partie de ce 
qu'il y avoit dans la lettre du messager, à ma 
Maistresse, luy faisant accroire que je i'avois 
déchirée en cent morceaux, de dépit que j'a- 
vois eu de n'y trouver point de bonnes nou- 
velles. Cependant je fus toute l'aprésdinée 
melancholique, et ma Maistresse donnant or- 
dre qu'on luy apportast la collation, com- 
manda qu'il y eust entr'autres. choses une 
omelette au sucre, sçachant que je les aymois; 
et sans doute la Demoiselle qui eut cette 
charge, fit trop paroistre que ce plat estoit 
pour moy seul. Les Demoiselles de ma Mais- 
tresse furent les Officiers qui mirent le cou- 
vert sur une table de marbre posée au milieu 
de la grote, où nous eûmes huict ou dix plats 
de fruict ou de pastisserie, sans oublier cette 

I. Première édition . vous me. 



Le Page disgracié. 197 

omelette au sucre qui meritoit bien d'estre 
oubliée. Ma Maistresse dit tout haut en riant 
de la meilleure grâce du monde, qu'il falloit 
faire une petite débauche, et qu'elle estoit en 
trop belle humeur pour vouloir soufrir que 
ma melancholie me durast. Que j'estois sus- 
pect d'estre sujet au mal de rate', et qu'elle 
vouloit que je noyasse ma rate dans de Tex- 
cellente bière en oeuvant à sa santé. Sa Favo- 
rite qui estoit véritablement sujete à ce mal, 
et qui beuvoit par Tavis de son Médecin dans 
un petit baril de bois de Tamarin % s'offrit à 

1 . « Dans l'ancienne physiologie, dit Littré, la rate était 
regardée comme le siège de la bile noire ou atrabile ; de là 
le rôle que l'opinion vulgaire lui faisait jouer dans la bonne 
ou la mauvaise humeur; on disait que la rate envoie des 
fumées, des vapeurs au cerveau. » Molière (M. de Pourceau- 
gnac, acte I, scène w) fait développer plaisamment cette 
idée par un de ses médecins : « Je dis... que notre malade 
ici présent est malheureusement attaqué, affecté, possédé, 
travaillé de cette sorte de folie que nous nommons fort bien 
mélancolie hypocondriaque... Je l'appelle mélancolie hypo- 
condriaque, pour la distinguer des deux autres... La pre- 
mière, qui vient du propre vice du cerveau; la seconde, qui 
vient de tout le sang fait et rendu atrabilaire; la troisième, 
appelée hypocondriaque, qui est la nôtre, laquelle procède 
du \ice de quelque partie du bas-ventre et de la région infé- 
rieure, mais particulièrement de la rate, dont la chaleur et 
l'inflammation portent au cerveau de notre malade beaucoup 
de fuligines épaisses et crasses, dont la vapeur noire et ma- 
ligne cause dépravation aux fonctions de la faculté première 
et fait la maladie dont, par notre raisonnement, il est mani- 
festement atteint et convaincu. » Dans l'ordre inverse et 
logique, la rate pouvait se dilater, s'épanouir, ce qui était 
synonyme d'humeur joyeuse, de divertissement, et cette 
métaphore a conservé son sens jusque de nos jours. 

2. Le tamarin ou tamarinier est un arbre qui croit dans 
l'Inde, l'Arabie et l'Egypte, et dont le fruit renferme une 
bulbe laxative. 



198 Le Page disgracié. 

me donner à boire dans cette machine. Ainsi 
nostre secrette débauche commença avec joye, 
mais elle ne finit pas de mesme façon. A peine 
eus-je mangé tant soit peu du mets qu'on 
avoit appresté pour moy, que je trouvay sa 
douceur cuisante : il s'alluma par cet aliment 
un grand feu dans ma gorge et dans mon es- 
tomac, que je ne sceus jamais esteindre en 
beuvant, et je me trouvay fort mal, quoy que 
je me chargeasse à tous coups de la santé de 
ma Maistresse. Cependant rien ne m'estoit 
suspect en ce banquet, et je ne pouvois m'ima- 
giner qu'on voulût rien produire de mauvais 
en une si bonne compagnie : mais il y eut un 
petit accident qui fit connoistre mieux la 
chose. Ma Maistresse avoit sur sa jupe une 
petite chienne fort jolie, et qu'elle appelloit 
sa mignonne, à qui elle donna de mon ome- 
lette, et cette sorte de viande fut un peu rude 
à cette mignonne; car elle en mourut inconti- 
nent après dans le giron de sa Maistresse. Cet 
accident nous allarma tous, et moy tout par- 
ticulièrement qui dis tout bas à la Favorite 
ma confidente, que j'en tenois absolument, et 
que c'estoit une nouvelle procédure de mes 
ennemis : mais elle sans songer à la consé- 
quence de ce secret le dit tout à l'heure à ma 
Maistresse, et ce fut une seconde émotion, qui 
luy fit oublier la première. La plus pressante 
chose à quoy il fallut penser, ce fut à recourir 
aux remèdes, qui n'estoient pas trop éloignez, 
puis que je les portois sur moy, ayant encore 
environ trois ou quatre grains de cette poudre 
qui m'avoit garanty du premier empoisonne- 



Le Page disgracié. 199 

ment. Lors que j'eus asseuré ma vie avec ce 
souverain antidote, dont il ne me resta plus 
rien, ma Maistresse tint conseil avec sa Favo- 
rite pour prendre les resolutions nécessaires 
pour descouvrir et faire punir exemplairement 
un si détestable attentat, dont elle s'imaginoit 
bien connoistre l'autheur et les complices. Il 
y avoit un certain cuisinier au logis qui leur 
estoit suspect, pource qu'il estoit de la mesme 
Province de l'Escuyer, et s'estoit déclaré de 
ses amis au desordre qui estoit arrivé dans la 
prairie. Il fut résolu de l'accuser et de le^aire 
saisir au mesme temps que l'Escuyer, si la 
mère de ma Maistresse le trouvoit bon : mais 
pource que cet éclat estoit un peu chatouil- 
leux, il fut besoin de concerter en quels ter- 
mes l'on feroit la plainte à la mère, qui estoit 
une femme grave et judicieuse, et qu'on au- 
roit de la peine à faire agir avec violence. 



CHAPITRE XLI 



SASSINE DANS SA CHAMBRE, ET DE LA PRISON 
OU IL FUT RENFERMÉ. 



Ma belle Maistresse toute troublée de cet 
accident, me commanda de me retirer en ma 
chambre en attendant de ses nouvelles, et 
toute en larmes s'en alla trouver sa mère ac- 
compagnée de sa Favorite, portant dans son 



200 Le Page disgracié. 

mouchoir sa mignonne morte. Je ne sçay pas 
quelle fut leur harangue, mais je sçay bien 
qu'elle produisit un grand tumulte dans la 
maison. A quelque temps de là mon Irlandois 
me vint trouver dans ma chambre tout esmeu, 
et fermant la porte sur luy, m'avertit que je 
prisse garde à moy, et que l'on parloit en bas 
de me perdre sur le champ, et me dit ces pa- 
roles en bandant et amorçant un pistolet 
qu'il mit sur la table pour ma deffence. Je me 
trouvay fort estonné de cette nouvelle, à la- 
quelle je ne m'attendois pas, et beaucoup plus 
de n'en recevoir point de ma Maistresse, qui 
m'en avoit fait espérer : et comme je m'infor- 
may particulièrement à Firlandois de ce qu'il 
avoit ouy dire de moy, j'appris que sur le 
bruit de la mort de la petite chienne empoi- 
sonnée, l'Escuyer et ceux de son intelligence 
faisoient une esmeute dans le logis, disant 
qu'il n'y avoit point de doute que c'estoit moy 
qui voulant empoisonner leur Maistresse avois 
fait mourir sa mignonne, et qu'il n'y avoit 
point d'apparence que cela pût venir d'un 
autre. Que tous les autres domestiques estoient 
sujets fidèles et affectionnez à la maison^ qui 
n'auroient jamais eu la méchanceté d'en vou- 
loir faire périr l'unique héritière, et que je 
pourrois bien avoir esté pratiqué ' par quelques 
personnes qui avoient interest à cette mort. 
Ces particularitez me troublèrent fort, je les 

I. Gagné par des pratiques. Tristan a dit ailleurs (Ma- 
riamne, acte II, scène ii) ; 

Elle t'a pratiqué pour me faire périr. 



Le Page disgracié. 201 

trouvay fondées en prétexte, si elles ne l'es- 
toient en raison, et comme je meditois sur ce 
que j'avois à faire, il s'éleva un certain bruit 
dans ' la court qui me fit mettre la teste à la 
fenestre, et je vis dix ou douze domestiques 
en bas armez d'espées et de broches, qui s'en- 
courageoient les uns les autres pour venir en- 
foncer ma porte. Je ne perdis point le juge- 
ment en cette occasion, et faisant entendre à 
mon valet qu'il en falloit aller avertir promp- 
tement ma Maistresse ou sa Favorite, je le 
mis aussi-tost hors de ma chambre, et fer- 
mant la porte sur moy, je me barricaday le 
mieux qu'il me fut possible. Ceux que j'avois 
apperceus en bas, ne tardèrent gueres à mon- 
ter l'escalier, mais ils avoient pris conseil en 
marchant d'essayer à me prendre sans faire 
bruit : tellement qu'estans venus à ma porte 
ils y frappèrent tout doucement, et moy, qui 
connus leur artifice, et qui ne demandois qu'à 
gagner du temps, je demeuray dans le silence. 
Ils tinrent de nouveaux conseils là dessus, 
qu'il ne me fut pas possible d'entendre, pource 
qu'ils parloient assez bas, et que c'estoit tou- 
jours en Anglois. Enfin un certain domestique 
qui escorchoit un peu le François frappa plus 
fort à la porte que l'on n'avoit encore fait, et 
m'appellant par mon nom, me dit que j'ou- 
vrisse de la part de Madame, et de sa fille, et 
que si je n'ouvrois promptement ils alloient 
enfoncer la porte. La colère dont je fus saisi 
à ce discours faillit à estre cause de ma perte, 

I . Première édition : de. 



202 Le Page disgracié. 

et je fus sur le point de retirer un coffre que 
j'avois traisné contre la porte pour l'ouvrir, 
et me jetter l'espée à la main sur cette canaille; 
mais je pris un meilleur avis, et qui me fut 
sans doute plus salutaire : j'ouvris ma fenestre 
en menaçant hautement ces coquins, et tiray 
le pistolet que je tenois sur les regards^ d'un 
vestibule, où ils s'estoient tous assemblez. Le 
coup ne blessa personne, mais il fit assez de 
bruit, pour allarmer toute la maison, et ren- 
dre chacun adverty du mauvais tour qu'on 
me vouloit faire. Cette audace anima mes en- 
nemis, et si la porte de ma chambre n'eût 
esté bonne, elle eut esté bien-tost enfoncée 
tant ils y donnèrent de coups de pieds, et je 
rechargeois mon pistolet, pour en attendre 
l'ouverture avec quelque sorte de satisfaction, 
lors que tout à coup je les entendis descendre 
les degrez de toute leur force, et bien-tost 
après j'ouis la voix de ma Maistresse, qui par- 
loit à sa mère sur ce desordre. Je ne m'estois 
point barricadé si promptement que j'essaiay 
d'ouvrir ma porte dés que cet agréable bruit 
eut passé jusqu'à mon oreille. Si-tost que ma 
Maistresse m'appella, j'ouvris en luy respon- 
dant, et me jettay aux pieds de sa mère pour 
luy demander justice. La bonne Dame me res- 
pondit sans s'esmouvoir beaucoup, qu'il la 
falloit faire à tout le monde, et s'estant assise 
dans un fauteuil, me demanda quelle estoit la 
cause de ce tumulte; je luy dis là-dessus tout 
ce que mon Irlandois m'en avoit appris, 

1. Sur l'ouverture. 



Le Page disgracié. 203 

qu'elle interrogea elle mesme, et ma Maistresse 
vouloit toujours parler sur ce sujet, mais sa 
mère qui tenoit ce qu'elle disoit pour suspect 
dans cette grande émotion, luy imposoit tou- 
jours le silence. Après ces interrogations, la 
bonne femme me fit passer en son apparte- 
ment avec elle, et commanda qu'on me fit 
dresser un lict dans un cabinet de son anti- 
chambre, afin que j'y peusse estre en seureté, 
en attendant qu'elle eut donné ordre à cette 
sédition tumultueuse. Mon Irlandois fit porter 
mes coffres dans ce cabinet, et je receus un 
commandement de la part ce ma Maistresse, 
de n'en sortir pour aucune occasion que ce 
fust, tellement que si je ne fus assassiné dans 
cette avanture, j'y fus au moins fait prison- 
nier, et dans un lieu assez estroit. 



CHAPITRE XLII 

COMME LA MERE DE LA MAISTRESSE DU PAGE 
DISGRACIÉ AGIT CONTRE LUY AU LIEU DE 
TRAVAILLER A FAIRE PUNIR SES ASSASSINS. 

Il estoit onze heures du soir que je veillois 
encore, resvant sur la fortune que j'avois 
courue : lors que mon Irlandois vint gratter 
tout doucement à ma porte; je l'entr'ouvris 
aussi-tost, et pris de sa main un billet où je 
vis qu'il y avoit ainsi : 

On tient un conseil secret où ma Maistresse et 



204 ^^ Page disgracié. 

moy sommes suspects de vouloir vous favoriser. C'est 
poarquoy l'on nous en cache une grande partie ; ce- 
pendant vos amis vous serviront, quand il iroit de 
leur vie; asseurez-vous en, et vous défaites promp- 
îement et adroitement de toutes les choses qui vous 
pourroient nuire, si l'on venoit à vous visiter. 

Je reconnus d'abord ce billet, pour venir 
de la part de la Favorite de ma Maistresse, et 
bien que l'orthographe en fut tout à fait 
étrange, j'eus bien-tost déchiffré ce qu'il y 
avoit de plus essentiel dedans; je devinay in- 
continent que ce qu'il falloit oster avec adresse 
et qui causeroit du scandale, s'il arrivoit que 
j'en fusse saisi, c'estoit la boëte de Portrait, 
le brasselet de cheveux, et les bijoux que 
m'avoit donnez ma Maistresse. J'ostay aussi- 
tost le Portrait que j'avois sur moy, et pre- 
nant un petit coffre d'acier où estoient quel- 
ques Jacobus, et le reste de ces bagatelles, je 
mis le Portrait avec cela, et enveloppay le 
petit coffre d'une chemise de mon valet, qui 
fut bien liée tout alentour, puis donnay l'or- 
dre à mon Irlandois dont la fidélité m'estoit 
connue, qu'il allast porter ce paquet au bout 
d'une certaine galerie qui respondoit sur le 
fossé, et qu'il jettast par là le paquet, en* 
prenant garde auparavant qu'il ne fust en- 
tendu de personne; et qu'il ne dormist gueres 
cette nuict, afin qu'à la pointe du jour il 
trouvast moyen de sortir et d'aller enterrer ce 
depost en quelque lieu bien écarté. Ce fidèle 

I . La première édition donne ; se, au lieu de : en. 



Le Page disgracié. 20^ 

serviteur comprit fort bien toutes ces choses, 
et de quelle importance elles estoient, et me 
donnant le bon soir en pleurant, m'asseura 
qu'il en feroit bien son devoir : il me dit 
aussi devant que de se séparer de moy, qu'il 
y avoit beaucoup d'Estrangers au logis qui 
estoient assemblez dans la chambre de la 
mère de ma Maistresse, et que l'Escuyer, le 
Cuisinier et deux autres de leur cabale y es- 
toient aussi. Ce qui me mit fort en inquiétude, 
puis que je ne pouvois trouver d'apparence à 
cette sorte de procédure, veu que j'estois l'in- 
nocent persécuté que l'on tenoit comme en 
prison, lors que l'on tenoit conseil avec mes 
assassins et mes ennemis mortels. 

Je me vis bien-tost dans une autre peine, 
car environ demie heure après, on me vint 
appeller de la part de Madame, et je fus con- 
duit en sa présence dans une chambre où il y 
avoit douze ou quatorze visages, que je ne 
connoissois point du tout. La Damoiselle qui 
m'avoit conduit en ce lieu, me fit signe que 
je me misse sur un genoùil devant la Mais- 
tresse de la maison pour luy repondre en cette 
occasion avec bien-seance, et lors elle com- 
mença de me demander qui j'estois, et quel 
estoit mon nom, comme si jamais elle ne 
m'eut veu. Après que j'eus respondu à ses 
interrogations, elle m'en fit encore d'autres 
assez inutiles, puis elle vint à s'enquérir C'; 
moy si je n'avois aucunes intelligences à Lon- 
dres à qui j'escrivisse, et de qui je receusse 
des lettres : je repartis à cela que je n'y con- 
noissois qu'un Marchand chez lequel j'avois 



2o6 Le Page disgracié. 

logé, à qui je n'escrivois point, et qui ne me 
mandoit point de nouvelles : qu'il estoit vray 
que j'avois envoyé un homme exprés pour 
attendre chez luy un certain Estranger de mes 
amis, afin de luy donner avis du lieu de ma 
résidence ; pource que nous avions quelques 
affaires d'importance ensemble. A cette res- 
ponce, la Dame regarda un vieil Anglois assis 
auprès d'elle, et qui estoit un de ses proches 
parens, ainsi que je sceus depuis, et luy s'ap- 
prochant de son oreille, luy dit quelques 
mots assez bas : là dessus elle réitéra sa der- 
nière enqueste, et me commanda de jurer si 
ma response estoit véritable ; je le protestay 
avec émotion ; mais elle sousriant de cette 
asseurance, fit signe qu'on fit avancer une 
femme qui tenoit une lettre à sa main que le 
vieux Seigneur Anglois prit, déplia, et leut 
tout haut. A la fin de cette lecture, tout le 
monde me regarda au visage avec apparence 
de colère, faisant une espèce de murmure, 
qui me fit imaginer qu'on me tenoit pour 
suspect de mensonge et d'effronterie, et moi 
qui m'asseurois sur mon innocence, et qui 
tenois que cette lettre qu'on avoit leuë, estoit 
quelque nouveau stratagesme de mes enne- 
mis, je protestois de mon costé contre cette 
méchante imposture. En suite de ces choses, 
la Dame qui faisoit l'office* de Juge, me com- 
manda de me lever, et s'estant levée de sa 
chaise presque en mesme temps, elle tint un 
nouveau conseil avec le vieillard et deux au- 

I. Première édition : office. 



Le Page disgracié. 207 

très : puis elle commanda à deux de ses* Da- 
moiselles de prendre des flambeaux d'argent, 
qui estoient dessus son buffet, et de luy 
éclairer vers l'antichambre. Ainsi elle se con- 
duisit avec quatre de ces Estrangers dans le 
cabinet où je croyais faussement devoir repo- 
ser cette nuict, mais où je ne fermay pas les 
yeux. 



CHAPITRE XLIII 

DE QUELLE SORTE ON TRAVAILLOIT AU PROCEZ 
DU PAGE DISGRACIÉ, ET COMMENT LA FAVO- 
RITE DE SA MAISTRESSE LE VINT VISITER. 



Je ne me troublay gueres de cette visite, 
dont j'avoiS desja receu l'avis, croyant avoir 
donné l'ordre nécessaire pour n'estre pas sur- 
pris avec rien qui me pût faire tort, mais je 
me trouvay bien loin de mon compte. J'ou- 
vris mes coffres librement à ces Messieurs, 
qui faisoient office de Commissaires, et je ne 
m'imaginois pas qu'ils y peussent rien trou- 
ver qui me deût porter préjudice. Toutesfois 
après avoir visité par tout, il y en eut un qui 
s'avisa de fouiller dans les pochetes de mes 
habits, et qui parmy d'autres papiers qui 
n'estoient de nulle conséquence, trouva la 
première lettre que j'avois receuë de la part 

I, Première édition : ces. 



2o8 Le Page disgracié. 

de la cousine de ma Maistresse. Elle n'estoit 
pas signée, mais elle estoit escrite d'un carac- 
tère qui n'estoit pas inconnu à la Dame, qui 
presidoit à mon procez. Après qu'elle eut ar- 
resté quelque temps ses yeux sur cette escri- 
ture, elle me demanda qui m'avoit escrit 
cette lettre; je m'approchay pour la recon- 
noistre, et voyant que c'estoit une lettre de sa 
nièce, je devins tout rouge, et puis tout pasle 
de honte et de regret que ce papier fust ainsi 
tombé mal-heureusement entre ses mains. 
Cependant il falloit respondre, je n'avois pas 
le temps d'inventer quelque deffaite, et n'a- 
vois gueres d'envie d'en déclarer la vérité. 
Enfin j'avouay que c'estoit une lettre de sa 
parente, et l'on ne me demanda rien davan- 
tage : la Dame du logis se retira avec la 
lettre, s'appuyant sur le bras de son cousin, 
à qui elle parloit tout bas, et tous les autres 
les suivirent : pour moy qui eusse bien voulu 
aussi les suivre en esprit, et entendre bien 
leur langage, afin de sçavoir particulièrement 
ce que j'avois à deviner; comme j'estois dans 
ces inquiétudes y ayant l'esprit combatu de 
mille différentes pensées, j'entendis un petit 
bruit à ma porte ; j'allay l'ouvrir incontinent, 
croyant que c'estoit mon Irlandois qui me ve- 
noit donner quelque avis; mais je reconnus 
que c'estoit la Favorite de ma Maistresse, qui 
s'estant conduite jusqu'à mon cabinet, à la 
faveur d'une petite bougie qu'elle couvroit 
d'une main, de peur d'estre apperceuë, me 
venoit apprendre de grandes choses, dont je 
n'eslois point informé. L'on avoit fait coucher 



Le Page disgracié. 209 

un homme devant ma porte, pour me garder, 
qui s'estoit endormy profondement, à qui 
l'officieuse fille qui me venoit visiter ne pre- 
noit pas garde, tellement que rencontrant ce 
corps avec le pied, comme elle voulut passer 
en ma chambre, elle faillit à tomber le nez 
devant : je soustins sa cheute, et nous fusmes 
tous deux bien allarmez, quand nous eusmes 
apperceu cette pierre d'achoppement, qu'on 
avoit nouvellement posée en ce lieu. Après 
que Lidame ^ (c'est ainsi que j'appellois la 
Favorite) eut un peu repris ses esprits, elle 
me conta tout le particulier du changement 
que j'avois veu dans Testât de ma fortune. 
Elle m'apprit que la mère de ma Maistresse 
avoit envoyé quérir un de ses parens, qui 
estoit son voisin de deux lieues, et quelques 
autres de ses amis, pour luy prester main 
forte à faire arrester les coupables du desor- 
dre qu'on avoit fait : que tous ces Gentils- 
hommes estans arrivez, elle avoit procédé à 
faire tenir en lieu seur l'Escuyer et tous ses 
complices, en attendant qu'elle pût voir s'ils 
devroient estre livrez entre les mains de la 
Justice. En suite de cela, qu'un de ces Gentils- 
hommes qui estoit allié de l'Escuyer, et que_ 
l'on ne soupçonnoit pas d'estre si fort son 
amy, l'avoit servy merveilleusement. C'estoit 
un confident du cousin de la maison, qui s'es- 
tant abouché avec l'Escuyer s'estoit proposé 
de le tirer hautement de cette affaire, et de 
me plonger s'il estoit possible dans un extrême 

I . Ce nom est celui d'une des héroïnes de VAstrée. 
Le Page disgracié. 14 



210 Le Page disgracié. 

malheur ; celuy-cy ' sur les fausses relations 
qu'on luy avoit faites, s'estoit introduit à 
donner secrettement d'estranges impressions 
à son amy : il luy avoit protesté de luy faire 
voir clairement que j'estois un homme aposté 
pour faire mourir sa parente, et qu'il en ren- 
droit tesmoignage par des lettres qu'il luy 
fourniroit dans peu de temps. Ainsi tous deux 
s'estoient employez à jetter des soupçons de 
moy dans l'esprit de la vieille Dame du chas- 
teau, et l'avoient instruite du subtil moyen 
de me surprendre, et de me faire trouver 
menteur, m'interrogeant sur les connoissances 
que je pouvois avoir à Londres : l'asseurant 
que j'avois des intelligences secrettes avec 
quelqu'un de la maison de sa belle-sœur, qui 
possible m'auroient^ pratiqué pour faire re- 
tourner de grands biens en leur maison par la 
mort de cette héritière, l'interest faisant faire 
tous les jours des projects fort abominables. 
Ils avoient sceu de rEscuyer,ou de quelqu'un 
de ses complices, comme j'avois envoyé un 
homme à Londres pour des affaires de grande 
Importance, ne lui plaignant point l'argent 
pour ce voyage, et que ce messager avoit 
escrit à sa femme qu'il m'envoyoit des lettres 
de quelqu'un de cette maison : de sorte qu'es- 
timant ces conjectures assez fortes pour me 
faire tenir pour suspect, ils avoient fait venir 
promptement la femme avec sa lettre, et 

1 . La première édition donne : cettuy-cy, remplacé ici et 
ailleurs, dans la deuxième, par : celuy-cy. 

2. Ce pluriel n'est pas des plus réguliers au point de vue 
grammatical. 



Le Page disgracié. 21 1 

c'estoit la cause de toutes les grimaces que 
j'avois veuës faire durant mon interrogation, 
et ce qui avoit porté la mère à faire visiter 
mes hardes pour voir si l'on rencontreroit 
quelques pièces convaincantes dans mes pa- 
piers. J'escoutay toute cette relation avec un 
estonnement merveilleux, mais j'estois tou- 
jours en impatience de sçavoir ce qu'elles 
estoient devenues, elle et ma Maistresse, du- 
rant toute cette procédure. Lidame' vintbien- 
tost là, m'apprenant que le confident de son 
parent, instruit par mes ennemis de l'affection 
qu'elles avoient pour moy, s'estoit servy de 
tout son esprit et de toute sa faveur pour me 
rendre leurs soins inutiles, qu'il avoit tra- 
vaillé d'abord à rendre suspect à la mère la 
tendresse du naturel de sa fille, qui par une 
molle pitié fort coutumiere à celles de son 
sexe, et de son aage, pourroit indiscrètement 
s'opposer à la vérification d'un crime de cette 
importance : de sorte que par ces raisons ils 
avoient porté cette bonne Dame à leur faire 
un commandement absolu de ne bouger d'un 
cabinet, où elle les avoit renfermées, pendant 
que l'on travailloit à mon procez; que tout ce 
qu'elle avoit pu faire pour mon service dans 
cette cruelle conjoncture, c'étoit de m'avoir 
fait tenir par mon Irlandois le billet d'avertis- 
sement que j'avois receu, qu'elle luy avoit 
jette dans la cour par une fenestre : après luy 
avoir fait signe qu'il me l'apportast. Elle me 
fit encore des protestations de l'ennuy qu'en 

1 . La première édition ajoute : en. 



212 Le Page disgracié. 

avoit eu sa Maistresse, et du hazard qu'elle 
couroit en contrevenant par cette visite aux 
commandemens sévères qu'on luy avoit faits 
de n'avoir plus aucune communication avec 
moy, et me pria sur son départ' d'attendre 
avec patience d3 ses nouvelles. 



CHAPITRE XLIV 

LES CONSOLATIONS QUE LE PAGE DISGRACIÉ 
RECEUT DURANT SA CAPTIVITÉ. 



Après cette secrette <:onference, la fidelle 
Lidame se retira, et je demeuray tout confus 
et tout outré de douleur dans mon honneste 
cachot : je m'y promenay jusqu'au jour, par- 
lant en moy-mesme, et faisant quelques fois 
de si hautes exclamations, que le valet, qu'on 
avoit commis à ma garde, s'en réveilloit * par 
fois en sursaut : enfin les fatigues de la nuict, 
et la foiblesse de ma complexfon, me firent 
assoupir une heure ou deux, et j'estois dans 
quelques visions espouventables qui dévoient 
tirer leur origine de mes craintes, lors que me 
debotant sur mon lict, j'ouvris les yeux, et vis 
devant moy mon Irlandois ardent et fidèle : je 
lui demanday aussi-tost de quelle sorte il s'es- 
toit acquité de sa commission secrette; il me 
respondit que le tout estoit en lieu de seureté, 

1. En partant. 

2. Première édition : s'en réveilla. 



Le Page disgracié. 213 

mais qu'il n'en avoit pas usé de la sorte que 
je luy avois dit, pour ce qu'il avoit appré- 
hendé qu'on n'ouvrist pas la porte du chas- 
teau si matin, et que quelqu'un passant d'avan- 
ture sur le fossé, ne s'avisast de descouvrir ce 
que je voulois tenir caché. Je sceus de lay 
qu'il avoit esté mettre ce depost dans la basse- 
court, parmy un grand monceau de briques, 
et de pierres du reste de la démolition d'une 
vieille tour, et que je ne devois point m'en 
mettre en peine : de plus que Lidame et ma 
Maistresse avoient gagné depuis long-temps 
une des femmes de Madame qui l'avoit intro- 
duit dans l'antichambre, et qui me feroit sça- 
voir bien-tost de leurs nouvelles. Gela me 
consola tant soit peu, mais ne remit pas mon 
esprit tout à fait, car il falloit de plus grands 
remèdes pour adoucir un mal si cuisant, et 
que je croyois presque incurable. Lidame avoit 
tesmoigné tant de crainte d'estre surprise en 
me parlant, et s'estoit retirée si vite, que je 
n'avois pu luy demander les particularitez de 
mon affaire, et quel ordre ma Maistresse vou- 
loit tenir pour me retirer de ce péril, où mon 
innocence estoit grande, mais où la calomnie 
estoitsi puissante à me nuire, que j'avois besoin 
d'un bon suport. Cela me donna sujet d'es- 
crire cette lettre à la Favorite qui me venoit 
de quiter, après avoir tesmoigné à mon Irlan- 
doisque je n'apprehendois nullement l'artifice 
de mes ennemis, et l'avoir fortifié par de 
grandes espérances en la resolution qu'il avoit 
de me servir fidèlement. 



214 Le Page disgracié. 

A Lidame. 

Vous avez passé devant mes yeux comme un 
esclair, et m'avez dit si peu de chose en cet instant, 
que je doute si vous ne m'estes point apparue en 
songe. S'il est vray que ce trait de ma mauvaise for- 
tune vous touche, escrivez-moy bien amplement par 
ce garçon des nouvelles de nostre Maistresse : ce 
qu'elle dit du traictement que l'on me fait, et de 
quelle sorte elle a résolu d'agir pour mon salut, j'au- 
rois dit pour ma liberté, mais j'aurois craint que 
vous eussiez mal expliqué le terme d'un homme qui 
veut toute sa vie estre son esclave, et vostre tres- 
affectionné serviteur. 



CHAPITRE XLV 

SUITE DU PROCEZ DU PAGE DISGRACIÉ, ET COMME 
SA PRISON FUT CHANGÉE. 



Ce fidèle Messager estoit à peine sorty de 
mon cabinet, quand une Demoiselle Angloise 
me vint appeller, et comme je la suivois ' j'ap- 
perceu dans l'antichambre deux Gentils- 
hommes des voisins de la maison qui s'y pro- 
menoient, et parloient assez haut de ma tra- 
hison prétendue, et qui m'accompagnèrent 
dans une chambre, où la vieille Dame de la 
maison estoit assise dans un fauteuil, et son 

I . Première édition : je la suivis. 



Le Page disgracié. 21$ 

vénérable parent assis auprès d'elle : derrière 
eux estoient tout debout, et nud teste, les 
principaux du logis, et je penetray d'un re- 
gard par tout pour voir si je n'y découvrirois 
point ma Maistresse ou sa Favorite : et ne les 
appercevant ny l'une ny l'autre, je sentis une 
espèce de glaçon qui me pénétra jusqu'au 
cœur. Toutefois je me recueillis un peu en 
moy-mesme, et m'estant mis sur un genoux 
devant ce petit Tribunal, j'escoutay d'une 
façon modeste, mais asseurée, ce qu'on avoit 
à me dire. La bonne Dame qc' tenoit la lettre 
de la cousine de ma Maistresse, et qui estoit 
nièce de feu son mary, me proposa d'abord de 
confesser ingenuëment de qui j'avois receu 
cette lettre ; et comme je l'eus reconnue pour 
estre venue de la part de son alliée, elle me 
pressa d'avouer quelle somme on m'avoit 
donnée, et quelles promesses on m'avoit faites 
pour m'obliger au détestable dessein que 
j'avois entrepris d'exécuter. Je luy demanday 
quel dessein, et comme elle m'eut dit que 
c'estoit d'empoisonner mal-heureusement sa 
fille, en faveur de ceux qui pretendoient d'en 
hériter, je luy protestay que cela estoit faux, 
et que c'estoit une calomnie que mes ennemis 
avoient inventée afin de me perdre. Mais elle 
continua ses interrogations en branlant la 
teste, et me dit en suite que la lettre qu'elle 
tenoit estoit escrite d'un stile fort affectionné ', 
et de la main d'une personne de condition, 
qui témoignoit désirer d'apprendre de mes 

I. chaud, ardent. 



2i6 Le Page disgracié. 

nouvelles avec un grand empressement, et 
qu'il estoit facile de juger que je n'avois pas 
une si grande intelligence avec elle pour 
quelque affaire de peu d'importance. Comme 
je me vis pressé de ce costé, je ne balançay 
plus l'honneste honte de déclarer l'affection de 
sa cousine, avec la crainte du mauvais traicte- 
ment dont je me voyois menacé; j'avoûay 
franchement que cette parente m'avoit témoi- 
gné quelque affection, et qu'elle m'avoit fait 
présent d'une es^narpe un jour que j'avois esté 
saigné, qui estc.ent tous les presens que j'avois 
receus d'elle, et qu'elle ne m'avoit point tes- 
moigné cette bonne volonté pour me faire en- 
treprendre rien de mauvais contre sa cousine, 
comme mes ennemis avoient advancé fausse- 
ment; mais bien possible pour m'attirer à son 
service, afin que je l'instruisisse en la pureté 
de ma langue, dont elle se montroit amatrice, 
et que c'estoit le seul sujet qui l'avoit portée 
à m'escrire cette lettre, à qui l'on vouloit 
donner des explications qui m'estoient si fort 
desavantageuses. Là dessus j'appellay Dieu 
à tesmoin de mon innocence, el de l'inno- 
cence de la parente de la maison que l'on 
vouloit noircir par une supposition si détes- 
table, et qui meritoit qu'on en fist punir sé- 
vèrement les Autheurs. La Dame du logis se 
leva lors de sa chaise, et prenant son vieux 
parent par la main, s'en alla tenir conseil avec 
luy prés d'une fenestre : à la fin de leur con- 
férence secrette, le concierge de la maison fut 
appelle pour me conduire dans une vieille 
tour qui estoit séparée de tout le reste du bâ- 



Le Page disgracié. 217 

timent. Là je me trouvay beaucoup plus au 
large que dans h cabinet où j'estois, j'eus de 
vastes chambres à me promener et l'escalier 
libre jusqu'à la porte d'en bas qui fut fermée 
sur moy à plusieurs tours; ce fut en ce lieu 
que j'expérimentai combien les heures sont 
longues à la mesure de l'impatience et quelles 
inquiétudes apporte une captivité dont on ne 
connoist pas la fin. Après m'estre bien la- 
menté, et m'estre pris cent fois à mes cheveux 
de ma mauvaise fortune, j'entendis ouvrir, et 
peu après, je vis monter un Officier, et mon 
Irlandois qui vinrent m'apporter à disner. La 
veuë de mon valet me donna quelque conso- 
lation, mais la viande qu'on m'apporta ne me 
donna point de nourriture, car je n'en voulus 
jamais manger tant soit peu, tant j'apprehen- 
dois le poison. Je ne tesmoignay pourtant 
point ma deffiance à l'Officier, qui n'estoit 
point de ceux qui m'estoient suspects, et me 
servant en cette occasion de mon Irlandois 
pour truchement, je luy fis entendre que je 
îuy estois beaucoup obligé de la peine qu'il 
avoit prise, et que j'dsperois de me voir en- 
core en estât de reconnoistre ce bon office. 
J'accompagnay ce compliment d'une embras- 
sade, et de deux ou trois pièces d'or qu'il fit 
un peu de difficulté de prendre. Après l'avoir 
ainsi gagné, je tiray mon Irlandois à l'escart 
pour luy demander des nouvelles de ma Mais- 
tresse. Ce fidèle serviteur m'apprit qu'on 
m'avoit apporté à disner, par le soin qu'en 
avoit pris Lidame, qui donnant hs ordres 
dans la cuisine, l'avoit subtilement chargé 



2i8 Le Page disgracié. 

d'un papier qu'il me mit à la main. Je loùay 
sa fidélité, et luy commanday de se fournir 
d'un peu de pain dans le bourg, et de me l'ap- 
porter dans sa poche quand il reviendroit me 
voir, parce ' que j'avois grand sujet d'estreen 
deffiance des autres viandes qu'on me prepa- 
roit au logis, comme il en avoit veu les 
preuves. Si-tost que l'on m'eut laissé tout seul, 
j'ouvris la lettre que l'on m'envoyoit, qui con- 
tenoit à peu prés ces paroles : 

Je ne connois rien de plus époaventable que la 
malice de vos ennemis ; il n'y a pas eu moyen que la 
force de la raison ait pu résister jusqu'icy à celle de 
la calomnie : ma Maîtresse et moy faisons mille 
ejforts pour maintenir vostre innocence, que l'injus- 
tice veut oprimer : et nous nous trouvons presque 
épuisées dans cet employ, et de larmes et de paroles. 
Tout ce que nous avons pu faire pour vôtre salut^ 
c'est qu'on differast encore de vous mettre entre les 
mains de la justice, comme on estoit prest d'en 
prendre la resolution. Voyez quelle est vostre mi- 
sère et la nostre, et quel danger vous pourriez courir 
si vous n'estiez point protégé. Ne vous désespérez 
point toutefois de sortir de ce Dedalle; nostre mais- 
tresse est rcsoluë d'y mettre le tout pour le tout, et 
je n'appréhende rien tant pour vous que l'excez de 
son affection, qui a desja failly deux ou trois fois 
de faire un éclat à tout perdre. 

que je trouvay cette lettre touchante ! et 
qu'elle me donna tour à tour de différentes 

I. Première édition : pour ce que. 



Le Page disgracié. 219 

passions. J'y découvris la malice de mes enne- 
mis qui me fit grincer les dents de colère, j'y 
reconneus la constante foy de ma Maistresse 
qui me fit soupirer d'amour, j'y trouvay des 
matières qui me glacèrent tout le sang d'ef- 
froy, et parmy tout cela quelques sujets d'es- 
pérance qui restablissoient en moy les desor- 
dres de la crainte et de la douleur. 



CHAPITRE XLVI 

DE QUELLE SORTE LIDAME VINT RETIRER 
LE PAGE DISGRACIÉ DE PRISON. 



Je passay toute la journée à relire la lettre 
que j'avois receuë ; et donnant des gloses à 
ce texte, qui m'en rendoient le sens plus rigou- 
reux ou plus favorable, et ne m'occupay qu'à 
jetter une partie des viandes qu'on m'avoit 
apportées par une fenestre, d'où je voyois 
battre après les poissons et les plongeons qui 
se nourrissoient dans l'eau du fossé. Sur le 
soir mon valet revint avec l'Officier qui re- 
tourna chargé de ma nourriture, et je le fis 
venir parler à moy sur l'escalier, tandis que 
l'autre mettoit sur table' ; il tira d'abord de 
ses poches un pain qu'il avoit pris hors du 
logis, et de la viande envelopéedans un linge 
blanc, que m'envoyoit la Favorite de ma 

I. Servait la table. 



220 Le Page disgracié. 

Maistresse, avec un papier, où je trouvay ces 
mots : 

Nostre Maistresse a fait un dessein, que vous 
n'approuverez non plus que moy, encore qu'il soit 
fort généreux. L'événement en pourroit estre bon, 
mais j'en trouve l'exécution très-difficile : j'espère de 
vous voir cette nuict, pour vous en dire davantage ; 
essayez de ne vous affliger point, nos espérances sont 
fort affoihiies, mais elles ne sont pas encore mortes. 

Lors que les deux garçons se furent retirez, 
et que j'eus releu ce billet, je repris un peu 
de courage ; j'esperay que Lidame en me 
venant voir, m'apporteroit de bonnes nou- 
velles, ou du moins que nous trouverions 
ensemble quelque expédient pour me faire 
sortir de cette tour, et me donner les moyens 
de me conduire en quelque lieu de seureté. Je 
mangeay d'un grand appétit, durant ces 
agréables pensées, des mets dont je n'avois 
point de soupçon, et puis après avoir fait 
quelques promenades durant lesquelles mon 
esprit repassoit sur beaucoup dé choses, je 
m'allay jetter sur un lict que l'on m'avoit là 
préparé. Je n'y dormis pas d'un somme si 
profond, que je n'eusse esté capable d'estre 
réveillé par le moindre bruit, et cependant je 
ne fus retiré de mon assoupissement que par 
l'approche de Lidame qui me vint tirer par le 
bras. Cette généreuse et fidèle amie m'apparut 
alors de la façon qu'apparoissent les bons 
Anges; elle m'effraya par son arrivée, mais 
elle ne me laissa pas sans consolation. Elle 



Le Page disgracié. 221 

tenoit une petite lanterne sourde à sa main, 
dont elle entre-ouvrit tout à fait le regard, 
afin que je la reconnusse, et que je ne m'es- 
pouventasse point : puis elle me dit tout bas, 
tant elle avoit peur d'estre entendue durant 
la tranquilité de la nuict : He ! bien Ariston, 
vous voyez comme je vous ay tenu ma pro- 
nesse : ce n'a pas esté sans courir un grand 
aanger d'être apperceuë, et si je l'avois esté 
de la moindre personne du logis, je serois 
absolument perdue. Je pris sa main pour la 
baiser, en luy tesmoignant le tendre ressen- 
timent que j'avois de ses bontez, mais ne me 
le voulant pas permettre, elle continua de 
cette sorte : Vous n'aviez eu garde de deviner 
les choses que vous avez leuës dans le billet 
que je vous ay fait tenir ; sçavez-vous bien que 
nostre Maistresse a voulu prendre en vôtre 
faveur le party le plus téméraire du monde ? 
si je ne l'eusse destournée par mes conseils, 
elle estoit sur le poinct de s'aller jetter aux 
pieds de sa mère, comme une personne folle 
d'amour, et luy protester hautement qu'elle 
vous avoit donné la foy, et qu'elle avoit receu 
la vostre, pour n'estre à jamais tous deux 
qu'une mesme chose. Si bien qu'elle auroitfait 
paroistre par cette action, que vous auriez 
contracté avec elle un mariage clandestin, et 
vous pouvez juger en quel desordre elle eust 
mis l'esprit de sa mère. C'est une Dame sortie 
d'une des plus illustres maisons de cette Isle, 
et qui prétend un grand party pour sa fille, 
mesprisant mesme l'alliance de beaucoup 
de Comtes. Jugez ce qu'elle seroit de\ ^nuë. 



222 Le Page disgracié. 

quand elle auroit appris que sa fille auroit 
fait choix' d'un Estranger inconnu, comme 
vous. De quelques hautes espérances dont je 
me fusse flatté jusqu'alors, je me trouvay fort 
interdit à ces paroles, et plus encore quand 
elle continua son discours, en me protestant 
que quand mesme je serois nay Prince, on ne 
s'arresteroit point pour ma qualité dans cette 
première colère ; et que me tenant pour un 
imposteur, on me feroit périr sur le champ: 
j'avoùay ces vérités en pleurant, je^ blasmay 
l'inconsidérée affection de ma Maistresse, et 
loùay la prudence de sa Favorite. Cependant, 
Lidame me dit qu'il y avoit encore une autre 
grande resolution à prendre ou à quitter ; 
c'estoit d'essayer à me sauver tout seul, ou 
d'enlever encore ma Maistresse, qui vouloit 
prendre un de mes habits pour cela, et me 
charger d'une cassette, où il y avoit une 
grande quantité de pierreries : Lidame en 
disant cela me regarda comme en souriant, 
et me faisant assez juger que cette dernière 
proposition estoit ridicule ; je fus d'accord 
avec elle de ce sentiment, et- la sùppliay les 
mains jointes, par l'affection qu'elle portoit à 
nostre commune Maistresse, de la détourner 
de ce désir, qui nous seroit à tous si funeste. 
Car quelle apparence y auroit-il eu qu'un 
Estranger eust fait un coup de cette impor- 
tance avec impunité, sans amis, sans intelii- 

1. La première édition ajoute : d'un mari sans elle 
et, etc. 

2. Ce pronom ne se trouve pas dans la première édition. 



Le Page disgracie. 225 

gence, et dans une Isle où les ordres ' sont si 
bons, et tous les ports si bien esclairez? 

Après avoir consulté long-temps ensemble, 
il fut arresté que je m'esvaderois tout seul, 
n'emmenant que mon Irlandois avecmoy pour 
me conduire par l'Escosse et me faire sauver 
en son pays. Que cependant^ elle feroit en- 
tendre à ma Maîtresse que je serois allé 
m'asseurer d'un vaisseau dans quelque port 
pour la venir enlever après, travestie en 
homme, quand on seroit prest à faire voile. 
Je demanday lors à Lidame, ce qui pressoit 
si fort mon départ : et je sceus d'elle qu'une 
espèce de Prévost de la Province devoit le 
lendemain s'emparer de moy. De sorte que 
nous n'avions pas beaucoup de temps à nous 
entretenir : de plus, que ma Maistresse me 
seroit venu voir aussi bien qu'elle, n'eust esté 
que par je ne sçay quelle humeur, sa mère 
l'avoit fait coucher en son lict. Au reste, 
qu'elle avoit corrompu le portier, et que 
moyennant une certaine somme qu'il avoit 
receu, je.pourrois sortir quand il me plairoit, 
et que pour couvrir son infidélité, et donner 
une autre apparence à ma fuite, il avoit esté 
résolu entr'eux que j'attacherois les draps de 
mon lict à la fenestre de ma chambre, qui 
regardoit sur le fossé. Je trouvay cet expé- 
dient le meilleur du monde, j'attachay promp- 
tement les linceuls^ à une croisée, et sortis de 



1. L'administration et la police. 

2. Pendant ce temps. 

3. Anciennement, draps de lit. 



224 ^^ Page disgracié. 

la tour avecque Lidame. Nous trouvasmes 

mon Irlandois dans la court, qui avoit esté 
adverty par elle d'y demeurer toute la nuict, 
et ce fidèle garçon ne manqua pas de retrou- 
ver le coffre d'acier qui m'appartenoit, et 
qu'il avoit adroitement caché dans une ma- 
sure. Lidame me mit hors du chasteau, le 
visage Daigné de larmes, me priant de cher- 
cher un moyen pour me mettre en seureté *, 
et pour lui faire sçavoir de mes nouvelles. 
Après y avoir un peu pensé, je luy demanday 
s'il y âvoit moyen d'avoir du pain, et une 
bouteille, et que cela seroit fort nécessaire à 
l'expédient que j'avois pris : elle retourna 
avec mon Irlandois dans la chambre du por- 
tier, et revint avec toutes ces choses. Je luy 
dis lors adieu, luy promettant qu'elle appren- 
droit seurement de mes nouvelles, et que je 
luy donnerois lieu de me pouvoir avertir le 
lendemain de tout ce qui se passeroit. Je la 
priay de faire en sorte que le portier ne fer- 
mast point la porte, que mon Irlandois ne fut 
rentré, que je devois renvoyer dans deux 
heures au plus tard. 

I . Première édition : en sauveté. 



FIN DE LA PREMIERE PARTIE. 



DEUXIEME PARTIE 




CHAPITRE PREMIER 

COMME LE PAGE DISGRACIÉ COUCHA DEUX NUICTS 
SUR UN ARBRE d'uNE FOREST. 



PRÉS ces tristes adieux qui furent ac- 
compagnez de beaucoup de larmes, 
je m'en allay gagner la rivière qui 
court au pied du Chasteau : et 
m'estant promptement deshabillé, je la pas- 
say en un certain gué que me montra mon 
Irlandois. La Lune nous favorisa beaucoup 
en ce dessein ; toutefois ' mon guide pour 
avoir pris un peu trop haut, faillit à nous 
faire perdre tout nostre équipage. Cela m'eust 
esté bien fâcheux ; n'ayant plus d'autre res- 
source pour me faire sortir de l'Isle, que l'ar- 
gent qui estoit dans mon petit coffre d'acier. 
Enfin nous arrivasmes à bord heureusement, 
et nous estant r'habillez avec diligence, nous 
allasmes prendre un chemin qui nous con- 

I . Au lieu de ; toutefois, la première édition porte : et 
si pourtant. 

Le Page disgracié. i j 



226 Le Page disgracié. 

duisit' dans une grande forest. Dés que nous 
yfusmes entrez, j'entray au conseil avec mes 
propres pensées, pour donner à mon Irlan- 
dois les ordres qu'il devoit garder pour ne 
donner point de soupçon aux domestiques, 
qu'il eust aucune connoissance de ma fuite, 
et luy dire avec quelle adresse il devoit 
acoster Lidame, pour apprendre d'elle en 
quel estât estoient mes affaires, et quelle 
route on prendroit pour m'atraper. Lors que 
j'eus bien raisonné ^ sur toutes ces choses, je 
pris le coffre où estoient les reliques de ma 
fortune, et le fondement de tout ce qui me 
restoit d'espérance ; avec ce petit fardeau que 
je passay par la fente de ma chemise, et ^ 
fis aller derrière mon dos, je montay sur un 
fort grand arbre à la faveur de mon fidèle 
valet, après l'avoir instruit de tout ce qu'il 
avoit à faire, et luy avoir fait de grandes 
promesses de l'en recompenser dignement. Ce 
garçon zélé pour mon service me quitta en 
pleurant pour aller repasser la rivière, et se 
rendre dans le Chasteau, selon mes ordres 
secrets ; et moy je m'enchassay Je mieux que 
je pus entre deux branches de l'arbre, 
après y avoir lié mon manteau avec mes 
jartieres, afin qu'il me servist de dossier*. 
Mon lict n'estoit ny mol ny commode, mais 

1 . Corrigé d'après la première édition, tandis que la 
deuxième porte : conduit. 

2. Première édition : ratiociné. 

3. La deuxième édition ajoute ici : le, mot au moins 
inutile que nous croyons devoir omettre. 

^ . Première édition : docier. 



Le Page disgracié. 227 

je n'eusse pas laissé d'y dormir d'un assez 
bon somme, n'eust esté les images effroyables 
de ma crainte qui m'en empeschoient, et le 
bruit continuel que faisoient certains animaux 
qu'on me dit depuis estre des bœufs sau- 
vages. 

Aussi-tost que le jour commença de poindre, 
je descendis de cet arbre, qui m'avoit servy 
de lict, et comme de fort inaccessible, et j'en 
allay choisir un autre plus commode, et en un 
lieu plus eslevé ; mais avant que de l'aller 
reconnoistre en montant dessus, je m'advisay 
d'aller enterrer le coffre d'acier où estoit le 
portraict de maMaistresse, après avoir tiré les 
Jacobus qui estoient dedans ; je pensay qu'il 
n'y avoit point d'apparence d'emporter ainsi 
des choses sur moy, si soupçonneuses' et si 
remarquables, pouvant estre fouillé aux lieux 
où je passerois par les Officiers de la Justice. 
Après avoir consigné ce depost en un endroit 
qui me sembla seur, et dont je consideray 
fort long-temps les particularitez, et les dis- 
tances des arbres dont il estoit environné, 
j'allay m'établir chez le nouvel hoste que 
j'avais choisi dans la forest : delà je decou- 
vrois le chemin par où mon Irlandois pouvoit 
venir, et si je l'eusse apperceu fort accompa- 
gné à son retour, je pouvois avoir le loisir de 
dévaler et de me perdre bien avant dans la 
forest. Ce mal-heur ne m'arriva point, et 
j'estois chargé de tant d'autres, que je n'eusse 
pas eu la force de le suporter. Je passay tout 

I. On dirait aujourd'hui : si suspectes. 



228 Le Page disgracié. 

le jour dans des inquiétudes estranges, et ne 
mangeay gueres du pain que mon Irlandois 
m'avoit apporté, sans qu'il fut détrempé de 
mes larmes. La nuict vint pour moy avecque 
des pieds de laine ^, et je la trouvay si pares- 
seuse en cette triste conjoncture, que j'eusse 
alors escrit une Satyre contre elle, si j'eusse 
esté capable de faire des vers. Enfin lorsque 
le silence regnoit par tout, et qu'il n'y avoit 
plus que le mugissement de quelques boeufs 
sauvages qui troublassent la tranquillité de 
ma solitude, j'entendis le cry de mon Irlan- 
dois, qui avoit un certain signal pour se faire 
connoistre à moy ; je fus ravy de la joye de 
son retour, espérant de recevoir par son 
moyen quelque nouvelle favorable : je des- 
cendis aussi-tost de l'arbre sur lequel j'estois 
pour l'aller embrasser, et luy demander en 
quel estât estoient mes affaires : et quand ce 
fidèle garçon me sentit approcher de luy, il 
me vint embrasser les genoux avec tant de 
pleurs et de plaintes qu'il me transsit presque 
d'effroy ; je luy pensay demander les particu- 
laritez de son voyage, mais il me dit qu'il ne 
vouloit point perdre de temps, qu'il falloit 
que nous eussions fait trois ou quatre Heùes 
avant que le Soleil fut levé, qu'il avoit des 
lettres et de l'argent pour moy, que je ver- 
rois à la lumière: Je ne resistay pointa partir, 
jugeant bien que l'espoir de mon salut con- 

I . Pieds ou jambes de laine, comme on disait indifférem- 
ment, ce sont des pieds ou des jambes qui s'affaissent comme 
la laine, ne peuvent porter le corps, et par suite n'avancent 
pas vite. 



Le Page disgracié. 229 

sistoit en une extrême diligence, et ce me fut 
un grand advantage d'avoir un bon guide 
pour me mener parmy ces bois où il y avoit 
de rudes montées et de dangereuses descentes. 



CHAPITRE II 

DES NOUVELLES QUE RECEUT LE PAGE, ET COM- 
MENT IL ALLA TROUVER LA TANTE DE LIDAME 
Q^UI DEMEUROIT A EDIMBOURG. 



Le jour commençoit à naistre, et les pre- 
miers rayons du Soleil penetroient desja la 
forest dans les endroits où les feuilles estoient 
le moins pressées, lors que nous descou- 
vrismes une grande esplanade, qui nous fit 
voir avec un peu de joye que nous sortions 
de la forest : ce fut lors que je demanday à 
mon Irlandois les lettres qu'il avoit pour moy, 
et que m'estant assis sur Fherbe pour re- 
prendre haleine, je Tobligeay de me dire ce 
qu'on avoit fait dans le chasteau depuis mon 
départ. J'appris de luy qu'on l'estoit venu 
resveiller dans son lict dés le matin, lors 
qu'il ne faisoit encore que commencer son 
premier somme : et qu'on luy avoit demandé 
s'il ne sçavoit point où j'estois, et qu'il avoit 
respondu à cela que tous ceux de la maison 
le sçavoient aussi bien que luy, qu'il m'avoit 
laissé dans la tour où j'estois enfermé, et 
pourquoy l'on luy demandoit ces choses. Que 



2^0 Le Page disgracié. 

là dessus ceux qui Testoient venus trouver 
l'avoient jugé innocent de la rupture de ma 
prison, disans des choses entr^eux qui luy 
firent juger que lors qu'ils estoient venus 
dans sa chambre, ils n'avoient pas espéré de 
Vy trouver, croyans qu^'il pourroit avoir esté 
complice de ma fuite, mais que son sommeil, 
et ses paroles, estoient des marques qu'il en 
estoit fort innocent. Qu'après cela il avoit 
fait fort Tempesché avec ceux qui alloient re- 
garder les draps pendans à la fenestre de la 
tour, et qui disoient leurs sentimens sur la 
manière dont j'avois pu sortir du fossé, et sur 
les chemins que j'avois pu prendre. Tout le 
monde fut enfin d'accord à s'imaginer que 
j'avois pris celuy de Londres, veu que j'estois 
un Estranger qui ne sçavois presque point la 
langue du pays, et qui n'avois aucune con- 
noissance que de ce lieu où l'on tenoit qu'es- 
toient les principaux Autheurs de mon crime 
prétendu : que sur cette pensée il y avoit eu 
plus de vingt hommes à cheval , qui estoient 
allez après moy battans l'estrade » sur toutes 
les aisles de ce chemin, et faisans advertir les 
Majeurs^ des bourgades, afin que l'on arres- 
tast un Estranger de l'aage, de la mine, et 
vestu de la sorte que j'estois descrit. J'eus ce 
bon-heur qu'il n'y eust personne qui s'advi- 
sast jamais de la route que j'avois prise. 
Aussi n'y avoit-il gueres d'apparence de 

1 . Battre l'estrade, c'est, en terme de guerre, courir la 
campagne, aller à la découverte. 

2. Les maires : du mot latin majores. On sait ce qu'est 
en anglais le lord mayor. 



Le Page disgracié. 231 

soupçonner qu^un homme qui s'estoit préci- 
pité par une fenestre durant l'obscurité de la 
nuict, se fust advisé d'aller passer une rivière 
à nage, et qui estoit assez dangereuse ; nul 
aussi n'auroit pensé que j'eusse connu le gué 
que j'avois passé. 

Il me dit encore que Lidame, qui se pro- 
menoit par toute la maison, pour voir et 
entendre ce qui s'y faisoit, luy avoit dit en 
passant auprès de luy, qu'il ne jettast nul- 
lement les yeux sur elle, et qu'il se gardast 
bien de faire soupçonner à ceux du logis qu'il 
eust quelque chose à luy dire, et que lors que 
tout le monde seroit couché, il se vint rendre 
à la porte de la chambre de sa Maîtresse. Il 
avoit observé ponctuellement tout cet ordre, 
il avoit esté introduit par Lidame dans la 
chambre de ma Maistresse, qui toute outrée 
de desplaisir pour mon infortune, et toute 
transsie de la crainte qu'elle avoit pour moy, 
ne pust s'empescher d'en faire de grandes 
expressions en sa présence : Elle pesta contre 
l'aveuglement de sa mère, et contre la malice 
de ses parens et de ses amis, et l'ayant bien 
exhorté de me servir fidèlement en cette 
occasion, elle luy donna trente Jacobus par 
advance du bien qu'elle promettoit de luy 
faire; et le chargea de deux pacquets pour 
moy, tous deux cachetez soigneusement, l'un 
plein d'or, et l'autre de trois lettres, dont il 
y en avoit deux qui s'adressoient à moy, et 
l'autre à la tante de Lidame. 



2^2 Le Page disgracié. 

Lettre de Lidame au Page disgracié. 

Vostre mal- heur est dans Fexcez, puis que les 
meschans qui vous persécutent, vous font ainsi quit- 
ter les personnes qui vous ayment, et que vous 
aymez. Mais c'est quelque sorte de consolation qu'ils 
n'ayent fait que troubler vostre félicité, sans attenter 
plus avant sur vostre vie ; gagnez promptement 
Edimbourg, et portez la Lettre que je vous envoyé à 
la personne à qui je l'adresse ; c'est le plus seur 
expédient que vous paissiez prendre pour vostre sa- 
lut, et vous connoistrez s'il y a de la générosité, et de 
la fidélité dans la race de Lidame ; mais ne man- 
quez pas de chercher des moyens pour me faire 
sçavoir de vos nouvelles, quand vous serez > hors de 
danger. 

Lettre de la Maistresse de Lidame au Page 
disgracié. 

Prenez soin de vous conserver, si vous avez soin 
de ma vie ; nos mal-heurs se peuvent adoucir avec 
le temps, mais rien ne me consoleroit de votre mort; 
j'ay fait tous mes efforts pour dissiper l'orage qui 
vous menaçoit, et je me suis trouvée impuissante; 
ma mère a tenu le party de la calomnie contre l^ in- 
nocence, et n'a pas voulu escouter sa fille. Ainsi pour 
vous faire périr, on a corrompu la source d'un sang 
assez clair, et qui ne s'est jamais soiïillé d'injustice 
ny de lascheté, et dont la plus saine partie est à vous. 
Mais il n'y a rien de perdu, puis que vous vous estes 

i . Première édition : seriez. 



Le Page disgracié. 233 

sauvé; Lidame escrit à sa Tante pour vostre salut, 
etpourveu que vous la trouviez, vos ennemis ne vous 
trouveront point, mais attendez là mes advis : ou si 
vous estes obligé de vous en esloigner, faites qu'on 
sçache toujours de vos nouvelles, si vous ne voulez 
bien tost apprendre celles de ma mort. 

Je ne peus lire toute cette lettre sans Tarro- 
ser de beaucoup de larmes, et sans m^aban- 
donner aux mouvemens de la douleur. Puis 
quand j'eus allégé mon cœur par cette sorte 
de remède, je ne me proposay plus que d'en- 
trer dans cette superbe ville d'Edimbourg, 
dont on m'avoit dit autrefois tant de mer- 
veilles, et qui devoit pour lors estre mon 
azile. Je ne vous diray point quelles mon- 
tagnes je franchis ny quels ruisseaux je pas- 
say, avant que de voir cette ville Capitale 
de l'Escosse : il suffira que je vous die que je 
l'apperceu enfin sur un haut, et que je vis 
aussi sur un rocher cet inexpugnable chasteau 
des Pucelles ', dont il est tant parlé dans les 
Romans. 



I. Ce château, ou plutôt cette forteresse, fièrement dressé 
sur un roc sourcilleux, à l'ouest de la ville, est aujourd'hui 
encore la plus grande curiosité de la capitale de l'Ecosse. 
Son origine se perd dans la nuit des temps. On le nommait, 
sous les Romains, Castrum puellarum, parce que, dit-on, les 
rois pietés y tenaient enfermées leurs filles jusqu'au jour du 
mariage; de là son nom anglais, Maiden Castle, traduit un 
peu naïvement par notre auteur. 



234 ^E Page disgracié. 



CHAPITRE m; 

COMME LA TANTE DE LIDAME DÉPESCHA UN MES- 
SAGER A SA NIÈCE POUR AVISER AVEC ELLE 
COMMENT ON FEROIT SAUVER LE PAGE DIS- 
GRACIÉ. 



Nous ne fusmes pas plustost entrez dans 
Edimbourg, que nous allasmes chercher le 
logis de la Tante de Lidame, et nous trou- 
vasmes qu elle y estoit nouvellement revenue 
d'une sienne maison des champs où elle avoit 
passé plus d'un mois. Lorsque j'eus présenté 
la lettre que j'avois à cette vénérable Damoi- 
selle, elle fit fermer les portes de sa maison, 
et commanda à ses domestiques de ne laisser 
entrer personne : puis après avoir relu deux 
ou trois fois la lettre, elle se mit à m'inter- 
roger sur le sujet de l'empoisonnement que 
l'on m'avoit supposé. J'essayay ~de la conten- 
ter là dessus, et luy fis entendre clairement à 
la faveur de mon Irlandois, dont elle sçavoit 
fort bien la langue, comme j'avois esté envié 
par l'Escuyer, quels procédez j'avois eu avec 
luy, et de quels stratagesmes il s'estoit servy 
pour me perdre. Et bien {me dit-elle), vous n'estes 
pas le premier qu'on a persécuté sans raison : et 
vous n'en estes pas moins digne d'estre servy j puis que 
ce n'est qu^une marque de vostre vertu. Nous donne- 
rons l'ordre qu'il faut pour vous sauver, quelques 



Le Page disgrac é. 2^^ 

paissans ennemis qui vous vueillent nuire; et bien 
que le soin ' soit grand que l'on apporte en cette 
Isky lors qu'il s'agit de quelque affaire comme la 
vostre, j'espère avec la grâce de Dieu, de vous tirer 
de ce perd : vous n'avez rien qu'à vous confier à sa 
paternelle providence, et me laisser faire le surplus. 
Puis elle adjousta à ces paroles que la crainte 
que j'avois eue, et les deux mauvais gistes que 
j'avois pris sur l'arbre de la forest, comme la 
fatigue du chemin, demandoient bien que je 
prisse un peu de repos, lors que j'aurois 
mangé quelque chose. Et là dessus, elle 
donna les ordres pour me faire apporter à 
manger, et pour me faire apprester un lict. Je 
reconnus aisément au premier abord de cette 
femme que c^estoit une personne de grand 
sens et de grand courage : et cela me donna 
beaucoup plus d'asseurance que je n'en avois 
eu depuis quatre ou cinq jours. Toutesfois j'y 
goustay peu les viandes, encore qu'elles 
fussent bonnes, et ne dormis profondement 
que pource que je ne pouvois plus veiller. Le 
lendemain mon hostesse me vint voir au lict 
accompagnée de mon Irlandois qu'elle avoit fait 
régaler le mieux qu'elle avoit pu ; elle me dit 
qu'elle estoit d'avis d'envoyer un de ses gens 
à sa niepce, avec une lettre de compliment à 
l'ordinaire, qui pourroit estre veuë de tout le 
monde, dans la maison de ma Maistresse, et 
qu'avec cela le messager se chargeroit de 
quelque billet secret pour faire sçavoir mon 
arrivée en son logis, et pour demander à sa 

! . Les mesures de police. 



2^6 Le Page disgracié. 

nièce une plus ample Instruction des moyens 
qu'il faudroit tenir pour me faire sortir de 
risle. Je trouvay cela fort à propos, et luy 
demanday la permission d'escrire à sa nièce, 
et à sa Maistresse, si elle estoit bien asseurée 
de la fidélité du Messager; voici ce que j'escri- 
vis à ma chère Maistresse, et à sa généreuse 
confidente. 

Lettre du Page disgracié à sa Maistresse. 

Je sais beaucoup moins sensible aux traicts du 
mal-heur, qu^à ceux de vostre bonté, et je pleure 
beaucoup davantage du ressentiment des generositez 
de ma Maistresse, que de l'injuste persécution de mes 
ennemis, depuis satisfaire à leur cruelle animosité 
en perdant la vie, mais je n\iy rien qui puisse digne- 
ment satisfaire aux faveurs que vous m'avez faites. 
Quand je pense aux ennuis que vous n'avez eu que 
pour l'amour de moy, je m'en hay moy-mesme, et je 
courrois à la mort pour m'en punir, si vous ne me 
commandiez de vivre : mais je ne suis plus maistre 
de ma volonté, depuis que je vous ay reconnue pour 
ma souveraine Maistresse, et je n'ay plus rien à 
souhaittcr, si ce nest de vous obéir parfaitement. 
Commandez donc tout ce qu'il vous plaira à vostre 
trés-humble et trés-obeïssant serviteur. 

Voici celle que j'escrivis à Lidame. 

A Lidame. 

Ma fortune est entre vos mains, vous en pouvez 
disposer comme il vous plaira : et je m'asseure que 



Le Page disgracié. 237 

ce sera toujours fort favorablement pour moy. Vous 
avez esté desja l'Ariane qui m'a retiré d'un fascheux 
Dédale, et vous serez encore le phare qui me conduira 
dans le port. Achevez donc, s'il vous plaist, iou- 
vrage que vous avez si heureusement commencé, et 
vous asseurez que 'fen auray toujours le ressenti- 
ment qu'une ame noble peut avoir d'un si [bon 
office K Vous m'avez recommandé si puissamment à 
vostre Tante, qu'elle m'a receu comme son enfant; 
mandez luy qu'elle achevé de prendre soin de ma vie, 
si vous le trouvez à propos. 

Après que ces deux billets furent escrits,, et 
pliez assez proprement, j'en fis un petit pa- 
quet que je cachetay d'un cachet que con- 
noissoit ma Maistresse : puis je le fis coudre 
devant moy dans le buse du pourpoint du 
Messager, qui partit aussi tost après. Ma sage 
hostesse après cette expédition, prit le soin 
de me consoler souvent de mes disgrâces, et 
pour ce qu'il n'estoit pas à propos pour ma 
seureté que je sortisse de sa maison, ny 
mesme que j'y fusse veu de ses voisines, elle 
me fit tenir dans une chambre fort haute, et 
fort esloignée de son appartement, et me 
donna pour conversation quantité de bons 
livres François, Italiens et Espagnols, ayant 
sceu de mon Irlandois quej'entendois aucune- 
ment ces langues. 

I . D'un si merveilleux bon office, dit la première édition. 



2^8 Le Page disgracié. 



CHAPITRE IV 

COMME LE PAGE s'eMBARQUA DANS UN NAVIRE 
MARCHAND, QUI s'aLLOIT CHARGER DE POIS- 
SON AUX COSTES DE NORVEGUE. 



Je fus deux jours en inquiétude du Messa- 
ger de mon hostesse, qui tardoit plus à reve- 
nir que nous ne nous estions proposé, et qu'il 
ne nous avoit promis, et je commençois à 
tenir cela pour un très mauvais augure ; lors 
que nostre homme nous vint trouver : il dit 
pour raison de son retardement, que ma Maî- 
tresse estoit malade, et que Lidame occupée 
à la servir, n'avoit pu luy donner plustost 
ses dépesches. Mon hostesse se mit à lire les 
lettres de sa nièce, et moy je dépliay celles de 
ma Maistresse, et de cette digne favorite, qui 
estoient telles. 

Response de la Maistresse du Page. 

Comme si nous n'estions vous et moy qu^une 
mesme chose, je suis malade de vos maux, et ne res- 
sens pas seulement ceux que Pon vous fait, mais 
encore ceux que l'on prétend • vous faire. Esloignez 

I. La première édition intercale ici la préposition : de, 
entre le verbe et le pronom. Cette tournure était alors d'un 
usage assez fréquent, en dépit de l'étymologie {pra tendere), 
qui s'y oppose. 



Le Page disgracié. 239 

vous promptement d'un pays où Pon vous cherche 
pour vous perdre, mais ne vous séparez pas de moy. 
Il rCy a point de tyrannie qui puisse forcer les vo- 
lontez, et la distance des lieux na point de pouvoir 
sur les âmes. Lidame escrit à sa tante tout ce qu'il 
faut que vous fassiez pour vostre salut; je vous con- 
jure de ne m\jymer que pour ' mon repos. 

Lettre de Lidame. 

Vous estes l'innocente cause de tant de maux, 
qu'il n'y auroit point d'assez grands supplices pour 
vous, si vous en estiez tant soit peu coupable. L'em- 
poisonnement qu'on vous suppose, va mettre en 
trouble une partie des grandes maisons d'Angleterre -: 
et de la façon que le feu s'allume icy, l'on peut juger 
que sa violence ira bien loin. Suivez soigneusement 
les ordres que j' envoyé à ma Tante, et vous gardez 
bien d'estre pris, car aucun effort humain ne seroit 
capable de vous sauver. 

Ces deux lettres estoient bien succintes, 
mais elles n'en estoient pas moins touchantes; 
l'une estoit toute pleine de tendresse et 
d'amour, et l'autre de douleur et d'espou- 
vante. J'eus le loisir de les relire trois ou 
quatre fois avant que mon hostesse eut leu la 

1 . Première édition : je ne vous conjure que de m'aymer 
pour, etc. 

2. Il serait décidément fort intéressant de connaître le 
nom de la grande famille anglaise où se déroulaient tous ces 
petits drames domestiques, qui menaçaient d'avoir de si 
graves conséquences; mais la Clef souvent si prolixe de 
J.-B. L'Hermite est muette à cet égard, et il faut désespérer 
de soulever le voile qui cache ces divers personnages. 



240 Le Page disgracié. 

sienne, car elle estoit de plus de deux feuilles 

de grand papier. Et quand elle eut bien con- 
sidéré les choses qui estoient là dedans, elle 
secoua quelque peu la teste, et prenant mon 
Irlandois par le bras, afin qu'il luy servit de 
truchement, elle me dit que la Maistresse de 
sa nièce estoit une foie, et qu'il n'y avoit 
guère d'apparence que l'on appliquast son 
esprit à ses indiscrettes propositions. Qu'elle 
demandoit si l'on pourroit acheter un vais- 
seau en quelque port, pour me faire prompte- 
ment sortir de l'isle, comme s'il n'y avoit 
point d'autres moyens plus commodes,"et plus 
presens que celuy là. De plus, que sa nièce 
avoit eu beaucoup de peine à l'empescher de 
se vouloir travestir en homme pour venir 
avec elle à Edimbourg. Ces extravagances 
m'estonnerent fort, et me firent beaucoup de 
pitié, pour ce que j'en aymois l'Autheur qui 
estoit l'Amour, mais elles ne firent que redou- 
bler mes justes appréhensions. A la fin de 
nostre conférence, mon hostesse me dit que le 
retardement me seroit dangereux, et qu'il 
falloit promptement travailler à -ma retraitte. 
Elle envoya ' un de ses domestiques au port 
prochain ; et après l'avoir instruit fort long- 
temps de la façon dont il devoit agir en cette 
affaire, et m'ayant fait porter toutes les 
choses qui m'estoient nécessaires pour me 
déguiser en ma chambre, elle m'y fit aussi 
apporter à souper, m'avertissant de me bien 
recommander à la garde de celuy qui a un 

1, Promptement, ajoute la première édition. 



Le Page disgracié. 241 

soin paternel de toutes choses. Je m'accom- 
moday selon son ordre d'un gros habit à 
l'Escossoise, et dés que le Messager qu'elle 
avoit envoyé fut revenu, on alla quérir un 
Chirurgien qui me coupa les cheveux fort 
prés, afin qu'on ne me reconnust pas à la 
chevelure qu'on pourroit avoir dépeinte assez 
belle. En cet équipage, je pris congé de mon 
hostesse, pour aller faire un voyage auquel je 
ne m'attendois nullement. Pour ce que celuy 
qu'on avoit envoyé au premier port pour des- 
couvrir si quelques vaisseaux n'estoient point 
prests à mettre à la voile, avoit retenu place 
pour moy dans un certain vaisseau Marchand 
qui s'alloit charger de poisson sec à la coste 
de Norvegue. Il avoit dit au Maître du navire, 
que c'estoit un Estranger qui estoit malade, 
et qui devoit aller sur mer, par ordonnance 
des Médecins : Au reste que je payerois bien 
ma nourriture, et que je le gratifierois encore 
d'un honneste présent, pour cette faveur. Le 
Patron fut content de cette proposition, et 
luy promit de ne faire point appareiller jus- 
qu'à ce que je fusse venu : si bien que je n'eus 
pas le temps de délibérer sur mon départ; il 
falut sortir d'Edimbourg, et s'aller embarquer 
promptement. Mon Irlandois ne me voulut 
point abandonner en cette occasion, quoy 
qu'il eust grand dessein de retourner en 
Irlande : il voulut courre ma fortune, et pour 
cet effect, il changea ses Jacobus aussi bien 
que moy, en quelque marchandise qui nous 
estoit propre en ce voyage, et en d'autre 
monnoye qui ne nous estoit pas défendue 

Le Page disgracié. 16 



242 Le Page disgracié. 

d'emporter : nous prismes aussi quelque peu 
de raffraichissemens, selon le conseil qu'on 
nous en donna, et à la proportion du loisir 
que nous en eusmes, et nous embarquasmes 
en louant et bénissant nostre Seigneur, réso- 
lus de nous resigner parfaitement à sa divine 
Providence. 



CHAPITRE V 

LE VOYAGE QUE FIT LE PAGE DISGRACIÉ EN LA 
NORVEGUE. 



Je ne m'amuseray point à vous dire icy 
comme nous fismes le matelotage ', le lende- 
main que nous eusmes mis à la voile : ny sur 
quels rums* nous courusmes pendant nôtre 
navigation, à quelle hauteur nous avions le 
pôle, lors que nous appareillasmes à la rade, 
ny de quels dangers nous eschapasmes, en 
doublant les Orcades par un vent fascheux, 
qui nous portoit sur des bancs de sable, et 
sur des roches 3. il sembleroit en cela que 
j'affectasse de vous témoigner que je sçay 

1. Faire le matelotage, c'était, dans l'ancienne marine, 
mettre des matelots deux à deux pour le service du bord. 

2. C'est le mot rumb, que l'on écrit aussi rhumb, et qui 
désigne la quantité angulaire comprise entre deux des 
trente-deux aires de vent de la boussole. La ligne de rumb 
est en conséquence la courbe que décrit un vaisseau, en fai- 
sant toujours le même angle avec le méridien. 

j Première édition : sur des rochers. 



Le Page disgracié. 243 

quelque chose de la sphère, et de l'art du pi- 
lotage. Je passeray sur toutes ces matières peu 
nécessaires, pour vous dire qu'après cinq ou 
six jours assez favorables, une tourmente de 
trois jours et trois nuits assez rude, et quel- 
que peu de temps moins rigoureux, nous 
saluasmes cet endroit delà coste de Norvegue 
que tous ceux du navire horsmis moy souhait- 
toient avec tant de vœux. Pour moy que le 
mauvais temps avoit si fort mal traité, et qui 
l'estois encore plus rigoureusement par mes 
propres pensées, je ne demandois plus à voir 
la terre que pour y estre ensevely. Mon Irlan- 
dois me voyant malade, me fit mettre des 
premiers dans l'esquif, et prit soin de me 
faire ajuster une cabane à la mode du pays. 
Là j'eus tout loisir de comparer mes félicitez 
passées, avec mes infortunes présentes. Là je 
continuay long-temps à pleurer les pertes que 
j'avois faites, que j'estimois d'un plus grand 
prix que toutes les autres richesses du monde ; 
tantost l'image de mon premier Maistre me 
revenoit en l'esprit ; cet aymable Prince, que 
j'avois toujours reconnu si généreux et si 
bon, à qui les Astres du Ciel et de la terre 
m'avoient donné : et qui meritoit bien que je 
le servisse toute ma vie. 

Tantost je m'entretenois, en ces lieux sau- 
vages et froids, de l'apparition de ce fantosme 
de richesse, qui m'avoit esté si prodigue d'es- 
pérances; de cet austère Philosophe, qui par 
une grandeur d'esprit surnaturelle, usoit de 
tant de biens, comme les avares qui ne se 
donnent pas la licence de toucher aux richesses 



244 Le Page disgracié. 

qu'ils possèdent : qui avoit en sa disposition 
la source de tant de délices, et qui n'en vou- 
loit pas seulement approcher les lèvres. 

De là je me cherchois encore dans le Palais 
enchanté de cette jeune Armide, qui m'avoit 
donné tant d'amour en un aage où je ne 
devois pas estre capable d'en prendre : et me 
voyant précipité du faiste du bonheur, dans 
un si profond abysme de douleurs, de confu- 
sions et de misères, je ne regardois plus ma 
vie que comme le chastiment de mes impru- 
dences passées. Cependant on chargeoit le 
vaisseau sur lequel j'estois venu, de poisson 
sec, et de fourures, et d'autres marchandises 
du pays, et mon Irlandois vacquoit avecque 
beaucoup de diligence à faire que ce voyage 
nous profitast, et qu'après avoir essuyé tant 
de périls, nous peussions revenir avec quel- 
que gain de ce grand voyage. Il eschangea 
des ustenciles ' que nous avions apportées, 
avec des martres zebelines, des hermines et 
d'autres belles fourures dont on luy conseilla 
de se charger. Et de Seigneur et de Prince 
imaginaire que j'avois esté, je me vis effecti- 
vement Marchand, sans jamais avoir pensé 
l'estre. Mon valet avoit trouvé en cette plage 
beaucoup de matelots, et de Marchands de 
son pays, entre lesquels il s'en estoit rencon- 
tré de fort charitables, qui le voyant jeune, 
et sans appuy, avec un Estranger abandonné, 
s'estoient employez de bonne sorte à l'ins- 

I . Le genre de ce mot a varié, et on le trouve assez fré- 
quemment féminin. Plus haut (p. 88), Tristan l'a fait mas- 
culin. 



Le Page disgracié. 24^ 

truire de ce commerce, et mesme à le servir 
fort utilement, enluy donnant lieu de prendre 
des marchandises avec eux. 



CHAPITRE VI 



DE LA RENCONTRE QUE LE PAGE FIT d'uN JEUNE 
SEIGNEUR d'eSCOSSE. 



Un jour que j'estois couché sur un loudier * 
prés du rivage, envelopé d'une longue robbe 
lourrée, et mon bonnet à la matelote abatu 
de sorte qu'il n'y avoit d'ouvert qu'un petit 
passage à mes regards, qui se perdoient tan- 
tost dans la vaste estenduë des flots, et tan- 
tost revenoient à contempler la diverse forme 
et scituation de plusieurs navires, dont les 
uns estoient à l'ancre, les autres à sec et sur 
le costé ; que l'on chargeoit ceux-ci de mar- 
chandise, et que l'on deschargeoit ceux-là, je 
vis sur la grève un jeune garçon bien fait : 
mais en fort mauvais équipage, accompagné 
de quatre ou cinq soldats de sa suite, et de 
plusieurs matelots qui l'environnoient, comme 
pour apprendre des nouvelles. Ce survenant 
estoit d'Escosse, ainsi que mon Irlandois 

I . Un loudier ou lodier (du latin lodia) était, dans l'ac- 
ception générale du mot, tout ce qui peut servir de matelas 
ou de couverture de lit. (V. le Dictionnaire de l'ancienne 
langue française, par Fréd. Godefroy, 1888 t. V, p. 12.) 



246 Le Page disgracié. 

m'apprit, et s'estoit sauvé d'une route ' qui 
s'estoit faite en Dannemarc. Il aborda quelques 
Capitaines, et quelques Marchands pour 
sçavoir s'il n'y en auroit point [qui]^ le con- 
nussent à son nom, et qui lui fissent quelque 
faveur dans cette petite disgrâce : mais il 
trouva ces âmes insulaires un peu barbares : 
je me levay d'où j'estois pour l'aborder, et luy 
demanday des nouvelles par l'entremise de 
mon Irlandois, et je m'apperceus d'abord 
qu'il devoit estre quelque personne de qua- 
lité, à la façon dont il satisfit à mes demandes; 
mais ceux qu'il avoit à sa suite, et qui s'es- 
toient sauvez hazardeusement avec luy, en 
informèrent bien mieux mon valet. J'appris 
que c'estoit un Seigneur des principaux de sa 
Province, et qui meritoit bien d'estre secouru 
dans ce mal-heur. J'en usay assez noblement, 
et luy fis voir que j'avois esté mieux nourry ' 
que ces avares gens de Mer, qui firent sem- 
blant de ne connoistrepas sa maison, de peur 
d'estre obligés à luy faire quelque courtoisie. 
Mais si je luy fis quelque faveur par bonté de 
cœur, ou par vanité, elle n'a pas esté perdue, 
et bien que j'aye esté treize ou quatorze ans 
sans le revoir, il n'a point oublié ce bon 
office, et s'en est voulu revancher prodiga- 
lement. Il passa une nuict dans ma cabane, 
luy et tous ceux qui l'accompagnoient, et 
bien que je ne le régalasse que de biscuit 

1. Mot alors synonyme de déroute (du latin rupîa, de 
rumperé). 

2. Suppléé d'après la première édition. 

3. Élevé. 



Le Page disgracié. 247 

blanc, de quelques légumes, et chairs salées, 
avec de l'eau de vie et du toubac ' pour des- 
sert, il me protesta qu'il n'avoit jamais fait si 
bonne chère. 



CHAPITRE VII 

HISTOIRE TRAGIQUE DE DEUX ILLUSTRES AMANS. 



Pendant le peu de jours que nous fusmes 
ensemble, ce jeune Seigneur disgracié me 
conta beaucoup d'avantures de guerre, et 
parmycela quelques Histoires d'amour, dont 
la fin estoit déplorable, [et]- c'estoient des 
matières qui respondoient à ma fortune ; 
entre les autres, il m'en conta une où il 
estoit un peu intéressé. Il me semble qu'elle 
contenoit les secrettes affections d'un Gentil- 
homme, et d'une fille de qualité, qui s'estans 
rencontrez plusieurs fois tous seuls sur les 
bords d'une rivière, dont leurs maisons 
estoient séparées, se prirent d'amour l'un 
pour l'autre, et establirent entr'eux un 
agréable commerce qui ne fut jamais descou- 
vert par leurs parens, entre lesquels il y 
avoit une querelle immortelle. Cette pratique 
amoureuse ayant duré quelque temps, et ces 
deux Amans bruslans d'envie de se pouvoir 

1 . c'est la forme première de tabac, que l'on disait aussi 
tobac. 

2. Première édition. 



248 Le Page disgracié. 

parler de plus prés, la jeune Damoiselle prit 
un soir la hardiesse d'entrer dans une nacelle 
qui estoit attachée de son costé, et s'estant 
mise en devoir de pousser une perche au 
fonds de l'eau pour aller à l'autre bord, le 
cours de ce petit fleuve qui est assez roide, fit 
engager la perche qu'elle tenoit sous le bateau, 
si bien que par cet effort elle tomba la teste 
devant dans la rivière. Son serviteur troublé 
de cet accident, ne balança point à se jetter 
à l'eau pour la sauver, encore qu'il ne sceust 
pas nager : et la force que luy donna son 
amour fut si grande, qu'il attaignit au fonds 
de l'eau cette chère personne qu'il aymoit ; 
mais Fart manqua mal-heureusement, où la 
force de la Nature abonda si fort. Ils furent 
noyez de compagnie : et l'on trouva leurs 
corps embrassez dans un filet depescheur, qui 
estoit à un quart de lieue de là. On remarqua 
qu'estans morts le visage l'un contre l'autre, 
leur amour avoit imposé du respect aux vio- 
lences, et qu'ils ne s'étoient point offencez 
dans leur dernière rage. Leurs communs pa- 
rens avertis de cet accident, furent égale- 
ment attendris à ce triste récit, et d'un mesme 
consentement, s'envoyèrent consoler les uns 
les autres sur cette nouvelle : prenans sujet 
de-là, de quitter leurs vieilles haynes, pour 
se reconcilier ensemble, et pleurer en corps 
l'accident de ces deux illustres Amans, qui 
dévoient n'avoir qu'un mesme lict, et pour 
lesquels on n'ouvrit qu'une sépulture. Depuis 
ces deux grandes Maisons qui avoient esté 
long-temps divisées, se réunirent parfaitement, 



Le Page disgracié. 249 

et l'on bastit de leur consentement un pont 
commun pour passer à jamais de l'une en 
l'autre, au mesme lieu où les deux Amans 
s'estoient abouchez '. 

Ce Seigneur me voulut conter cette Histoire 
en François ; et ne sçavoit pas si bien cette 
langue, qu'il n'y fit de grands solecismes et 
assez fréquents, et toutefois il accompagna 
ses paroles d'une façon si passionnée, que j'y 
trouvay de la tendresse, et ne peus m'empes- 
cher d'en répandre quelques larmes. Il est 
vray que ce fut possible autant du ressouvenir 
de mes dernières infortunes, que de celles 
qu'il m'avoit contées. Les cœurs blessez en 
même endroit, sont comme les luths qui sont 
accordez à mesme ton ; l'on ne sçauroit tou- 
cher une corde en Tun qu'on ne fasse bransler 
celle qui lui respond, en Tautre: Ton void 
ainsi les affligez compatir facilement au mal- 
heur d'autruy : et cette émotion vient de ce 
ressort qu'on appelle amour de nous-mesmes. 



I. Il eût été étonnant qu'un roman du dix-septième siècle 
ne contînt pas quelques histoires digressives. Celle-ci, la 
première de ce genre qui se rencontre dans Le Page dis- 
gracié, a le mérite d'être à la fois courte et bien narrée. 
Elle rappelle évidemment par le fond les aventures tragiques 
des deux amants de Vérone, Roméo et Juliette, que Shakes- 
peare avait immortalisées à la scène vers 1592, et qui, de- 
venues aussitôt populaires, n'avaient pu manquer d'attirer 
l'attention de Tristan, si amateur, nous l'avons vu, de tous 
ces beaux récits d'amour. 



2^0 Le Page disgracié. 



CHAPITRE VIII 

AUTRE HISTOIRE ESCOSSOISE. 



En suite de cette Histoire, et de quelque 
fumée de toubac, qu'il prenoit autant par 
coustume que par délices, il m'obligea au 
récit d'une autre avanture lamentable, qui ce 
me semble, estoit arrivée ainsi. 

Une fille de grande Maison prit de l'amour 
pour un simple Gentil-homme, qui venoit 
quelquefois visiter son père. C'estoit un cava- 
lier bien fait, de bon esprit, et fort adroit en 
tous exercices : mais il y avoit autant de dis- 
proportion entre leurs naissances et leur for- 
tune, qu'il se rencontroit de conformité en 
leurs sentimens. La fille trouva une occasion 
de le faire parler un jour à sa louange, et le 
conduisit avec addresse jusqu'à la hardiesse 
de luy descouvrir en quelque sorte sa passion, 
mais ce fut avec des respects, et des soumis- 
sions ' estranges. Cependant cette offre de 
service fut acceptée de la part de la Damoi- 
selle avec beaucoup de franchise, et d'affec- 
tion. Depuis ils eurent tant de secrettes con- 
versations ensemble, que le père de cette fille 
en eut quelque ombrage, et comme c'estoit 

1 . La première édition donne : submissions, mot plus rap- 
proché de son étymologie latine, et qui était surtout la 
forme en usage au seizième siècle. 



Le Page disgracié. 2^1 

un personnage d'authorité, qui pouvoit tout 
sur ce Gentil-homme son voisin, il luy donna 
quelque commission pour aller à Londres, se 
défaisant ainsi de luy pour trois ou quatre 
mois, sous prétexte de confiance en sa fidé- 
lité. La nouvelle de cet employ ne fut pas si 
tost arrivée aux oreilles de l'Amante, qu'elle 
se fondit toute en larmes, et lors que son ser- 
viteur vint recevoir ses commandemens pour 
partir, elle faillit à mourir en l'embrassant. 
Après beaucoup de protestations de constance 
de part et d'autre, il fut arresté que le cava- 
lier emmeneroit avec luy un jeune garçon 
frère de lait de sa Maistresse, afin qu'il fut 
tesmoin de la manière dont il vivroit en son 
absence ; et qu'il peust le faire ressouvenir 
de ses amoureux serments. 

L'Amant favorisé de tant de caresses, et de 
tant de soins, ne fut pas long-temps à Londres 
sans y faire des connoissances, et sans y estre 
beaucoup aymé_, pource qu'il avoit receu de 
grands avantages de la Nature, que l'art 
avoit assez soigneusement poly. Entre ceux 
qui se piquèrent d'amitié pour luy, il y eut 
un jeune Gentil-homme Anglois, d'humeur 
agréable, et assez accommodé des biens de for- 
tune, qui s'empara parfaitement de son esprit. 
Celuy-cy luy fit oublier les choses dont il 
avoit juré tant de fois de se souvenir ; et luy 
fit manquer de foy à la personne du monde 
qui la sçavoit le mieux garder. Un soir qu'ils 
estoient en desbauche au plus fort de la bonne 
chère, l'Anglois fit venir sa sœur dans la 
chambre, mais ajustée et parée, de sorte 



2^2 Le Page disgracié. 

qu'il estoit facile à juger qu'il y avoit quelque 
dessein. Tous ses cheveux qu'elle avoit fort 
beaux, estoient frisez à grosses boucles, .et 
liez agréablement en plusieurs endroits en 
moustaches \ avec des rubans de diverses 
couleurs; sa gorge estoit toute ouverte, à 
cause qu'elle l'avoit parfaitement belle, et 
rien ne manquoit à faire parestre sa taille. A 
l'arivée de cette merveille, le Cavalier Escos- 
sois fut tout surpris, mais il le fut encore da- 
vantage quand il apprit que cette ravissante 
personne estoit la sœur de son amy. Elle se 
mit à table avec eux, à la prière de son frère, 
et joua fort adroitement son personnage. Elle 
aymoit et respectoit extrêmement son parent, 
et ne haïssoit pas son amy. Enfin, l'Anglois 
venant embrasser son camarade, luy demanda 
s'il pourroit l'honorer assez pour vouloir 
espouser sa sœur, afin qu'ils vescussent désor- 
mais ensemble. L'Escossois troublé du vin 
qu'il avoit beu, ou de l'objet de cette beauté 
présente, ne se souvint plus de sa première 
Maistresse, et mettant sa main dans celle de 
son amy, jura qu'il acceptoit son alliance 
avec beaucoup de contentement. Ainsi ce ma- 
riage fut conclu, ou plûtost ce sacrilège, et le 
frère de laict de la Damoiselle Escossoise se 
retira pour aller advertir sa Maistresse de cette 
infidèle action. Au récit de cette mauvaise 
nouvelle, l'Amante abandonnée, et qui meri- 
toit un serviteur plus constant, se laissa tom- 

I. Des cheveux liés en moustaches, c'étaient de grandes 
mèches qu'on faisait pendre de divers côtés, sur les yeux, 
sur les joues, derrière l'oreille, etc. 



Le Page disgracié. 2^3 

ber de foiblesse ; et s'estant après renfermée 
en un cabinet, y mourut en deux ou trois 
heures d'un saisissement de douleur. On 
trouva sur sa table un papier où elle avoit 
escrit ces lignes, qui s'addressoient à son per- 
fide serviteur : 

Puis que 'fay semé si prodigalement mes faveurs 
en une terre si fort ingrate ; et que fay perdu tout 
espoir de recueillir rien de mes soins, il faut que le 
tombeau me reçoive. Cœur lasche et méconnaissant, 
demeure comblé de délices, encore qu^il ne soit pas 
juste que tu vives avec joye^ après m' avoir fait mourir 
de regret par ta perfidie. 

Cette lettre si pitoyable fit deux estranges 
effects ; elle causa la mort du père de la Da- 
moiselle, et désespéra son serviteur, qui ne 
sceut jamais plus se resjoûir après l'avoir 
veùe : et qui par un aveugle transport 
de rage, dans le remors de ce crime, se tua 
quelque temps après d'un coup de poignard, 
et rendit ainsi sa mort aussi détestable que 
son inconstance. 



CHAPITRE IX 

COMME LE PAGE CHANGE DE VAISSEAU. 



Quelques jours s'escoulerent en cet entre- 
tien, et le vaisseau sur lequel j'estois venu 
estoit sur le point de faire voile pour retour- 



2^4 Le Page disgracié. 

ner en Escosse, lors que par l'entremise de 
mon Irlandois, qui avoit fait beaucoup de 
connoissance parmy les gens de marine, entre 
lesquels il avoit rencontré quantité de per- 
sonnes de son pais, je fus receu dans un 
autre bord, après avoir contenté le Patron 
Escossois qui m'avoit amené. Je m'excusay 
de retourner avec luy, disant que je ne me 
portois pas assez bien pour m'exposer encore 
si tost aux fatigues de la mer ; mais la véri- 
table raison qui m'en empeschoit, estoit que 
j'avois peur d'estre reconnu à mon retour, et 
sacrifié à la calomnie de mes ennemis. Peu 
de temps après, je fus averty que trois vais- 
seaux alloient appareiller ensemble pour faire 
voile, l'un en Angleterre, et les deux autres 
en Irlande. Mon fidèle valet fit alors tout ce 
qu'il put pour me persuader d'aller en son 
pais, plustost qu'en cette Isle cruelle, où l'on 
m'avoit si mal traité, et où je pourrois courir 
danger; toutesfois je ne pus estre de cet advis. 
L'Irlande me sembloit encore plus sauvage 
que l'Angleterre, et je voulois à quelque prix 
que ce fust regagner Londres, ppur essayer 
d'apprendre quelques nouvelles de ce Philo- 
sophe errant, qui ne partoit point de mon 
esprit. Puis j'esperois de trouver bien-tost en 
ce lieu quelque navire de trajet, qui me re- 
passeroit en France, d'où je gagnerois l'Italie 
avec le peu de bien que j'avois. Je demeuray 
donc dans mon bord, où l'on appareilloit 
pour s'aller rendre à Plemout, et donnant 
presque toutes mes marchandises à mon Irlan- 
dois, avec beaucoup de remercimens de ses 



Le Page disgracié. 2^^ 

services, je me separay de luy : ce ne fut pas 
toutes -fois sans que ce pauvre garçon fist 
mille cris de douleur qui m'affligèrent, et 
sans que je luy eusse donné mon nom, et mes 
armes, afin qu'il peust dire chez luy, quel 
estoit le Maistre qu'il avoit si fidèlement servy. 
Il estoit né prés de Limerick, fils d'un assez 
honneste fermier ; son nom estoit Jacob Ger- 
ston. 



CHAPITRE X 

PLEMOUT, ET LE PEU DE 
SEJOUR qu'il fit A LONDRES. 



Après avoir essuyé une assez grande tem- 
peste, et couru beaucoup de périls, nostre 
vaisseau vint heureusement au port à Ple- 
mout ; mais je ne m'y rendis que fort malade, 
j'y fus huit jours sans pouvoir presque par- 
ler, et ceux entre les mains de qui j'avois 
laissé quelques fourures se servirent du pré- 
texte de mon indisposition pour les vendre à 
leur fantaisie, me disant après que ç'avoit 
esté par mon ordre, et que je leur avois fait 
signe que je voulois bien qu'ils les' donnassent 
à ce prix. Enfin je sortis de Plemout en assez 
bonne santé, et pris le chemin qui conduit à 
Londres; mais à l'entrée de cette ville j'ap- 

I . Au lieu de : les, la première édition porte : la, ce qui 
est au moins incorrect. 



2^6 Le Page disgracié. 

perceus un des domestiques de la cousine de 
ma Maîtresse, qui me remit la frayeur dans 
l'ame ; à la rencontre de cet Officier, je me 
mis promptement une main sur le visage, 
afin qu'il ne me reconnust point, et m'en 
allant sur le premier regard, par oii l'on des- 
cend sur la Tamise, je me jettay dans un 
paravos K Je donnay à deux bateliers tout ce 
qu'ils me demandèrent pour les faire ramer 
diligemment jusqu'à Gravesine^, et là, je pris 
des chevaux pour aller à Douvre avec 
un certain Maquignon que je rencontray 
par bonheur, qui faisoit passer quelques 
guilledines en France. Il n'est point néces- 
saire de vous dire icy la fortune que nous 
courûmes, en ce petit trajet de Douvre à Ca- 
lais. Vous sçavez bien que ce passage est 
assez périlleux en de certains temps, et com- 
bien les vagues s'eslevent sous un grain de 
vent dans cette marche. Il est question de 
vous conter des choses plus particulières, et 
plus plaisantes. Dés que je me fus reposé 
deux ou trois jours à Calais, je montay sur 
un bidet que mon hoste me vendit, et pris le 
chemin de Dieppe pour m'aller enquérir en 
ce lieu de mon vénérable Artefius, mais je 
n'en apris aucunes nouvelles ; le Père qui le 
connoissoit en cette sainte maison, s'en estoit 
allé en une autre Province fort esloignée, et 
les autres ne sçavoient point du tout qui 
estoit l'homme que je demandois ; cela me fit 
sortir de Dieppe avec d'estranges transports 

1. V. la note i de la p. 127. 

2. Gravelines, comme on l'a vu (même page). 



Le Page disgracié. 257 

de rage et de desespoir, voyant que je ne 
pouvois retrouver les traces d'un homme qui 
pouvoit tout pour moy, et qui sans se faire 
aucun effort, eust fait hautement ma fortune 
en France, et fait encore avantageusement 
ma paix en Angleterre. 

Mais je n'estois pas nay sous une planette 
assez heureuse, pour avoir des prosperitez en 
effet ' : il me devoit sufire d'en avoir eu 
comme en songe, et si l'espérance de pouvoir 
trouver cet homme ne m'eust point long- 
temps abusé, je me fusse trouvé trop riche du 
bien de mon patrimoine et des talents qu'il 
avoit pieu à Dieu de me donner. 



CHAPITRE XI 

COMME LE PAGE DISGRACIÉ FUT PRIS POUR DUPE. 



Je pris le chemin pour Paris, et rien ne 
m'arriva de remarquable dans ce dessein, 
que l'aventure que je vais escrire. Après avoir 
passé quelquesjours en cette fameuse ville, qui 
fut autrefois la capitale d'un petit Royaume', 
et qui est aussi florissante pour les lettres et 
pour les arts, qu'opulente pour la marchan- 
dise, qu'on y void arriver de tant de lieux, 
je passay par le Pont de l'Arche, et n'en 

1 . Réelles, effectives. 

2. « La ville de Rouen, autrefois capitale du royaume de 
Neustrie » , dit la Clef, n» 7 . 

Le Page disgracié. 17 



258 Le Page disgracié. 

estant esloigné que de deux lieues, j'apper- 
ceus deux hommes achevai qui m'attendirent 
et me demandèrent après m'avoir salué, si je 
n'allois pas devers Paris, et si j'aurois agréa- 
ble qu'ils se missent en ma compagnie. Ces 
gens là n'avoient pas la mine fort mauvaise ; 
l'un estoit fait comme un Marchand, ayant 
une vieille gibecière à l'arçon ; l'autre parois- 
soit estre quelque espèce de Sergent à cheval 
ayant son escritoire pendue à la ceinture de 
ses chausses, et sa plume qu'il sembloit avoir 
oubliée derrière son oreille'. Je leur rendis 
leur salut, et leur dis que ce me seroit du 
bon-heur que nous allassions ensemble. Ainsi 
nous fismes quelque lieiie parlans de choses 
fort indifférentes. Les deux voyageurs me 
faisoient quelques tentatives de fois à autre, 
pour essayer d'apprendre qui j'estois, et 
quelles estoient mes affaires, mais je me te- 
nois sur mes gardes, et ne me voulois point 
descouvrir à ces inconnus, sur des secrets qui 
ne dévoient estre déclarés qu'à des confidents 
plus illustres. Comme je ne leur respondois 
plus rien, et que je me remettois à converser 
mélancoliquement avec mes propres pensées, 
je fus reveillé de cet assoupissement par les 
cris effroyables d'un homme bien monté qui 

I . Un sergent sans épithète était, jusqu'à la Révolution, 
un officier de justice chargé des poursuites judiciaires, autre- 
ment dit : l'huissier actuel ; le sergent à cheval, celui qui 
allait exploiter à la campagne. Le signalement que trace 
Tristan de son « sergent « est conforme au type classique, 
tel que l'offrent les comédies et les satires du temps, de ce 
fonctionnaire contre lequel s'est toujours si malignement 
exercée la verve de nos pères. 



Le Page disgracié. 259 

poussoit son cheval à toute bride à travers 
champs, et sembloit venir droit à nous. Nous 
nous arrestasmes mes nouveaux associés et 
moy pour l'attendre, et ce personnage vestu 
de drap gris, couvert d'agrafes d'argent, 
ayant sur la teste un bonnet de fourures fort 
fantasque, nous fit des demandes, aussi-tost 
qu'il nous eut joints, en un estrange baragouin . 
Pour moy je n'y comprenois rien, et ne me 
souciois gueres d'y rien entendre : mais les 
deux hommes qui estoient avec moy, firent 
fort les empeschés pour expliquer ses Enigmes, 
et trouvèrent que c'étoit qu'il demandoit si 
nous n'avions pas veu passer son valet, qui 
s'enfuyoit par ce chemin, après luy avoir volé 
mille pistoles. L'espèce de Polonois fit mine 
d'estre ravy de leur bonne intelligence, et 
leur sçavoirbon gré de ce qu'ils tesmoignoient 
estre esmeus de son infortune : et si tost que 
son cheval eut un peu repris haleine, iP se 
mit à piquer de tous costez comme aupara- 
vant ; mes nouveaux compagnons de voyage 
parlèrent fort de l'aventure de cet Etranger, 
moralisans ensemble sur cette matière, et fei- 
gnans avoir compassion de son infortune. 
J'en disois aussi mes sentimens comme les 
autres, bien que j'eusse tant de mes propres 
disgrâces dans l'esprit, que celle-là ne me 
touchast gueres. Enfin nous revismes venir 
cet homme qui faisoit l'enragé, etquiretiroit* 

1. C-2 pronom ne se trouve pas dans la première 
édition. 

2. Retirer signifie ici ressembler, du verbe italien ritrarre, 
peindre d'aprcà nature. 



26o Le Page disgracié. 

pour l'habit et pour la mine à ces avanturiers 
Turcs, qu'on voit dépeins en Calcondile, et 
qu'on appelle foux ' hardis. Nous estions à 
peu ^ prés du lieu où nous devions nous 
arrester pour disner ; et cet extravagant 
affligé qui avoit trouvé des consolateurs en 
nostre troupe, voulut venir disner avec nous. 
La première chose qu'il fit, après que nos 
chevaux eurent esté mis en l'escurie, ce fut 
de prendre le Sergent de notre compagnie 
pour son truchement, afin de faire entendre 
à l'hoste qu'il vouloit qu'on nous fist grand 
chère. En suite de ces ordres, le Sergent nous 
vint conter la magnificence des plats qu'on 
nous alloit servir par le commandement de 

1. Première édition : fols. — Chalcondyle (Laonic), his- 
torien byzantin né à Athènes et mort vers 1470, a laissé, 
sous le titre à^ Illustrations historiques, l'histoire des Turcs 
et de la chute de l'empire grec, depuis 1298 jusqu'en 1462. 
Son récit, en dix livres, bien qu'écrit dans une langue bar- 
bare et contenant plus d'une assertion sujette à caution, est 
un document de première importance en ce qui concerne 
l'étude de la période finale de l'empire grec. Publié pour la 
première fois à Genève en 1615, il fut traduit en français 
par Biaise de Vigenère, sous ce titre : L'histoire de la déca- 
dence de l'empire grec, et establissement de celuy des Turcs, 
Paris, 1577 ^^ '5^4» in-4''- Artus Thomas et Mézeray ont 
continué le récit, le premier jusqu'en 16 12, le second jus- 
qu'en 1649. — Nous n'avons pas trouvé dans la traduction 
de vigenère l'expression « foux hardis » , mais cette quali- 
fication résulte de bon nombre de récits et de descriptions de 
l'historien byzantin. 

2, C'est-à-dire, il s'en fallait peu, comme dans le vers 
ien connu de Villon : 

Mais quoy f je fuyoie rescolle, 
Comme fait le mauvais enfant... 
En escripvant ceste paroiie, 
A peu que le cueur ne me fent. 

(Edit. A. Longnon, p. a8.) 



Le Page disgracié. 261 

ce Seigneur Polonois, et nous exagéra fort la 
franchise et la libéralité de ceux de cette na- 
tion, comme en ayant pratiqué d'autres dont 
il avoit receu beaucoup d'honnestes gratifica- 
tions, et nous monstra dix ou douze pièces 
d'or que cet Estrangerluy avoit déjà données 
pour l'obliger à l'assister dans la recherche 
de son valet, et luy servir d'interprète jus- 
qu'à Paris. Le Marchand fit l'étonné sur ce 
sujet, et nomma le Sergent heureux d'avoir 
l'intelligence comme il avoit du baragouin de 
cet Estranger, louant les personnes d'esprit. 
Cependant le Polacre* vint faire le démo- 
niaque dans la chambre, jurant qu'il voudroit 
qu'il luy eust encore cousté cinq cens pistoles, 
et qu'il eust rencontré son voleur pour avoir 
le plaisir de luy faire voler la teste d'un coup 
de sabre. Là dessus il tiroit le cimeterre qu'il 
portoit en escharpe, et en coupoit les chenets 
avec une furie estrange. Tandis qu'il faisoit 
toutes ces' extravagances, on servit sur table 
et je vis une manière de festin : il paroissoit 
que l'on nous traittoit beaucoup mieux qu'à 
table d'hoste; l'Estranger toutesfois demanda 
s'il n'y avoit rien de meilleur, et dit qu'il 
vouloit que nous fussions mieux traitez. Nous 
fismes bonne chère avec luy, il beut pour le 
moins vingt santez de Princes, ou de Prin- 
cesses de son pais, mais ce fut à mes cama- 
rades à luy faire raison là dessus : je m'ex- 

I. Cavalier polonais. Mot employé sans doute ici dans un 
sens de mépris, comme l'est, en allemand, Polacke au lieu 
de Pôle. 
■ 2. Première v::'.ition : ses. 



262 Le Page disgracié. 

cusay de boire du vin sur ce que je n'y estois 
pas accoustumé, et que je me trouvois aucu- 
nement indisposé. Je croy que le dessein de 
cet escorcheur de François estoit d'essayer à 
m'enyvrer; mais bien qu'il s'apperceust qu'il 
n'avoit pas bien pris ses mesures de ce costé, 
si ne laissa-t-il pas de continuer à boire. 

Sur la fin du repas le voilà dans sa belle 
humeur, il dit en son jargon accoustumé 
qu'il pardonnoit à son valet le vol des mille 
pistoles, et que s'il le trouvoit jamais, au 
lieu de le faire punir, il luy feroit encore du 
bien, puisqu'il en avoit assez par la grâce de 
Dieu, pour en faire à beaucoup de monde, et 
pour n'estre pas incommodé de ces petites 
pertes. Il disoit ces choses d'un air d'yvrogne 
en bégayant, et entrecoupant de hoquets 
toutes ses ' paroles. Et dés que l'on eut des- 
servy, il demanda de petits papiers, montrant 
avec les mains des signes qui firent dire à son 
interprète que c'estoient des cartes. On en 
apporta deux ou trois jeux de fines, qui 
furent aussi-tost démeslés, dont il en prit une 
pour nous montrer, nous dit-il, un jeu qui se 
pratique en Moscovie. Après avoir cherché le 
neuf et le sept de pique, il les mit ensemble, 
et nous les ayant fait remarquer, il nous fit 
mesler les cartes, et nous fit entendre qu'il 
gageroit de larder' un as de cœur, qu'il 
avoit retenu, entre les deux cartes que nous 
avions veùes. Ce qui me sembla fort hazar- 

1 . Première édition : ces. 

2. Larder une carte, c'est l'insérer furtivement et fraudu- 
leusement dans un jeu. 



Le Page disgracié. 263 

deux, et encore plus à mes nouvelles connois- 
sances. Celuy qui avoit mine de Marchand, 
disoit à l'autre devant moy : s'il y avoit icy 
des personnes qui voulussent gager contre cet 
Estranger, on luy gagneroit bien de l'argent 
au jeu qu'il a proposé. Je m'asseure qu'il ne 
mettroit pas cet as qu'il tient entre les deux 
autres cartes en cinquante coups, si ce n'étoit 
par un miracle de la fortune. 

Cependant le Polonois tira de ses deux 
poches une grande quantité de carrelins ', de 
Jacobus, et de nobles à la rose*, demandant 
toujours qui veut gager. Le Sergent à cheval, 
qui servoit d'interprète à l'autre, me pinça 
lors la cuisse et par dessous la table me mit 
dix pistoles à la main, me faisant signe que je 
les gageasse pour lui. Je n'avois pas tellement 
perdu l'habitude du jeu, que je ne fusse ca- 
pable de m'y remettre facilement, si peu que 
j'en fusse solicité. C'est pourquoi je ne fis 
guère de résistance à cette sorte de tentation. 
J'estallais les dix pistoles du Marchand, et 
mis encore la valeur de dix autres dans ce 
hazard, afin d'en estre de moitié. L'Etranger 

1. Carlin, monnaie d'Italie, du mot carlino, dérivé de 
Carlo, Charles. C'est Charles !«' d'Anjou (mort en 128J) qui 
l'a fait frapper, à ce que nous apprend l'historien Michèle 
Adimari dans sa Guerra del Vespro siciliano (édit. de 1861) : 
« Fa Carlo I coniare in Napoli, in luogo degli antichi agos- 
tali, carlini e mezzi carlini d'oro, con vocabolo preso dal suo 
nome. » 

2. Le noble à la rose était, comme le jacobus, une mon- 
naie d'or anglaise, frappée sous Edouard III, et ainsi nommée 
parce qu'elle portait sur une de ses faces la rose d'York ou 
de Lancastre. Cette monnaie, fort répandue en France, 
valait de vingt à vingt-quatre francs. 



264 Le Page disgracié. 

prétendu mit au jeu, et moy je meslay subti- 
lement les cartes, et les luy presentay hardi- 
ment, m'asseurant qu'il ne seroit pas assez 
heureux pour larder son as de cœur entre 
deux cartes designées en tout un jeu complet. 
Je ne me trompay pas pour cette fois : le Po- 
lacre tourna les cartes et le neuf de pique vint 
sans estre suivy de son as de cœur ; si bien 
que les vingt pistoles que j'avois devant moy 
grossirent leur compagnie de vingt autres. Le 
perdant ne s'esmut pas beaucoup de cela ; il 
renversa toutes les cartes pour reprendre celle 
qu'il avoit manqué de placer où il pretendoit, 
et mit à part quarante pistoles pour tenter 
encore la fortune ; je ne trouvay point que ce 
fust trop, dans la haute espérance où j'estois 
de faire contre luy quelque gain honneste, et 
cette seconde espreuve me réussit. Je me vis 
conducteur de quatre vingt pistoles, qu'il me 
proposa de hazarder encore toutes à la fois. 
Le Sergent qui estoit de moitié avec moy, et 
qui faisoit voir sur son visage une apparente 
joye de son bon-heur, me poussa pour m'en- 
courager, lors que je n'avois que. trop d'ar- 
deur à suivre ma pointe. Mais je ne sçay pas 
bien par quel mal-heur, au coup où il y alloit 
de nos quatre vingt pistoles, et lors que le 
Sergent eut meslé les cartes pour son argent, 
un assez long-temps après moy, le Moscovite 
fut si heureux qu'il larda sa carte entre le 
neuf, et le sept de pique. Après avoir tiré 
avec des tremblemens simulez, et avoir de- 
mandé composition, le traistre amena les 
cartes fatales qui me troublèrent tout le sang. 



Le Page disgracié. 26^ 

Ayant ainsi perdu ce grand coup, je ne per- 
dis point le courage, et m'imaginay que cet 
accident estoit un trait de caprice de la for- 
tune, qui m'avoit voulu 'nontrer que l'avan- 
tage que j'avois c.. "s ce ; r.rty inegaP, pou- 
voit estre aucunen: ..it baiancé par ses faveurs 
extraordinaires. Je crus que ces petites mer- 
veilles qui pouvoient quelquesfois arriver, ne 
pouvoient avoir de durée : et ce raisonnement 
n'eust pas esté mauvais, si ce que je croyois 
estre un caprice de la fortune, n'eust point 
esté un pur ouvrage de l'artifice. Je descousis 
la ceinture de mes chausses pour en tirer quel-' 
que ressource; et je ne feignis point- de ris- 
quer encore quarante pistoles de mon fond, 
pour tenter la bonne fortune. Elle engloutit 
ce sacrifice en un moment, et le Sergent qui 
avoit mis six pistoles du sien, fit semblant de 
s'arracher les cheveux de regret de cette 
perte. Mais me sentant piqué vivement de ce 
prodige ^ de bon-heur, je ne m'arrestay point 
en si beau chemin; j'estalay sur le tapis trois 
ou quatre rouleaux, où les pistoles estoient 
comme les Mommies, envelopez de cent ban- 
delettes de papier. Le Sergent et le Marchand 
tinrent lors un conseil ensemble, et s'appro- 
chans tous deux de moy, me mirent en main 
vingt pistoles, disans qu'il falloit bien mieux 
mesler les cartes que je n'avois fait. Cette 
nouvelle tentative me cousta soixante pistoles, 

1. Première édition : dans cet inégal party. 

2. Je n'hésitai point. Mot déjà vu en ce sens. 

3. La première édition donne avec raison : prodige, tan- 
dis que la deuxième porte : prodigue, ce qui ne signifie rien. 



266 Le Page disgracié. 

et les deux associez ne manquèrent pas de 
battre les cartes après moy, pour leur inte- 
rest, et le soin qu'ils en prirent ne me fut pas 
heureux; nous perdismes encore une autre 
fois, qui estoit de grande onsequence; et je 
me vis à six pistoles pre^ c tout mon argent. 
Ce mal-heur m'estonna d'autant plus que je 
m'y attendois moins. Aussi c'estoit un effet 
dont je ne connoissois pas la cause ; et 
j'ay fort bien reconnu depuis, à force de ra- 
tiociner, qu'il y avoit entre ceux qui fei- 
gnoient estre d'avec moy, des jeux de cartes 
tout ajustez, qu'ils mettoient entre les mains 
du faux Polonois, escamotans adroitement les 
autres, lors qu'ils faisoient semblant de les 
mesler. Quoy qu'il en soit, je perdis quatre 
cens escus en cette rencontre, et j'eusse encore 
perdu le reste de mon argent, mon cheval et 
mon habit, si j'eusse voulu les croire. A la 
fin de cette Comédie, le Polonois paya le dis- 
ner, et les deux compagnons de mon voyage, 
et de ma perte, me laissèrent dans l'hostelle- 
rie, faisans semblant de s'affliger de ce mal- 
heur, et de maudire la connoissance de l'Es- 
tranger, à qui quelque valet aposté vint dire 
quelque chose à l'oreille, et qui sur cette nou- 
velle monta promptement achevai. Pour moy 
je n'eus pas la constance de porter cette dis- 
grâce sans me jetter sur un lict : où je fis 
hautement mille imprécations contre la mau- 
vaise fortune, pour un accident dont je ne 
devois accuser que mon imprudence'. 

I . Cette aventure contée d'une façon si pittoresque prouve 
que le métier lucratif de bonneteur (d'homme qui empaume 



Le Page disgracié, 267 

CHAPITRE XII 

QUELLE RENCONTRE FIT LE PAGE EN UNE FAMEUSE 



Acablé de cette infortune qui me coupa de 
si prés les aisles, lors que je m'apprestois à 
prendre mon vol vers l'Italie, je m'en retour- 
nay tout mélancolique vers la ville dont j'es- 
tois party le matin : et deux jours après j'y 
vendis mon cheval pour entreprendre quelque 
autre voyage à pied. J'avois logé dans une 
grande hostellerie avant mon départ, et je 
n'en voulus point prendre d'autre à mon 
retour, pour le peu de temps que j'avois à de- 
meurer en ce lieu. Là dedans il y avoit quel- 
ques Estrangers qui faisoient le tour du 
Royaume, et qui dévoient y séjourner trois 
ou quatre jours pour considérer à loisir les 
singularitez ^ de la ville. Je me mis avec eux 
à table d'hoste, et ne trouvay point que ces 
Allemans fussent joueurs, ny qu'ils fissent 
les extravagans comme le Polacre, qui m'avoit 
gagné mon argent. C'estoient de jeunes Gen- 
tils-hommes fort sages; et conduits par un 
assez galand-homme et de bonne compagnie. 

Un soir l'hostesse introduisit à nôtre table 

les gens à force de civilités, à force de leur tirer son bonnet) 
n'est pas d'invention récente, 
j . Les curiosités. 



268 Lk Page disgracié. 

un certain petit homme bossu devant et der- 
rière, comme un autre Esope, et qui n'avoit 
pas l'esprit mauvais. Lors qu'il se fut un peu 
apprivoisé, il nous fit voir qu'il estoit d'une 
humeur assez plaisante, mais violente extrê- 
mement. Nous fusmes bien-tost dans une assez 
grande familiarité, lors qu'il eut reconnu que 
j'avois plus d'esprit que n'en avoient les enfans 
vulgaires à mon aage. J'appris incontinent de 
luy que c'estoit un Gentil-homme Provincial, 
de cinq ou six cens écus de rente, et qui estoit 
venu en cette ville pour partager avec son 
frère, et sa sœur, les biens d'un oncle fort 
riche qui les avoit laissés ses héritiers. Il me 
conta que c'estoit un vieux Médecin qui dés 
son enfance avoit travaillé sans repos pour 
faire un grand amas de richesses, qui ne luy 
servirent jamais de rien. Il avoit trafiqué 
vingt-deux ou vingt-trois ans dans le Sein 
Persique avec des Marchands Arabes, faisant 
ordinairement sa demeure à Ormus, où il 
s'estoit rendu plus Arabe ^ que les naturels du 
pais. Après estre revenu de ces lointains 
voyages, et s'estre habitué- dans sa Province, 
où il ne cessa jamais de despouiller les pau- 
vres par ses usures sans en estre jamais mieux 
vestu, cet homme affamé des biens de la 
terre, estoit allé dans la terre : et ses proches 
parens portans le dueil au dehors de sa mort,- 

1. On sait ce que signifie aujourd'hui encore cette épi- 
thète d^arabe : un usurier, un homme avide et dur. 

Endurcis-toi le cœur, sois arabe, corsaire, 
a dit Boileau (Satire VI II). 

2. Établi, fixé. 



Le Page disgracié. 269 

et n'en pouvant contenir la joye au dedans, 
avoient fait cacheter ' ses coffres par la Jus- 
tice, afin de pouvoir seurement, légitimement 
et avec ordre, diviser entr'eux le bien qu'il leur 
avoit laissé. Le petit Esope me fit une ample 
et ridicule représentation de la salle avarice 
de son oncle, et pour confirmer ce qu'il en 
disoit, il * me fit voir un morceau de pain 
fort noir, envelopé dans un papier qu'il 
conservoit comme une relique de la vilaine 
humeur du defunct; qui de peur dedespencer 
trop, n'en mangeoit jamais de plus blanc '. 

1 . Mettre les scellés. 

2. Pronom omis dans la première édition. 

3. Ce vieux médecin si désespérément avare avait sans 
doute prétendu conformer sa vie aux prescriptions de La 
fameuse compagnie de la Lésine, le célèbre livre de l'Italien 
Vialardi, traduit en français en 1604. Les membres en sont 
les sieurs Pincemaille, Rapinati, Grippeminaud, Pélevilain, 
Pille-par-tout, Pense-à-tes-affaires, etc., et les statuts por- 
tent, entre autres articles : Ne pleiger aucun ; ne point faire 
de banquets ; repetasser soi-même ses souliers ; marcher peu 
et lentement, pour ne pas trop user ceux-ci ; se couper les 
ongles des pieds jusqu'à la chair vive, de peur qu'ils ne 
percent les bas ; manger avec ses doigts, pour épargner les 
fourchettes et les cuillers; supprimer l'usage des gants et 
autres accessoires de toilette ; ne pas jeter de sable sur les 
lettres qu'on vient d'écrire, afm d'en diminuer le port, etc. 
L'avis relatif au mariage peut faire juger de l'esprit général 
du livre ip. 148) ; « Qui peut vivre chastement, faict mieux 
que de se marier ; toutesfois si quelcun de la Compagnie se 
veut marier, et qu'il ne puisse demeurer sans femme, qu'un 
ancien Romain appelloit malum necessarium, qu'il se sou- 
vienne de la prendre de petite stature, pour despendre 
(dépenser) moins en ses vestemens, et afm que les materats 
(matelas), les linceuls (draps) et la couverte du lict pour la 
couvrir en soient plus petits, etc. » A côté de ces préceptes 
éminemment utilitaires, il faut le reconnaître, on peut citer 
ceux que le facétieux Quevedo met dans la bouche ■.■. i^ii 



270 Le Page disgracié. 

Celuy-cy en detestation de ce vice honteux, 
et qui ne s'attache qu'aux âmes basses, s'ad- 
visa de donner des ordres à nostre hostesse, 

chevalier de la Tenaille {Cartas dd cabalUro de la Tenaza). 
Voici la prière du matin de celui-ci ; « Je remercie Dieu de 
ce que les emprunteurs et les demandeurs m'ont laissé dor- 
mir, et je prends la ferme résolution de ne promettre ou 
donner, ni par parole, ni par action, ni par pensée. » Son 
Benedicite a une saveur particulière : « Béni soyez. Sei- 
gneur, qui me donnez de quoi dîner, et point de convives. » 
Enfin, voici un échantillon des lettres qu'il écrit à ses maî- 
tresses : « Mon bien, en réfléchissant que nous sommes, moi 
l'amant, et vous la bien-aimée, je constate que mon argent 
fait de nous des rivaux. Je dois donc vous avertir que je 
l'aime depuis plus longtemps que vous, et que, jusqu'à ce 
jour, il ne m'a fait aucune infidélité. Senora mia, il n'est 
personne au monde qui m'inspire plus de jalousie que ma 
bourse. Si vous m'aimez, qu'ai-je à faire de vous donner 
habits, joyaux ou doublons, toutes choses mondaines et 
pleines de vanité? Si vous aimez mes écus, pourquoi ne 
dites-vous pas la vérité? Et lorsque, dans vos biiiets, vous 
me nommez : « Ma vie, mon âme, mon cœur, mes yeux » , 
pourquoi ne me nommez-vous pas plutôt : « Mes réaux, 
mes doublons, mon sac d'argent, ma bourse? » Croyez bien 
que, pour moi, il n'est de bonne fortune que gratuite, et 
que même la meilleur marché me semble à peine accep- 
table. Ce qui coûte est laid, et il n'y a pas de gentillesse là 
où il y a demande. Laissons donc de côté l'argent, comme 
s'il n'avait jamais existé. » L'avarice de la bourgeoisie 
semble d'ailleurs, en tout pays, avoir fait contraste, au 
dix-septième siècle, avec la prodigalité des gentilshommes et 
courtisans. Pour nous en tenir à la France, Tallemant conte 
en foule, à ce sujet, les anecdotes les plus caractéristiques, et 
la plupart des romans du temps, le Francion de Sorel, 
le Roman satirique de Lannel, le Roman bourgeois de Fure- 
TiÈRE, le Roman comique et les Nouoelles de Scarron (dont 
l'une, très remarquable, a pour titre Le châtiment de l'ava- 
rice), renferment des portraits d'avares, souvent très éner- 
giques et très frappants. Molière, enfin, n'a pas oublié ce 
personnage dans son répertoire de la comédie humaine. — 
Un peu plus loin (au chap. xvi), Tristan va esquisser la 
silhouette d'un autre avare, un de ses propres oncles. 



Le Page disgracié. 271 

afin que tout ce que nous estions de gens qui 
mangions avec luy, fussions traictez magnifi- 
quement pendant les jours qui seroient em- 
ployez à faire le partage de son Oncle. 



CHAPITRE XIII 

EXTRAVAGANCE DE l'aVARE LIBERAL. 



Nous ne fusmes jamais plus estonnez, les 
Seigneurs Allemans et moy, que lors qu'on 
nous servit le premier festin que nous donna 
ce petit Esope. Nous vismes des fiappes et des 
serviettes tabizées \ et des plus fines qui vien- 
nent de Flandres : et tout cela jonché des plus 
belles fleurs qui setrouvoient en cette saison : 
en suite de cela, l'on mit sur table beaucoup 
plus de plats que l'on n'avoit accoustumé, où 
toutes les viandes les plus rares eslNîient agréa- 
blement estalées. Le gouverneur des Estran- 
gers s'allarma de voir cet extraordinaire', 
craignant que comme on augmentoit la bonne 
chère, on en augmentast aussi le prix : mais 
l'hostesse l'avertit aussi bien que moy, que 
nous en payerions beaucoup moins, et que 
c'estoit nostre petit Esope qui nous regaloit 
de la sorte. Chacun de nous se voulut excuser 
de luy faire faire cette despence, veu que 

1. Ondées au moyen de la calandre. Tabiser est à peu 
près synonyme de moircr. 

2. Cet extra. 



272 Le Page disgracié. 

c^estoit un homme que nous n'avions jamais 
servy; mais ce petit monstre qui estoit colère 
comme un Dragon, se mit à pester furieuse- 
ment contre nostre modestie; il jetta de des- 
pit son mouchoir, ses gans, son manteau, son 
chapeau et sa petite espée contre terre, et 
nous jura sur sa damnation, que si nous n'ac- 
ceptions de bon-cœur la petite bonne chère 
qu'il nous vouloit faire, ce peu de jours que 
nous avions à vivre ensemble, nous le ferions 
enrager tout vif. La chose fut quelque temps 
balancée, mais la grande passion du petit 
homme l'emporta sur nostre discrette retenue. 
Nous fismes tous les jours festin, où ce per- 
sonnage ne manqua jamais de nous donner la 
Comédie. Tantost il nous venoit trouver tout 
transporté de joye, et le cœur tout enflé des 
hautes espérances qu'il avoit conçeuës pour 
Testât des thresors laissez : d'autrefois, il se 
presentoit avec un visage si chagrin, que cela 
n'est pas imaginable, lors que la part qu'il 
avoit tirée de ces héritages, ne respondoit pas à 
son attente. Cependant il partagea de si grandes 
richesses, que cela ne semble pas croyable. 

Je sçay bien qu'au commencement de l'ou- 
verture des coffres de son Oncle il faisoit le 
petit enragé, grinçant les dents, regardant le 
Ciel de travers, et pestant contre ceux qui 
avoient gouverné le defunct, pource que dans 
l'argenterie qu'on avoit trouvée, il n'avoit eu 
pour sa part qu'un buffet de vaisselle valant 
cinq ou six mille francs, une cuvette > pesant 

1. Première édition : couvette. 



Le Page disgracié. 273 

deux cent marcs *, et deux grands vases qui 
n'estoient gueres plus légers. 

Il se consoloit après de ce desplaisir; et 
faisoit honte aux Allemansen la vertu de bien 
boire, s'asseurant qu'il ne seroit pas si mal- 
traicté à l'ouverture des coffres, où estoit l'or 
et l'argent monnoyé. Le lendemain c'estoient 
de nouvelles plaintes sur de nouvelles bonnes 
fortunes ; il deschiroit son pourpoinct de colère, 
de n'avoir hérité avec son frère et sa sœur que 
dix ou douze mille pistoles d'Espagne, trois 
ou quatre mille d'Italie, quinze ou seize cent* 
Jacobus, et quelque treize ou quatorze sacs de 
mille francs. Après ces regrets superflus sur 
une misère que je trouvois si digne d'envie, il 
nous advertissoit des boëtes de pierreries que 
l'on devoit ouvrir le lendemain : et seresjouis- 
soit dans l'espérance qu'il avoit d'y trouver 
beaucoup mieux son compte. 

Le lendemain il nous vint jetter un borde- 
reau à demy déchiré, des perles qu'il avoit 
eues en sa part, et qu'il trouvoit estre peu de 
chose, encore qu'il y eust parmy cela deux 
tours de perles, prisées vingt quatre mille 
francs. 

Ainsi fit-il pour des Diamans, pour des Ru- 
bis, des Saphirs et des Hyacinthes. Surtout il 
fut excellent, un matin qu'on avoit fait le 
partage des Esmeraudes, dont il avoit eu tout 
un assortiment fort beau, prisé sept ou huict 

1, Le poids de marc était la moitié de la livre de Paris 
(ou huit onces), telle qu'elle existait avant l'introduction du 
système décimal. 

2. Première édition : cens. 

Lt Page disgracié. 18 



274 ^'^ Page disgracié. 

mille francs, et une boëte toute pleine, qui 
estoit grosse comme mes deux poings joints 
ensemble : il ne se contenta pas d'en manger 
le couvercle ' en notre présence, il se trans- 
porta si fort de colère sur cette matière, qu'il 
en jetta de despit toutes les Esmeraudesparmy 
la place, et les pila demie-heure avec ses pieds 
sans vouloir permettre qu'on les recueillist. 
Cependant elles furent toutes ramassées, lors 
que cette fougue fut appaisée; et comme on 
luy présenta sa boëte remplie, comme elle 
estoit auparavant, il nous en mit à chacun 
une demie-douzaine sur nostre serviette des 
plus belles qu'il rencontra; mais elles estoient 
à si petit prix en ce temps-là, que je ne reti- 
ray qu'environ soixante escus de cinq des 
miennes '. 

1. De rage. 

2. Les émeraudes véritables et d'une très belle eau ont 
toujours eu de la valeur, et l'on peut établir en principe 
qu'une émeraude parfaite vaut le quart d'un diamant de 
poids égal. Seulement on s'est laissé aller, à certaines épo- 
ques, et particulièrement depuis la conquête du Mexique et 
du Pérou par les Espagnols, à englober sous cette dénomi- 
nation toutes les pierres brillantes de couleur verte non 
due, comme celle de l'émeraude, à l'oxyde de chrome, 
« Les grands vases ou minéraux d'émeraude que l'on mon- 
tre encore aujourd'hui dans quelques endroits, dit Buffon, 
tels que la grande jatte du trésor de Gênes, la pierre verte 
pesant vingt-neuf livres, donnée par Charlemagne au cou- 
vent de Reichenau, ne sont que des pierreries ou des 
prases, ou même des verres factices. » La « grande jatte 
du trésor de Gênes », dont parle Buffon, est le fameux 
Saint Graal, vase prodigieusement célèbre au moyen âge, 
dans lequel, suivant les légendes, Jésus fit la Cène, où Joseph 
d'Arimathie recueillit le sang qui coula des plaies du Sau- 
veur, et qui, capturé en 1102 à Césarée par les Génois, 
exposé à l'adoration des fidèles dans la cathédrale de Gênes, 



Le Page disgracié. 275 



CHAPITRE XIV 



FASTE DE L*AVARE LIBERAL, ET (QUELLE ATTAINTE 
ON LU Y DONNA. 



Après cette incartade, qui me fut si favo- 
rable en cette saison, j'eusse souhaitté de bon 
cœur que nostre petit fantasque eust encore 
tiré sa part de toutes les pierres précieuses de 
l'Orient, mais son partage finit plustost que 
je ne l'eusse désiré. Il vint un matin prendre 
congé de nous, disant que toutestoit partagé, 
hormis les immeubles, et qu'il alloit monter 
à cheval pour mener un homme de conseil en 
sa maison, afin qu'il l'accompagnast en suite 
à la Visitation de ce qui restoit, tant il avoit 
peur d'être surpris en cette décision. Comme 
je l'accompagnois jusqu'à la porte ayant mon 
manteau sus les espaules, il s'avisa de me 
tirer par le bras, et me dire que puis que j'es- 
tois en estât de pouvoir sortir, il me prioit 
d'aller oùir la Messe avec luy dans un dévot 
Monastère, et que nous boirions après le vin 
de l'estrié : je ne luy voulus pas refuser cette 
faveur, après en avoir receu d'autres de luy; 

fut transporté à Paris à la suite des guerres de la Révolu- 
tion. On démontra alors sans difficulté que ce vase, probable- 
ment d'origine antique, n'était pas taillé dans une gigan- 
tesque émeraude, mais était simplement en verre d'une 
belle couleur. 



276 Le Page disgracié. 

et nous fusmes ensemble dans une Eglise, où 
l'on alloit dire Messe pour luy. Son homme 
de conseil s'y trouva, et si tost que le dernier 
Evangile fut dite', ce Mirmidon tout contre- 
fait alla dans la Sacristie, et revint avec deux 
Religieux de ce Convent. Il y avoit à l'entrée 
du Chœur un tronc pour la manufacture * de 
l'Eglise, et nostre Esope aussi enflé de vanité 
que gros d'espaules et de poitrine, prit une 
poignée de pièces d'or en sa poche, et les 
jetta dans le tronc, en nostre présence. Les 
Pères en destournerent modestement les yeux, 
mais comme un jeune garçon que j'estois, je 
pris garde à son aumosne fort honneste et 
mal concertée. Après cette charité peu profi- 
table, puis qu'elle estoit si peu secrette, ce 
fastueux ridicule se tourna vers le plus vieux 
des deux Religieux, qui estoit le Supérieur de 
la Maison, et luy dit : Mon Pere^ je vous prie de 
vous ressouvenir de moy en vos prières, mais le Père 
grave et sensé, luy respondit à mesme-temps : 
Monsieur, je vous prie de vous ressouvenir de Dieu 
dans vos œuvres. Ce que jetrouvay bien raison- 
nable, et bien digne d'un bon Religieux. Les 
Hérétiques sçavent bien multiplier en leurs 

1 . La première édition porte : la dernière évangile, con- 
formément au genre longtemps féminin de ce mot. On 
trouve encore dans Boileau {Satire XI) : 

L'Évangile au chrétien ne dit en aucun lieu : 

« Sois dévot » : elle dit : " Sois doux, simple, équitable. » 

Seulement, du moment où le mot en question a été mis 
au masculin dans la deuxième édition du Page disgracié, il 
allait aussi y mettre le participe du verbe ; dit, et non dite, 

2. C'est la fabrique de nos jours. 



Le Page disgracié. 277 

Histoires scandaleuses les Judas, qui se des- 
couvrent en la compagnie de Jesus-Christ, 
mais ils n'ont garde de parler des véritables 
Apostres qui s'y rencontrent. Aussi leur inte- 
rest y seroit un peu lezé, et c'est l'interestqui 
anime, et qui fait mouvoir la plus grande 
partie des hommes, qui ne sont point inspirez 
de l'esprit de Dieu. 



CHAPITRE XV 

COMME LE PAGE DISGRACIÉ FIT DES VERS DANS 
UNE ABBAYE. 



Quand nostre fastueux eut fait cette bonne 
œuvre, qui n'avoit gueres de mérite en effet, 
nous sortismes de cette Eglise, et nous en- 
trasmes dans un assez fameux cabaret. Là, le 
petit hypocondriaque parut plus sensé, pour- 
ce qu'il n'avoit plus dans l'esprit que choses 
humaines, et cette bouillante ardeur qu'il 
avoit tesmoignéeen recevant sa part des biens 
de son Oncle, se r'assid en l'attente des biens 
à venir : à cause que l'objet qui n'étoit pas 
alors présent, n'émouvoit pas assez la ' puis- 
sance. Nous nous separasmes après le desjeu- 
ner, et je m'en retournay dans nostre hostel- 
ierie. De là je deslogeay bien-tost pour re- 
prendre le chemin de Paris_, que j'avois quitté 

I . Il faudrait : sa. 



278 Le Page disgracié. 

par trop de foiblesse, et que je croyois pou- 
voir reprendre asseurement avec l'argent, et 
les pierreries que j'avois. 

Un bon Prestre séculier que je rencontray 
presque au sortir de la ville, me fit retarder 
mon voyage, m'obligeant d'aller avec luy 
dans une Abbaye assez riche, où il avoit de 
bons amis. Nous ne fusmes pas si-tost arrivez 
en ce lieu que nous fusmes recueillis avec joye 
par de bons Pères, qui vivoient dans une 
grande austérité, mais qui ne laissoient pas 
de faire faire bonne chère aux survenans. 
Nous y fusmes festoyez huict jours entiers, 
durant lesquels on nous fit prendre tous les 
honnestes divertissemens qui se peuvent ima- 
giner. Mon conducteur aymoit un peu la 
chasse, et l'on prit soin de luy donner des 
chevaux et des chiens pour le satisfaire : et 
pour moy qui leur tesmoignay aymer mieux 
des livres, on me donna la clef d'une grande 
Bibliothèque, où je passay fort bien mon 
temps. Les principaux de la maison m'inter- 
rogèrent sur plusieurs choses ; tant de celles 
qui sont utiles, que de celles qui sont agréables, 
et pour donner un prétexte à tout le Chapitre 
de me faire quelque honneste présent, ils s'avi- 
sèrent de me demander si je ne serois pas ca- 
pable de leur faire un Sonnet sur un sujet de 
dévotion. Moy qui parlois avec chaleur de 
l'excellence des Poètes Anciens et Modernes, 
je m'offris à faire un effort pour leur donner 
quelque satisfaction, et ces bons Religieux, 
qui prirent deslors envie de m'associer en 
leur compagnie, voulurent auparavant que de 



Le Page disgracié. 279 

me déclarer leur dessein, observer soigneuse- 
ment quel estoit mon foible, et à quels vices 
je pouvois estre subjet. Pour m'esprouver, ils 
employèrent une espèce de Démon, qui me 
vint tenter dans leur cloistre, comme j'estois 
dans une profonde resverie pour composer le 
Sonnet sur le sujet qu'ils m'avoient donné. 
C'estoit un garçon fort subtil pour un enfant 
nourry dans un village ; il est vray qu'il avoit 
rodé deux ou trois ans en de bonnes villes. A 
l'abord il me vint représenter que je me rom- 
pois trop le cerveau pour donner de la satis- 
faction à ces bons Pères, et qu'il falloit pren- 
dre quelque intervalle dans ce travail. Il me 
parla d'aller boire pinte avec luy dans un ca- 
baret du bourg, où le vin estoit excellent ; 
mais je ne donnay point à cette amorce ; il 
reprit qu'il y avoit une belle servante au 
logis, dont il memoyenneroit laconnoissance; 
à tout cela je fis la sourde oreille comme un 
garçon qui ne beuvois point du tout de vin, 
et qui ne pouvois avoir d'amour pour des ser- 
vantes, en ayant trop pris pour une illustre 
Maistresse. A ces instigations, il adjousta 
trois dez qu'il fit rouler sur la pierre où j'es- 
crivois, et je me sentis tout esmeu à la veuë 
de ces maudits petits cubes, qui m'avoient 
rendu par le passé tant et tant de mauvais 
offices. Cette tentative fut fortifiée de la pré- 
sence de cinq ou six pistoles qu'il fit sortir 
de son gousset, en me demandant si je sça- 
vois la chance et la raffle' ; je fus tout prest à 

1 . La rafle est, en terme de jeu, un coup où chacun des 
dés amène le même point, et gagne. 



28o Le Page disgracié. 

luy respondre et mettre en effet mes paroles ; 
mais comme le lieu estoit suspect, et que 
j'apprehendois d'estre veu dans cette action, 
je tournay subitement la teste pour descou- 
vrir de tous costez, et j'apperceus un Père 
qui se cachoit derrière un pilier du Cloistre : 
cela me fit remettre à un autre temps ce que 
j'aurois bien voulu exécuter sur l'heure, et 
l'espion qu'on m'avoit envoyé ne manqua pas 
de faire un fidèle rapport de tout ce qui s'es- 
toit passé. Tellement que les Religieux appré- 
hendèrent mon naturel enclin au jeu, et se 
contentèrent de me faire une sainte exhorta- 
tion sur ce sujet, me donnans une bourse 
d'environ cent francs, ausquels ils se cotisèrent 
tous. 



CHAPITRE XVI 

COMME LE PAGE DISGRACIÉ LOGEA CHEZ UN DE 
SES PARENS. 



Avec cette libéralité de ces nobles Religieux 
j'entrepris de m'en retourner à Paris, et d'y 
voir quelques-uns de mes parens (qui sont 
tous gens d'honneur et qui ne manquent pas 
de crédit) afin de sçavoir d'eux s'il y auroit 
asseurance pour moy, ayant tué un homme à 
la veuë, et au sceu de toute la Cour ; et s'il 
n'y avoit pas de moyen en accommodant cette 
affaire, de r'habiller aussi ma fortune, qui se 



Le Page disgracié. 281 

trouvoit en grand desordre. Le hazard à qui 
je me laissois conduire en me promenant, me 
mena dans un bourg dont mon Onde mater- 
^ nel * estoit Seigneur, et c'estoit un Gentii- 
' homme qui possedoit vingt-cinq, ou trente- 
mille livres de rente, mais un homme si fort 
avare, qu'il ne tira jamais de son bien que 
des matières de chagrin et d'inquiétude, em- 
ployant toute sa vie en procez'. Il me prit 
envie en voyant le chasteau où il habitoit, et 
dont j'avois souvent oùy parler, de voir le 
Maistre de cette maison. Pour ce dessein, je 
me proposay de luy faire des relations de ma 
fortune à ma fantaisie, et de choses qui n'ap- 
prochoient point de celles qui m'estoient arri- 
vées. Mais mon Oncle ^ plein de deffiances et 
de soupçon, qui ne s'asseuroit pas en luy 
mesme, me fit tant de questions les unes sur 
les autres, et me retourna de tant de costez, 
qu'il n'y eut pas moyen que je luy peusse 
respondre sans me couper. Si bien qu'il re- 

1 . La première édition dit simplement : « un de mes 
parents, du côté de ma mère » . La deuxième précise et 
parle d'un « oncle maternel » , qui était Jacques le Morbier, 
fils du premier lit de Denise de Saint-Prest, l'aïeule de Tris- 
tan. (V. la Clef, n° 9.) L'auteur du Page disgracié avait eu 
du moins la discrétion de ne pas désigner expressément ce 
parent « si fort avare » , discrétion de laquelle son frère 
Jean-Baptiste a cru devoir se départir. Cette appréciation 
sévère de l'oncle par les neveux est d'ailleurs assez dans la 
nature des choses et pour ainsi dire classique, ceux-ci se 
plaignant d'ordinaire de la « pingrerie » de ceux là, — en 
attendant qu'à leur tour ils fassent de même. 

2. Et chicaneries, ajoute la première édition. 

} . Au lieu de « mon oncle » , la première édition porte : 
cet homme. 



282 Le Page disgracié. 

connut mes deguisemens, et ne fit pas pour 
moy les choses qu'il eust esté obligé de faire. 
Il m'accommoda toutesfois d'un cheval, et de 
quelque argent, qui ne fut pas en grande 
quantité, et que je n'acceptay qu'à contre- 
cœur, et avec beaucoup de confusion, etj'é- 
prouvay bien en cette rencontre qu'on souffre 
quelque fois beaucoup, en acceptant une 
faveur, et que s'il y a du contentement à faire 
du bien à tout le monde, il n'y en a gueres 
d'en recevoir de quelques uns'. 



CHAPITRE XVII 

COMME LE PAGE DISGRACIÉ FIT CONNOISSANCE 
AVEC LA FILLE DE SON HOSTE. 



Lors que j'eus pris congé de cet hoste mé- 
lancolique, chez qui je m'estois ennuyé deux 
ou trois jours, je m'en vins droit à Paris, et 
m'allay loger dans l'Université, pour estre 
moins descouvert à tous ceux de ma connois- 
sance. L'hoste chez qui je descendis avoit deux 
pensionnaires, et fut bien aise d'en avoir en- 
core un pour se sauver mieux sur notre des- 
pence. Il avoit une fille agréable, mais beau- 
coup plus adroite et fine. Elle estudia mon 
humeur cinq ou six jours, et me trouvant in- 
cessamment mélancolique, elle s'imagina que 

1 . De certaines gens, dit la première édition. , 



Le Page disgracié. 283 

ma tristesse pouvoit venir de quelque passion 
d'amour. Cet esprit inventif employa pour 
en descouvrir la vérité, un des pensionnaires : 
garçon riche, et assez bien fait, qu'elle avoit 
piqué de son amour. Celuy-cy couchoit en la 
même chambre où l'on m'avoit mis, et me 
rendoit de grandes civilitez : il ne luy fut pas 
difficile à m'acquerir pour son amy, avec les 
soins qu'il s'en donna. La complaisance est 
un charme universel, qui est à l'usage de 
toutes sortes d'humeurs; mais les jeunes gens 
sont particulièrement susceptibles de cette 
douceur. Je luy découvris enfin toutes mes 
pensées, et luy fis un véritable récit de toutes 
mes infortunes, et mesmes de mes amours 
d'Angleterre, excepté que je ne luy dis pas le 
nom ny la qualité de ma Maistresse, m'estant 
résolu de ne descouvrir jamais à personne un 
secret si fort important, de peur qu'il ne 
m'en arrivast encore quelques mauvaises avan- 
tures. 

La fille de nostre logis fut incontinent in- 
formée de toutes ces choses par ce jeune Es- 
colier qui l'adoroit : et cette instruction ne 
luy rendit pas de bons offices. Veu que dés 
l'heure cette personne m'eut en grande consi- 
dération, ne faisant autre chose qu'admirer 
mon esprit, et mon courage qui m'avoient fait 
traverser tant de pais, et retirer de tant de 
dangers effroyables. Sa curiosité ne fut pas 
si-tost satisfaite, qu'elle luy fit naistre des 
désirs de m'engager, et plus j'opposay de ré- 
sistance aux efforts de sa passion, plus elle 
rechercha d'artifices pour obtenir cette con- 



284 Le Page disgracié. 

queste. Tous les jours elle recherchoit les 
occasions de me voir, et de me parler, sans 
qu'il fut beaucoup nécessaire: tantost elle 
faisoit semblant de venir chercher quelque 
chose dans un buffet, lors qu'elle sçavoit que 
j'estoistout seul dans ma chambre; d'autres- 
fois c'estoit pour y parler à mon camarade, 
quand il n'estoit pas dans le logis. Enfin je 
n'estois pas un quart d'heure seul, sans que 
cette agréable personne se vint offrir devant 
mes yeux, et si peu que je tournois la veuë 
sur elle, je trouvois que nos regards se ren- 
controient tousjourspar intervalles, et qu'elle 
rougissoit en abaissant les siens. Cela me fit 
beaucoup de peine, car une matière seiche 
n'est pas plus capable de s'embraser à l'ap- 
proche d'un miroir ardent, que mon cœur 
1 estoit à la rencontre d'une beauté : et je ne 
me voulois pas embarquer d'amour avec cette 
fille que mon nouveau camarade aymoit, et 
dont il m'avoit fait confidence. Je voulois 
garder ma foy à qui je l'avois donnée, et ne 
sçavois comment conserver ma franchise des 
mains de celle qui me la vouloit -oster. Après 
de longues contestations qui se firent entre 
mes pensées, l'amour l'emporta sur l'amitié, 
et je me résolus enfin de cajoUer ma jeune 
hostesse. Je n'y perdis pas beaucoup de temps, 
et les progrez que firent mes soins dans son 
esprit furent si grands, qu'ils se rendirent 
bien-tost visibles à mon camarade. Ce qui le 
confirma davantage dans la créance que je 
l'aimois, et que j'en estois aymé, c'est qu'ayant 
un jour pris une petite bource qu'elle portoit 



Le Page disgracié. 285 

à sa ceinture, comme il se joûoit avec elle, il 
apperceut dedans une émeraude de celles que 
je luy avois monstrées ; que j'avois fait en- 
châsser délicatement pour luy donner sous 
couleur d'une discrétion qu'elle m'avoit ga- 
gnée \ La fille luy tira brusquement la bource 
des mains, de peur qu'il remarquast ce petit 
présent qui venoit de moy : et luy par une 
adresse que luy donna sa jalousie, tesmoigna 
n'en avoir rien veu : mais pour s'asseurer 
mieux de la vérité de la chose, il me vint 
trouver à ma chambre, où j'escrivois quel- 
ques fantaisies sur ce sujet, et me dit qu'il 
sçavoit un homme qui avoit grand désir de 
voir mes six émeraudes, et qui estoit capable 
de les acheter tout ce qu'elles valoient. Je luy 
respondis à cela qu'il me feroit plaisir de 
m'amener ce Marchand, mais qu'il ne m'en 
restoit plus que cinq, ce qui l'asseura de son 
doute. Le voilà plus outré cent fois de jalousie 
que je n'avois esté piqué d'amour : car la con- 
dition et les vertus de cette nouvelle Mais- 
tresse estoient de trop mauvais fondemens 
pour asseoir un grand édifice. Depuis ce 
temps-là mon jaloux rival prit l'habitude de 
ce Dragon, qui faisoit garde autour de la 
toison d'or : il ne ferma plus les paupières, 
et se donna plus de tourmens que la cause de 
ses soucis n'avoit de mérite. 

I . Le jeu de discrétion consiste à gager ou à jouer quel- 
que chose sans déterminer précisément quoi, et en s'en 
remettant sur ce point à la volonté du perdant. 



286 Le Page disgracié. 

CHAPITRE XVIII 

NOUVELLES DISGRACES DU PAGE 



La vigilance de cet Argus estoit si grande, 
que ma jeune hostesse et moy ne pouvions 
plus avoir le moindre loisir pour pouvoir 
converser ensemble; il estoit tousjours avec 
l'un ou avec l'autre de nous deux, etnesortoit 
plus de la maison, si ce n'estoit en ma compa- 
gnie. 

Un jour que j'estois ennuyé de cette sorte 
d'opression, et que je m'allois promener pour 
me divertir, je rencontray par mal-heur un 
certain joueur de ma connoissance, qui ne 
sçavoit point du tout mes disgrâces, et qui 
me demanda si je voulois aller avec luy dans 
une fameuse Académie, où il ne hantoit que 
d'honnestes gens, et qui avoient beaucoup à 
perdre ^ ; je me laissay aller à cette tentation, et 
me trouvay dans un tel mal-heur, que je per- 
dis tout mon argent avec tout ce que j'avois 
tiré de mes Esmeraudes. De sorte qu'il ne me 
restoit plus pour tout bien que mon cheval, 
que j'allay vendre sur le champ, et que j'eusse 
perdu dans l'ardeur du jeu, s'il n'eust point 
esté en pension dans un logis fort esloigné de 
l'Académie. Le soir que je fus de retour, ma 

I. Il faut sous-entendre : beaucoup d'argent. 



Le Page disgracié. 287 

Maistresse parut toute allarmée de me voir si 
melancholique, le profond regret de ma perte 
paroissant escrit sur mon front, et voulut 
prendre son temps pour s'enquérir à moy du 
sujet de cette tristesse; mais nostre jaloux 
fut auprès de nous, avant que j'eusse le loisir 
de luy repartir ; tout ce que je pus faire en 
cette occasion, fut d'aller escrireenmachambre 
un petit billet que je luy revins donner adroi- 
tement. Je l'advertissois par là, que j'estois 
dans un desespoir bien estrange, et qu'il n'y 
avoit qu'elle alors, qui fut capable de m'en 
pouvoir consoler : que notre jaloux seroit 
sans doute assoupy cette nuit, à cause des 
veilles passées, et que si elle avoit autant 
d'amour pour moy qu'elle m'avoit voulu faire 
croire, elle se leveroit doucement sur la mi- 
nuit, et me feroit la faveur de me venir par- 
ler sur la montée. Ma jeune hostesse prit son 
temps pour lire ma lettre, et un peu après, 
pourm'asseurerqu'ellene feroit point dedefaut 
à cette amoureuse assignation, elle ne man- 
qua pas de satisfaire à sa promesse à l'heure 
prise entre nous; mais l'écolier ne dormit pas 
comme je me Testois promis : il se donna la 
patience de veiller toute la nuict avec nous; 
souffrant beaucoup plus de peine, que nous 
ne goustions de plaisir : il presta l'oreille à 
tout ce qui se dit sur ce degré, s'appuyant 
contre la porte de la chambre, et creut en- 
tendre beaucoup de choses qu'il n'entendoit 
pas, dont il composa la matière d'un mani- 
feste à me faire courir un grand danger. 
Cependant nous nous retirasmes ma Mais- 



288 Le Page disgracie. 

tresse et moy au chant du coq, et ne crûmes 
pas avoir esté découverts, et mon rival ne 
manqua pas le lendemain d'informer nostre 
hoste de tout ce mystère. Comme je pensois 
revenir sur le midy pour disner, j'entendis 
un grand tumulte dans la maison ; nostre 
hoste parloit fort rudement à sa fille sur la 
lettre et l'Emeraude, dont il l'avoit trouvée 
chargée, et me tenant quelque temps prés de 
la porte, j'ouis qu'il disoit en jurant que j'es- 
pouserois sur le champ sa fille, ou qu'il me 
feroit souffler dans un pistolet ' qu'il tenoiten 
sa main. Mon rival disoit là dessus, que c'es- 
toit une chose fort raisonnable, et qu'il s'em- 
ployeroit avec tous ses amis, pour l'exécution 
de ce dessein ; j'entendis encore trois ou quatre 
autres personnes estrangeres, qui disoient 
estre de ce mesme avis. Cela me donna de 
grandes allarmes, et me fit prendre le dessein 
d'aller disner bien loin de là. 



CHAPITRE XIX 

DESESPOIRS ET MISERES DU PAGE. 



Je me vis réduit à de grandes extremitez 
par ce nouvel accablement, et faisant lors une 

I . Cette expression, que nous n'avons trouvée nulle part, 
signifie évidemment : mettre à quelqu'un le pistolet sous 
le nez, c'est-à-dire le contraindre à faire une chose contre 
son gré. 



Le Page disgracié. 289 

longue reflexion sur toutes les avantures de 
ma vie, je faillis à mourir de desplaisir. 
Quand je me representois la bonté de ma 
naissance, la curiosité de mon eslevation, 
l'honneur que j'avois eu de servir un grand 
Prince, le bon-heur d'avoir rencontré ce 
grand Philosophe, qui me pouvoit tenir lieu 
de toutes les félicitez terriennes, et qui ne 
m'eust pas esté une foible escorte à m'ache- 
miner aux célestes; de plus, les faveurs d'une 
Maistresse digne des passions d'un grand Sei- 
gneur, et me voyois à l'heure si malheureux 
qu'il ne s'en falloit presque rien qu'on ne me 
forçast d'espouser la fille d'un teneur de pen- 
sionnaires, cela me mettoit presque au deses- 
poir. J'en arrachay mes cheveux avec assez de 
violence, et m'abandonnant aux transports 
de cet excez de mélancolie, je sortis de la 
ville sans autre dessein que d'aller où mes pas 
me conduiroient. Par hazard, ce fut sur le 
chemin d'Orléans que me fit aller ce trans- 
port, et comme je tournois les yeux vers le 
Ciel, lors que la nuict fut venue, et pour luy 
demander raison de tant de disgrâces, ou 
pour le supplier de les adoucir : j'y vis pa- 
roistre cette vaste blancheur qui procède 
d'une nombreuse confusion de petites estoilles, 
et qu'on nomme la voye de laict. Je pris cet 
objet à bon augure ; je me ressouvins qu'on 
appelloit aussi cela le chemin d'un Saint', et 
je me proposay de me conduire jusqu'en ce 

1 . Le « Chemin de Saint-Jacques de Compostelie » , nom 
de la Voie Lactée dans les croyances populaires. On la 
nomme aussi le « Chemin des âmes ». (V. la Ckf, n» 10.) 

Le Pngt disgracié. 19 



290 Le Page disgracié. 

petit Royaume, où son corps glorieux est ho- 
noré. Je fis ainsi deux ou trois journées, sans 
parler à personne, qu'aux hostes chez qui je 
logeois ; tandis que j'eus un peu d'argent, 
j'allay toujours en relais, mais quand je 
m'apperceus que j'estois fort prés de ce qui 
me restoit, je me mis à pied, et ce ne fut qu'à 
cinq ou six lieues de cette célèbre ville qui 
fut autrefois fondée par ces Danois, qu'on 
surnomma Pietés, à cause de la couleur dont 
ils se peignoient le corps ^ Quelque temps 
après que je fus réduit en cet estât, je fus 
atteint par un Messager qui prit compassion 
de ma misère, me voyant fait de sorte que je 
meritois bien d'aller plus commodément ; il 
me fit monter sur un de ses chevaux, qui 
alloit en main, et m'ayant demandé quel 
estoit mon dessein, me promit de m'assister 
de sa faveur pour me faire entrer en quelque 
honneste condition dans cette grande cité, que 
nous voyons* desja d'assez prés; je le remer- 
ciay de cette courtoisie, et trouvay* depuis, 
que les plus petits amis sont parfois beau- 
coup utiles. Il me donna la connoissance d'une 
fille qui gouvernoit tout dans une grande 
maison, et cette personne là qui avoit des 
amourettes, et qui ne sçavoit pas escrire, fut 
ravie d'avoir un Secrétaire fait comme moy ; 

1. La ville en question est Poitiers. Les Pietés sont les 
indigènes de l'ancienne Ecosse, ainsi nommés parce qu'ils se 
tatouaient le corps (de pictus, peint). 

2. Il faut de toute nécessité l'imparfait : voyions. 

3. Le texte intercale ici le mot : que, qui rend la phrase 
peu intelligible, et constitue évidemment une faute. 



Le Page disgracié. 291 

qui ne connoissois personne du pais, et qui 
n'aurois aucune raison d'esventer ce secret 
mystère. J'escrivis quelques lettres pour cet 
amour qui m'étoient dictées si plaisamment, 
que je n'ay gueres eu de plus agréable diver- 
tissement : car elle se conseilloit à moy sur 
ses véritables pensées, pour mieux colorer les 
fausses et tromper un vieux penard ', à qui 
cette petite rusée vuidoit la bourse d'une 
merveilleuse façon. Lors qu'ils estoient en 
conversation ensemble elle l'obligeoit à luy 
faire quelque offre, ou trouvoit le biais de 
luy faire perdre quelque discrétion à quelque 
jeu où le bon-homme perdoit tousjours : et 
quand elle faisoit response aux lettres qu'il 
luy escrivoit, elle ne manquoitpas à luy don- 
ner des attaintes sur ses promesses, et le pi- 



I. Un vieux penard, c'est un vieillard décrépit, usé. 
« Voyez le vieux penard ! il lui faut des filles de dix-huit 
ans pour le réjouir. » ( Hauteroche, Crispin médecin^ acte I, 
scène x.) Et La Fontaine (Biblioth. Elzévir., Contes, p. 105): 

S'en est-on mis en peine 
Quand malgré moy l'on m'a jointe avec vous ? 
Vous, vieux penard, moy fille jeune et drue, 
Qui méritois d'être un peu mieux pourveùe, 
Et de gouster ce qu'Hymen a de doux. 

Ce mot penard, qui rappelle le mot penaille, terme de 
mépris surtout appliqué aux moines, dérive sans doute, 
comme celui-ci, du latin pénis. C'est du moins l'étymologie 
que lui prête Rabelais dans ce passage de Pantagruel (_Bi- 
blioth. Elzévir., 1. 1, p. 346) ; « Chascun exerçoit son penard, 
chascun desrouilloit son bracquemard. » La remarque de Le 
Duchat au sujet de cette expression corrobore cette étymo- 
logie : « Ce mot doit s'écrire pennart, et signifie dans le 
sens propre une flèche, en tant qu'elle est empennée. Ainsi, 
vieux penard, c'est un vieux drille qui n'est plus bon à rien, 
non plus qu'une flèche dèsempennèe. » 



292 Le Page disgracié. 

quer d'honneur pour l'obliger à s'en acquitter 
noblement. Tantost ce n'estoit qu'une foire, 
dont il estoit question : une autre fois c'estoit 
une jupe promise, que le personnage prenoit 
à crédit à haut prix, et que la Dame donnoit 
à bon marché argent contant. La fille me 
faisoit secrettement coucher en sa chambre, 
qui estoit tout ^ joignant celle de sa Mais- 
tresse ; et tous les soirs, lors que mes inquié- 
tudes m'empeschoient de dormir, j'avois le 
plaisir d'entendre le tripotage de la Mais- 
tresse, et de la fille de chambre. La Dame 
estoit encore assez belle, et vivoit en mauvais 
mesnage avec son mary, qui estoit vieux et 
jaloux et de fort mauvaise humeur. Ils estoient 
séparez de biens et de lict, et s'ils ne Festoient 
pas pourtant. Ce n'estoient que raports con- 
tinuels, qui se faisoient de part et d'autre, et 
l'interest du tiers et du quart composoit 
toutes les nouvelles qui couroient ; sans qu'il 
y eut souvent un seul mot de vérité. C'est une 
chose estrange, que le fondement des haines 
et des amours du monde ; tel croit estre fort 
mal traicté de son amy, dont il est aymé cor- 
dialement : tel croit estre aymé de certaines 
gens ausquels il ne sert que de sujet de rail- 
lerie : et ce sont des personnes adroites et 
mal intentionnées, qui pour leur seul interest, 
font tout ce desordre, quand elles ont pris 
quelque empire sur les principaux ressorts de 
ces grandes machines animées. 

I. Première édition : toute. 



Le Page disgracié. 293 



CHAPITRE XX 

COMME LE PAGE SERVIT UN MAISTRE CHEZ LEQUEL 
IL TOMBA MALADE. 



Je ne fus pas long-temps caché dans cette 
grande Maison, sans estre apperceu de quel- 
qu'un des domestiques, et sans que celle qui 
me protegeoit, et qui m'avoit pris pour son 
confident, fut en peine pour me mettre ailleurs. 
Cette fille de chambre avoit fait quelque 
connoissance avec une Demoiselle de ses voi- 
sines, à qui elle m'alla recommander de si 
bonne sorte, que la Demoiselle eut grande 
curiosité de me voir ; et dés l'heure se pro- 
posa de chercher une bonne condition pour 
moy. C'estoit une femme mariée ', et trés- 

I. Tristan, qui vient de parler d'une « demoiselle », 
nous dit maintenant que c'était « une femme mariée » . C'est 
qu'à cette époque, on le sait, le titre de madame était ré- 
servé aux femmes de la noblesse, et que les bourgeoises 
mariées n'avaient droit qu'à la dénomination de demoiselles. 
Ainsi, la femme de Pierre Corneille s'appelait Mademoiselle 
Corneille; elle aurait commis une sorte d'usurpation de titre, 
en se faisant nommer madame. C'était néanmoins à cette 
usurpation que tendaient tous les efforts des roturières, 
comme nous l'apprend un écrivain du commencement du 
dix-huitième siècle, Jean-Félix d'Hénissart, dans un volume 
en vers très curieux et très rare intitulé ; Satires sur les 
femmes bourgeoises qui se font appeler madame, avec une dis- 
tinction qui sépare les véritables d'avec celles qui ne le sont 
que par le caprice de la fortune, la bizarrerie et la vanité de 
ce siècle {l'ji^}. 



294 ^E Page disgracié. 

honneste : et qui ne laissoit pas pour cela 
d'avoir un galand homme pour serviteur, qui 
luy rendoit tous les jours de grands soins, 
et de grandes marques d'une secrette amour, 
mais avec de si grands respects, que la plus 
scrupuleuse chasteté n'en pouvoit pas estre 
offensée. Celuy-cy n'eut pas plustost oùy par- 
ler de moy, qu'il s'offrit à me recevoir chez 
luy, et à me traiter favorablement, ne pou- 
vant trouver une meilleure occasion pour 
pouvoir faire sçavoir souvent de ses nouvelles 
à cette Maistresse, que de prendre un garçon 
ui en estoit connu, et qui avoit beaucoup 
'entrée chez elle. Si bien que je me vis do- 
mestique de cet honneste Gentil-homme, que 
je veux honorer toute ma vie, tant à cause de 
son mérite, qui me parut grand, que pour les 
faveurs que j'en receus, qui ne furent pas pe- 
tites'. Sitost que je fus chez luy, et qu'il se 
fut apperceu que j'avois quelques brillants 
d'esprit, et quelque inclination à la Poésie, il 
me fit faire une clef pour entrer quand bon 
me sembleroit dans un cabinet de beaux 
Livres ; il me donnoit presque tous les jours 

1 . Cet « honneste gentilhomme » qui s'entendait si bien 
à mettre à profit l'occasion qui s'offrait à lui de donner sou- 
vent de ses nouvelles à sa « trés-honneste » maîtresse ma- 
riée, « estoit, dit la Clef, n» 12, neveu de Scevole de 
Sainte-Marthe » , dont il va être question un peu plus loin. 
Il se nommait Nicolas de Sainte-Marthe, avait été d'abord 
conseiller en la Cour du Parlement de Paris, puis avait suc- 
cédé à son père, Louis de Sainte-Marthe, en l'office de lieu- 
tenant général du Poitou. C'était, du reste, un homme de 
mérite, épris d'un goût très vif pour les lettres; il aim.ait 
particulièrement la poésie dramatique, et il avait donné, en 
16 14, une tragédie d'Œdipe. Il mourut en 1662. 



Le Page disgracié. 29^ 

quelque Epigramme Latine à traduire, ou quel- 
que Sonnet de Pétrarque à tourner, et luy- 
mesme me montroit parfois quelqu'une de ses 
compositions, qui n'estoient pas à mon avis 
bien escrites, et d'un Génie qui fust heureux, 
encore qu'il fust d'une race toute pleine de 
beaux esprits, et de grands Poètes. 

Je passay quelques mois en cette Maison, 
si chery de mon Maistre, et de ses proches, 
que ceux du logis portoientenvieàmon appa- 
rent bon-heur ; mais s'ils eussent connu mes 
secrets mescontentemens, ils eussent sans 
doute eu pitié de mes infortunes. Les objets 
qui se presentoient à mes yeux durant le 
jour, me divertissoient en quelque sorte ; 
mais lors que je me trouvois seul, et quand 
j'estois le soir au lict, je nefaisois autre chose 
que verser des larmes. Cette noire melancho- 
lie eut bien-tost altéré ma santé, et je fus saisi 
d'une fièvre quarte qui me dura presque une 
année. Je fus rendu par cet accident comme 
inutile à tout service : mais mon Maistre qui 
sembloit aymer particulièrement mon esprit, 
ne me trouvoit point du tout à charge : il 
avoit une bonne femme de mère qui n'estoit 
pas de mesme humeur ; c'estoit une sage per- 
sonne et fort dévote, mais grande mesnagere 
et vigilante, qui ne vouloit point de bouches 
inutiles chez elle. Mon Maistre importuné du 
bruit qu'elle luy faisoit quelquefois à mon 
occasion, me proposa (lors que la fièvre 
m'eut quitté, et qu'il ne m'en estoit resté 
qu'une enflure de corps) de me donner à l'un 
des plus grands hommes de ce siècle, qui 



296 Le Page disgracié. 

estoit son Oncle, et pour cet effet il escrivit 
une Lettre de sa main fort affectionnée, et 
qui montroit qu'il faisoit une très particulière 
estime de moy. Je pris cette Lettre, et quelque 
argent qu'il me donna, non sans beaucoup de 
regret de le quitter, voyant bien qu'il en avoit 
aussi de notre séparation. 



CHAPITRE XXI 

DU SECOND MAISTRE DU PAGE, QUI ESTOIT UN DES 
GRANDS PERSONNAGES DE SON TEMPS. 



Le lieu où sejournoit le bon vieillard à qui 
l'on m'adressoit, n'estoit pas beaucoup esloi- 
gné de la Ville où j'avois servy son parent ^ : 
et quand j'eus trouvé sa maison, et dit que 
j'avois des lettres pour luy donner, ce véné- 
rable personnage me fit entrer dans sa cham- 
bre et leut sans lunettes ma Lettre, encore 
qu'il eust plus de cent ans. On n'a point veu 
de nostre siècle un homme si bien composé, 
et c'estoit un corps à durer encore quinze ou 
vingt ans, sans le malheureux accident qui le 
précipita deux ou trois ans après dans le 
tombeau. Il avoit les cheveux et la barbe 
aussi blancs que la neige, mais les yeux vifs 
et clairs, et la bouche belle et vermeille, le 
corps droict, et les jambes assez bonnes pour 

I. Il y a une distance de cinquante-deux kilomètres de 
Poitiers à Loudun. 



Le Page disgracié, 297 

faire tous les jours durant le beau temps 
d'assez longues promenades dans son jardin : 
au reste, il avoit bon sens et bonne mémoire 
pour les choses de long-temps passées K 

Cet excellent hom.me arresta quelque temps 
ses yeux sur mon visage pour connoistre ma 
phisionomie : et me dit après en souriant, ce 
qu'on escrit que Socrate dit autrefois à quei- 

I . Le « bon vieillard » qui va entrer en scène est Scé- 
vole de Sainte-Marthe (V. la Clef, n" 13), un des hommes 
distingués du seizième siècle. Né à Loudun en 1^6, il occupa 
des charges importantes, entre autres celle de contrôleur 
général des finances du Poitou, en 1 571, et celle de maire 
et capitaine de Poitiers, en 1579. En 1 588, Henri III l'en- 
voya aux États de Blois, où il se signala par sa fidélité et 
son courage. Pendant la Ligue, il fut du parti des « poli- 
tiques » , dévoué à Henri IV ; il fit rentrer la ville de Poi- 
tiers sous l'obéissance de ce monarque, dont il défendit 
ensuite les intérêts dans l'assemblée des notables tenue à 
Rouen. Le roi le récompensa un jour de son dévouement 
par un de ces mots dont il avait le secret. Entrant solennel- 
lement à Poitiers, en 1602, et voyant Scévole de Sainte- 
Marthe, alors maire, s'avancer pour le complimenter, il 
invita tout haut les seigneurs qui formaient son cortège, 
« à prêter l'oreille pour entendre l'homme le mieux disant 
de son royaume » . Presque octogénaire, Sainte-Marthe re- 
tourna dans sa ville natale, oi!i il mourut le 29 mars 1623, 
à quatre-vingt-sept ans, un mois et quelques jours (et non à 
plus de cent ans, comme le dit assez étrangement Tristan, 
qui aurait pu savoir à peu près son âge). Son oraison funèbre 
fut prononcée par le fameux Urbain Grandier, alors curé de 
Loudun, qui l'avait assisté à son lit de mort. Poète français 
et latin, auteur d'un poème sur l'éducation des enfants 
(PŒdotrophice, sive de puerorum educationc)^ qui excita l'en- 
thousiasme de ses contemporains, fournit plus d'une idée à 
Jean- Jacques Rousseau, et a obtenu encore les suffrages de 
Villemain, Scévole de Sainte-Marthe n'est plus connu au- 
jourd'hui, comme tant d'hommes doctes de son temps, que 
des érudits seuls. Un de ses ouvrages en prose latine, ren- 
fermant les éloges des personnages qui se sont illustrés en 



298 .Le Page disgracié. 

que enfant qu'on luy présenta : Mon petit mi- 
gnon, parle afin que je te connoisse : mon Neveu me 
conjure par ses Lettres de te recevoir auprès de moy, 
et m'asseure que tu as quelque gentillesse, qui ne me 
sera pas désagréable : mais dis moy qui tu es, et ce 
qui f oblige à souhaitter d'estre à moy? Je luy res- 
pondis à cela que j'estois nay d'assez bon 
lieu, et que j'avois des sentimens qui ne 
dementiroient point ma naissance. Que son 
parent que j'avois servy luy pouvoit rendre 
un meilleur témoignage de mes mœurs, que 
celuy qu'il recevroit de ma bouche, et que la 
réputation de son esprit, qui s'estendoit par 
toute l'Europe, m'avoit donné le désir de 
trouver place auprès de luy, me faisant espérer 
que je pourrois obtenir quelque faveur des 
Muses, servant fidellement un de leurs plus 
célèbres Nourrissons. A cette ingénue déclara- 
tion le bon Vieillard me pressa le visage de ses 
mains pour me caresser ; et fit paroistre qu'il 
me recevoit avec joye. Il donna sur le champ 
ordre à tous ses autres Serviteurs de me bien 
traitter : leur disant qu'il faisoit une particu- 
lière estime de moy, qu'il vouloit que je cou- 
chasse en sa chambre, et que personne n'eust la 
hardiesse de me commander quoy que ce fust. 
Ainsi je me vis instalé chez ce célèbre Per- 



France par leur savoir depuis la Renaissance (Gallorum doc- 
îrina illustrium, qui nostra patrumque memoria floruerunt, 
Elogia), constitue un document important pour l'histoire 
intellectuelle de cette époque (V. Les Hommes illustres, de 
Charles Perrault, 1701, t. I, p. 103). Tristan a écrit un 
sonnet Sur le trespas du grand Scevole de Sainte-Marthe 
{U Lyre, p. 164). 



Le Page disgracié. 299 

sonnage, à qui je ne rendois autre service que 
celuy de lire devant luy deux ou trois heures 
tous les jours. Tantost c'estoit quelque chose 
de l'Histoire, ou de la Poësie des Anciens ; 
tantost nous revisitions ses propres Ouvrages 
Latins, et François ; où l'on void de fort 
belles choses, mais qui semblent avoir gagné ' 
plus de bruit en la première Langue qu'en 
l'autre. J'eus le soin de sa Biblioteque : et 
sans mentir cela servit beaucoup à mon 
avancement aux Lettres. Je passois les jours 
et les nuits sur ses Livres, que je ne croyois 
jamais pouvoir posséder assez long-temps 
pour en faire des collections à ma fantaisie. 
Ce bon et sage Maistre estoit bien aise que je 
me donnasse de la sorte à cette honneste 
occupation : mais une vertueuse Demoiselle 
qui estoit de la parenté, et qui hantant dans 
la maison m'avoit pris en affection, me por- 
toit beaucoup plus àl'estude. G'étoitun esprit 
fort curieux, et cela me rendit fort diligent : 
elle estoit quelques-fois en humeur de vouloir 
apprendre quelque chose de la Physique ; 
lors qu'elle m'avoit tesmoigné ce désir, je ne 
faisois plus autre chose que lire de cette ma- 
tière, afin de l'en pouvoir instruire après, et 
d'essayer par ce travail de pouvoir mériter 
ses bonnes grâces. Quelquefois elle me de- 
mandoit quelque chose de l'Histoire, et me 
commandait le soir de l'en venir entretenir 
le matin, et je passois toute la nuit à me for- 
tifier l'esprit sur cette sorte de connoissance. 

1. Fait. 



300 Le Page disgracié. 

Il me souvient qu'un jour elle me témoigna 
quelque désir d'apprendre l'Anathomie, et 
que je travaillay de telle sorte en trois ou 
quatre jours, à faire des observations sur du 
Laurens, Ambroise Paré', et d'autres Au- 
theurs qui ont escrit sur cette partie de la 
Médecine, que j'eusse pu passer en beaucoup 
de lieux pour un docte Chirurgien. Il y avoit 
dans la maison deux desenfans démon Mais- 
tre, qui faisoient assez connoistre par leur 
eminente vertu, qu'ils estoient sortis d'un 
illustre sang. L'un- portoit la robbe longue, 
estant pourveu d'un honorable Bénéfice : et 
celuy-cy estoit un esprit fort délicat, qui raf- 
finoit sur les belles Lettres, et faisoit le Cen- 
seur de toutes choses : mais adroitement, et 
joliment. Il estoit en esmulation pour l'élo- 
quence avec un de ses frères. Gentil-homme 
aussi accomply que nous en ayons en ce 
siècle, et dont la vertu meritoit une fortune 
plus avantageuse. Je trouvay dans un grand 

1. Du Laurens (André), premier médecin de Henri IV, 
né à Arles, mort à Paris en 1609, auteur d'un grand nom- 
bre d'ouvrages relatifs à son art, dont Guy Patin a donné 
une édition complète (Francfort, 1627, in-folio, et Paris, 
1628, 2 vol. in-4°), est beaucoup moins connu aujourd'hui 
qu'Ambroise Paré (né vers 1 5 10, mort en i $90), le père de 
la chirurgie française, médecin de Henri II, de François II, 
de Charles IX, qui, au rapport de Brantôme, le sauva à la 
Saint-Barthélémy, et de Henri III. Ses œuvres, dont plus 
d'une page a une valeur classique, ont été réimprimées en 
dernier lieu par Malgaigne (Paris, 1 840-1 841, 3 vol. in-4°). 

2. Première édition : l'on, mot qui est un non-sens. — 
Le vieux Scévole de Sainte-Marthe n'avait pas moins de sept 
fils, tous gens de mérite et dignes de leur père. Les deux 
dont parle ici Tristan, moins connus que leurs aînés, se nom- 
maient, le premier Henri, et le second François. 



Le Page disgracié. 301 

Livre Manuscrit beaucoup de Lettres et de 
Poésies de leur façon, et cela me fit naistre 
l'envie de les pouvoir esgaler en quelque 
sorte, et deslors je m'attachay sur cette mon- 
tagne sacrée dont les fleurs sont si fort 
aimables, mais qui rapportent si peu de 
fruict^ 

Il m'avint un jour d'escrire quelques Vers à 
la gloire de ce gentil Cavalier^, et mon tra- 
vail fut fort bien receu ; voici la response 
qu'il prit la peine d'y faire en mesme temps. 

Jeune Astre, qu'en naissant les Astres ont voué 
A ce Dieu, qui du temps nostre mémoire vange ; 
Je voudrois estre autant digne de ta louange 
Que je voy ton esprit digne d'estre loiié. 

Mais pour m'en revancher, par mes vœux je convie 
Le Ciel de regarder la course de ta vie 
D'un œil qui soit toiîjours favorable et riant. 

Afin qu'en ton midy nous te voyons reluire. 
Et par les beaux effets de ton esprit, produire 
Les miracles promis par ton jeune orient. 



Ces Vers ne sont pas à la mode, et polis 

comme on les fait aujourd'hui, mais avec ce 

u'ils sont de bon sens, ils ont quelque chose 

e bien digne que je m'en souvienne, estans 

de la composition d'un galand homme, et 

faits encore en ma faveur. 

1, Le Parnasse. 

2. Tristan ne les a pas conservés dans ses poésies. 



^02 Le Page disgracié. 



CHAPITRE XXII 

PAR QUELLE ADRESSE LE PAGE FUT FAIT 
SECRETAIRE d'uN GRAND SEIGNEUR. 



Je vescus environ quinze ou seize mois dans 
un assez tranquille repos : aymé de mon 
Maistre, et de ses enfans, qui me faisoient 
ordinairement quelques faveurs, et m'obli- 
geoient tousjours de quelque nouvelle gratifi- 
cation, et je croy que j'eusse passé dans cette 
maison la plus grande partie de ma vie, sans 
un certain petit dépit qui n'estoit pas autre- 
ment raisonnable, mais qui comme un despit 
amoureux, fut prompt et violent : il me fit 
sortir de moy-mesme, et m'obligea tout sur le 
champ de sortir de cette maison K Jefisescrire 
de fausses Lettres, par où deux de mes Amis 
m'avertissoient que ma mère estoit en grand 
hazard de sa vie, estant abandonnée des Mé- 
decins, et moy en danger de perdre le peu de 
bien qu'elle m'avoit amassé, si je ne me ren- 
dois promptement auprès d'elle, pource que 

I». La première édition ajoute ici la phrase suivante, qui 
donne l'explication de ce dépit, et que la deuxième a sup- 
primée nous ne savons trop pourquoi : « La dame que j'ho- 
norois si fort, et qui sembloit m'avoir donné une grande 
part en ses bonnes grâces, m'obligea de m'esloigner d'elle, 
en tesmoignant quelque indifférence pour moy. » Peut-être 
la dame en question était-elle encore reconnaissable en 1667, 
ce qui expliquerait la suppression. 



Le Page disgracié. 50^ 

la plupart de son bien consistoit en argent 
comptant : sur lequel on pourroit bien mettre 
la main durant mon absence. Avec ces Lettres 
je vins trouver mon bon Maistre, et parlant 
de cette nouvelle comme si j'eusse eu le cœur 
serré de douleur, je luy demanday la permis- 
sion d'aller fermer les yeux à ma mère. J'eus 
de la peine à l'obtenir, mais la considération 
de mes interests l'emporta sur l'envie que ce 
bon Vieillard avoit de me retenir. J'allay 
prendre congé de sesenfans, qui témoignèrent 
tous avoir regret de ' mon départ, et me firent 
tous à l'envy quelque présent, m'obligeant 
encore de quelques Lettres de faveur pour un 
illustre Magistrat, qui faisoit son séjour alors 
auprès d'un grand Prince, dans une Ville où 
je me proposois de passer. C'estoit un des 
plus gaîands hommes de nostre Aage, que ce 
Personnage à qui l'on écrivit en ma faveur : 
jamais je ne vis un homme mieux fait, ny 
mieux né; c'estoit le véritable amy des Muses, 
et de tous ceux qui font profession de l'excel- 
lence des Arts ^. Il me receut avec grande 
joye, reconnut libéralement quelques Vers 
que je fis pour luy, me donna d'abord son 
estime avec sa table, et prit le soin de me 
trouver une condition fort avantageuse, qui 
fut une place de Secrétaire d'un grand Sei- 
gneur, de ses particuliers Amis. Ce nouveau 
Maistre estoit un homme de qualité, qui es- 

1. Première édition : à. 

2. La Clef ne le nomme pas. Peut-être s'agit-il du futur 
chancelier Pierre Séguier. 



304 Le Page disgracié. 

toit riche de cinquante ou soixante mil • livres 
de rente, et qui n'avoit ny n'esperoit point 
d'avoir d'enfans ^ Il m'emmena dans son ca- 
rosse en une de ses Maisons de campagne la 

1 . Première édition : mille. 

2. Ce « nouveau maistre » était, dit la Clef, n<» 14, 
« Emmanuel Philbert des Prés, dit de Savoye, marquis de 
Villars, etc. », sur lequel M. Bernardin nous donne les 
intéressants renseignements qui suivent : « C'était un im- 
portant personnage que le nouveau maître de Tristan. De 
haute naissance, ayant des alliances illustres, riche..., il 
faisait grande figure dans la société du temps. Marquis de 
Villars, baron du grand Pressigny, seigneur de Ferrières- 
Larçon, Loges, Marnes, Gondran, Aspremont, Saint-Julien 
et autres lieux, il était par sa mère, Henriette de Savoie, 
arrière-petit-fils de René de Savoie, fils naturel de Phi- 
lippe I", duc de Savoie ; petit-fils d'Honorat de Savoie, mar- 
quis de Villars, maréchal et amiral de France, gouverneur 
de Provence et de Guyenne; petit-neveu de Madeleine de 
Savoie, femme d'Anne, premier duc de Montmorency, beau- 
fils du fameux chef de la Ligue, Charles de Lorraine, duc de 
Mayenne, qui, en 1576, avait épousé pour sa très grosse 
fortune Henriette de Savoie, restée veuve avec six enfants 
de Melchior des Prés de Montpezat ; frère utérin de Henri 
de Lorraine, duc de Mayenne, et de Catherine de Lorraine, 
femme de Charles de Gonzague, duc de Nevers, oncle par 
conséquent des jeunes princesses Marie et Anne de Gonzague, 
les futures reine de Pologne et princesse palatine. Il avait 
épousé Eléonore de Thomassin, fille de René de Thomassin, 
dit de Saint-Barlhélemy, seigneur de Montmartin et de Mi- 
rabel, veuve de Claude de Vergy, comte de Champlite, gou- 
verneur du comté de Bourgogne ; elle appartenait à la mai- 
son de Souvré, et sa sœur Catherine avait épousé le fameux 
comte de Belin, François II de Faudoas, dit d'Averton à 
cause de sa mère, le riche protecteur des poètes (il aura 
dans sa maison Mairet et Rotrou), des comédiens et des 
comédiennes. N'ayant point d'enfants, et n'étant plus d'âge 
à espérer d'en avoir, Philibert Emmanuel des Prés de Mont- 
pezat et Eléonore de Thomassin s'étaient beaucoup attachés 
à leurs nombreux neveux. » Le marquis de Villars perdit la 
vie, le 2 septembre 1621, au siège de Montauban, dans 



Le Page disgracié. }o$ 

plus agréable pour l'assiette, et la structure, 
que l'on se puisse imaginer •. 



CHAPITRE XXIII 

QUEL ESTOIT UN NAIN QUI SERVOIT d'eSPION 
A LA DAME DU CHASTEAU. 



Lors que nous fûmes arrivez, mon nouveau 
Maistre me fit l'honneur de me présenter à sa 
femme, et de luy faire grand estât de la gen- 
tillesse de mon esprit. La bonne Dame me 
voulut faire quelques demandes sur ce qui 
estoit de ma naissance, et comme je tarday 
quelque temps à satisfaire à sa curiosité, son 
mary me retira de cette peine, luy disant 
comme en secret, ce qu'il avoit appris par 
conjecture du Magistrat; qui estoit, que je 



l'explosion des poudres du quartier de son frère le duc de 
Mayenne, qui lui-même ne l'échappa belle ce jour-là que 
pour être tué raide quinze jours plus tard. 

I . Le château du grand Pressigny, à une dizaine de lieues 
de Loches. « C'était, nous dit encore M. Bernardin, un 
immense et massif château à plusieurs corps de logis, dominé 
par un donjon quadrangulaire du treizième siècle, et entouré 
d'une double enceinte à mâchicoulis, avec des tours rondes 
de distance en distance ; des constructions du quinzième et 
du seizième siècle, lourdes et disgracieuses, rompaient 
l'harmonie de l'ensemble, qui malgré tout, il faut le recon- 
naître, restait assez imposant. On admirait, à l'intérieur, 
des peintures murales, représentant d'héroïques batailles. » 
Les anciennes galeries encore subsistantes sont aujourd'hui 
occupées par la gendarmerie. 

Le Page disgracié. 20 



3o6 Le Page disgracié. 

pouvois bien estre quelque enfant illégitime 
de l'illustre et sçavant Vieillard que j'avois 
servy le dernier K Cela passa pour constant 
dans la maison, et je n'en voulus détromper 
personne, de peur que ce dény ne me réduisist 
à la nécessité d'avouer ce que j'estois vérita- 
blement. 

Je ne me vis pas avec peu de gens, dans 
cette honorable servitude : on nourrissoit 
soixante et dix ou quatre-vingt bouches dans 
ce Chasteau, et parmy ces différents visages, 
il y en avoit qui sont bien dignes d'estre re- 
marquez. Nous avions un Nain % qui n'estoit 

1 . On peut s'étonner du sans-gêne de cette supposition 
qui met sans plus de façon sur le compte de 1' « illustre et 
savant » Scévole de Sainte-Marthe le fait de la naissance du 
jeune Tristan. Mais il faut se rappeler que nos pères n'a- 
vaient pas, au sujet des enfants illégitimes, tout à fait les 
mêmes idées que nous. Si les lois et règlements royaux se 
montraient assez sévères à l'égard de leurs droits civils, 
l'opinion leur était plutôt favorable. La plupart des cou- 
tumes des provinces françaises laissaient même aux bâtards 
avoués et vivant noblement la faculté de se qualifier nobles, 
tolérance dont plus d'un profitait pour se dire gentilhomme. 
En 1600, cependant, intervint un édit leur interdisant de 
s'attribuer cette qualification, sans avoir obtenu des lettres 
d'anoblissement « fondées sur quelque grande considération 
de leur mérite ou de leur père, vérifiées comme il appar- 
tient » . 

2. Les nains et naines qui, dès la plus haute antiquité, en 
Orient, puis à Rome, avaient tenu, à côté des fous et des 
bouffons, une place officielle dans les distractions des rois et 
des grands seigneurs, étaient, depuis le moyen âge, plus 
que jamais à la mode. Ils apparaissent dans la plupart des 
chansons de geste et des romans de chevalerie (il en figure 
un sur la célèbre tapisserie de Bayeux, où est représentée 
l'histoire de la conquête d'Angleterre par Guillaume le Con- 
quérant), et jouent un rôle important à la cour de Fran- 
çois f*', de Henri II, et surtout de Catherine de Médicis, qui. 



.Le Page disgracié. 507 

pas une petite pièce pour le ridicule; il avoit 
la teste à peu prés aussi grosse que celles que 
nous voyons aux peintures, où l'on nous repré- 
sente Holofernes \ et tout le bust, excepté les 
bras, estoit de la mesme proportion, n'ayant 
qu'environ demy pied de hauteur en tout le 
reste. Tellement qje c'estoit plustost un 
Monstre qu'un Nain. Au reste, c'estoit la plus 
meschante et la plus malicieuse créature qu'on 
peust rencontrer : il estoit Italien de Nation, 
subtil d'esprit, et dépravé de mœurs : on 
l'appelloit Seigneur Anselme, et c'estoit l'es- 
pion major de la Maistresse de la maison, 
comme l'on m'en avertit d'abord, et on ne vit 
jamais un plus vigilant petit homme. Durant 
les grands jours il se levoit règlement ^ dés les 
quatre heures du matin pour réveiller tous 
ceux qui avoient quelque employ dans le 

peut-être en sa qualité d'Italienne, avait pour eux une pré- 
dilection marquée. Elle « avoit trois masles et trois femelles 
de ces nains que l'on avoit mariez ensemble, mais il n'en 
sortit aucune lignée * , dit un auteur contemporain, Louis 
Guyon, dans ses Diverses leçons. Henri IV en posséda long- 
temps trois, et sa femme en avait également un pour huis- 
sier de son cabinet. (Rubens, dans le tableau qui représente 
le mariage de Henri IV et de Marie de Médicis, n'a eu garde 
d'omettre le nain.^ Anne d'Autriche avait aussi le sien. Les 
princes du sang et les courtisans suivaient l'exemple qui leur 
était donné par le souverain, comme le faisait la maîtresse 
de Tristan. 

1 . Holopheme, général de Nabuchodonosor, tué durant 
son sommeil par Judith, aux portes de Béthulie, est souvent 
r^résenté par les anciens peintres avec une tête énorme et 
des traits sauvages, empreints de la double ivresse du vin et 
de la volupté, qui forment contraste avec la beauté classique 
de l'héroïne vengeresse de sa patrie. 

2. Régulièrement. 



3o8 Le Page disgracié. 

Chasteau, et depuis cette heure-là jusqu'à ce 
que Madame fust éveillée, il ne faisoit autre 
chose que d'aller de quartier en quartier, et 
visiter toutes les chambres, et tous les appar- 
temens, pour voir si le Peintre travailloit, si le 
Brodeur ne quittoit point son ouvrage, à quoy 
s'occupoit le Fontainier, ce qu'on faisoit dans 
la cuisine, et qui desjeunoit dans les Offices. 
Et tous les jours il faisoit une relation de 
toutes ces choses à nostre Maistresse, qui 
l'aymoit et le favorisoit à cette occasion plus 
que tout le reste des serviteurs. 



CHAPITRE XXIV 

RAPPORT DU NAIN QUI DÉPLUT AU PAGE. 

Les continuels rapports du Nain, qui cau- 
soient bien souvent du bruit, et de rudes 
amonitions, lui firent beaucoup d'ennemis 
dans la maison, dont il ne se mettoit gueres 
en peine; mais il en avoit un dans la basse- 
court, qui luy faisoit presque tous les jours 
des niches. C'estoit un certain coq d'Inde qui 
s'estoit imprimé une particulière hayne contre 
le Nain; si-tost qu'il l'appercevoit dans la 
court il venoit l'investir avec ses aisles, et luy 
donnoit tant de coups de bec à la teste, que 
Seigneur Anselme estoit contraint de se mettre 
tout plat sur le ventre, de peur d'avoir les 
yeux crevez. Ceux qui le retiroient d'entre 
les ergos du coq d'Inde estoient en faveur 



Le Page disgracié. 509 

auprès de luy : mais cela ne les asseuroit pas 
contre ses • ordinaires rapports,, et j'en fis 
l'espreuve à ma confusion dans cette rencontre. 
Il y avoit entre nos Pages deux bons et agréa- 
bles garçons dont l'un estoit grand chasseur, 
et l'autre estoit de bonne conversation, et 
sçavoit assez bien chanter, et jouer du lut : 
nous fismes connoissance et amitié ensemble, 
et ceux cy firent entrer dans nostre cabale un 
jeune cuisinier, qui disoit estre de bon lieu et 
me sembloit bon compagnon, et un jeune 
garçon d'office qui ne refusoit jamais pain ny 
vin à ses amis. Un grand matin nous nous 
estions mis tous cinq à table pour y faire un 
grand desjeuner; nostre chasseur avoit fourny 
deux levreaux et trois perdrix, le Cuisinier 
une bonne paire de poulets avec un salmigon- 
dis-, et le Sommelier, un grand broc d'excel- 
lent vin blanc. Pour l'autre personnage, et 
pour moy, nous n'y apportasmes que nostre 
bonne humeur, qui valoit autant que tous les 
mets de ce repas ^. Nous estions prests à nous 
en aller, et nous avions causé long-temps de 
plusieurs choses, dont nous n'avions gueres 
affaire "*, lors qu'un petit bruit nous fit tour- 

1. Première édition : ces. 

2. Un salmigondis, terme qui s'emploie plus ordinaire- 
ment au figuré, est, au sens propre, un ragoût de diverses 
viandes réchauffées ensemble. 

3 . Cette remarque fait songer à Mme Scarron (la future 
Mme de Maintenon), remplaçant à sa table pauvrement garnie, 
dans les premiers temps de son mariage avec le spirituel cul- 
de-jatte, le rôti par de bons contes. 

4. Cela veut dire évidemment qu'ils avaient, en bon 
serviteurs, déblatéré sur le compte de leurs maîtres. 



310 Le Page disgracié. 

ner la teste, et nous vismes que c'estoit le 
Seigneur Anselme, qui sortant d'entre un petit 
amas de bûches qui estoient posées debout à 
costé de la cheminée, en avoit fait remuer 
quelque-une. 

A cet objet espouvantable, chacun de nous 
eut le sang glacé, prévoyant bien que la feste 
ne fmiroit pas si joyeusement qu'elle avoit esté 
commencée. Cependant que le Nain se reti- 
roit, s'appuyant sur un petit bâton d'ébeine, 
qui l'assistoit à se conduire, je fus député 
pour aller vers luy, afin de luy demander s'il 
auroit agréable de manger d'une aisle de per- 
drix, et d'une carcasse de poulet, qui nous es- 
toient restées entières, avec trois doigts de gene- 
tin \ que nous sçavions qu'il ne haïssoit pas ; 
mais il me respondit qu'il ne déjeunoit pas si 
matin. Me voyant esconduit de cette requeste, 
j'entrepris de luy en faire une autre, qui estoit 
de ne rien dire à Madame du déjeuner qu'il 
avoit veu : le bon chelme- me respondit à 
cela qu'il avoit ^ promis à confesse de ne celer 
jamais la vérité, et que si nostre Maistresse 
luy demandoit ce qu'il auroit Veu la matinée, 
il ne luy seroit pas loisible de mentir. Cette 
response fut de mauvais augure, et le mal- 
heur suivit son présage : nostre Maistresse 
fut advertie ponctuellement de cette desbauche 

1 . vin fait avec une variété de raisin cultivée près d'Or- 
léans. 

2. Chelme, vieux mot qui vient de l'allemand Schelm, 
coquin, scélérat, et, dans une acception moins forte, drôle, 
mais toujours en mauvaise part. 

3. Première édition : qu'il auroit. 



Le Page disgracié. 311 

et nous fit bien payer nostre écot, nous blas- 
mant avec de grosses paroles, de ce que 
vivans en une maison où rien ne nous estoit 
refusé, nous estions si fort desreglez que de 
faire çles repas secrets. Comme j'estois le plus 
apparent de cette troupe, et passois pour le 
plus spirituel, ce fut à moy qu'elle s'adressa 
principalement, si bien que je me retiray de 
devant elle, outré des paroles qu'elle m'avoit 
dites, et tout enflammé de colère contre le 
Nain. 



CHAPITRE XXV 



DUEL DU NAIN ET DU COQ^ d'iNDE. 



Depuis ce jour, il n'y eut pas un de nous 
cinq qui allast défendre le Seigneur Anselme, 
quand le coq d'Inde l'avoit terrassé : et lors 
que nous le voyions gouspillé' par son en- 
nemy, nous eussions souhaité que le coq 
d'Inde eut eu le bec et les ongles de fer, ou 
que le Nain eut eu la teste de beurre. Cet 
abandonnement mit nostre rapporteur en 
grande peine, et comme l'extrême crainte fait 
faire quelquefois des coups de desespoir, le 
péril où ce petit Monstre se voyoit exposé 
tous les jours, sans espérance d'estre secouru, 

I , Forme normande de houspiller. « Les chiens se gous- 
pillerent », dit G. Bouchet {Les Serees, t. Il, p. 49). On la 
retrouvera plus loin (chap. lv, dans la pièce de vers). 



^12 Le Page disgracié. 

luy fit prendre un dessein, qui luy sembloit 
trés-formidable, ce fut d'assassiner l'animal 
dont il estoit persécuté. Mais comme il vou- 
loit que la chose fust secrette, il ne prit aucun 
complice pour exécuter ce dessein. Après avoir 
fait affiler un petit coutelas par le Fourbis- 
seur mesme qui avoit accoustumé de tenir en 
bon estât le coutelas du bourreau, et s'estre 
muny d'une vieille rondache^ de comédie : ce 
petit traistre se tint caché dans la basse court, 
à l'heure que les poulets revenoient des champs 
pour se retirer en leur maisonnette. J'estois 
tors dans une gallerie, dont la terrasse avoit 
veuë sur cette court, et comme j'y estois d'une 
partie qui se joùoit au billard, j'allay par 
hazard faire de l'eau sur la terrasse. En ce 
mesme temps je vis le Seigneur Anselme, qui 
deschargeoit un grand coup de son coutelas 
sur le col de son ennemy, qu'il avoit surpris 
par derrière : cela se fit presque au pied de 
la muraille où j'étois,et j'entendis le Seigneur 
Anselme qui disoit au coq d'Inde en achevant 
de luy scier la teste : Ah îraditore ! sapeva ben 
che tu saray ammazzato^. J'eus un.grand plaisir 
à voir ce spectacle, et l'on avoit beau m'ap- 
peller pour achever la partie, car je me trou- 
vois à l'achèvement d'une autre beaucoup 
plus agréable. Après ce bel exploict, le Sei- 
gneur Anselme traisna comme sur la claye 
son ennemy mort, et luy fit prendre le chemin 
d'une petite montée par où l'on alloit à sa 

1. Ancien bouclier circulaire employé par les hommes 
d'infanterie. Nous retrouverons ce mot au chap. xxxvni. 

2. Ah, traître! je savais bien que tu serais tué. 



Le Page disgracié. 31? 

chambre. Je quittay la partie du billard pour 
l'aller suivre, et voir si je ne le pourrois point 
surprendre en cette action. Par les chemins 
je rencontray le vieux Secrétaire de mon 
Maistre, qui me demanda si j'avois escrit 
quelques expéditions qui estoient à faire, et 
cet obstacle me fit perdre beaucoup de temps. 
Quand j'arrivay à la porte de la chambre du 
Nain, qui fut avec le moindre bruit qui me 
fut possible, je le vis avec une petite escuelle 
pleine d'eau à la main, et un petit torchon en 
l'autre, dont il essayoit d'effacer les traces de 
sang que le coq d'Inde avoit laissées : je luy 
demanday à quoy il s'occupoit ainsi; mais 
comme il estoit plein d'inventions, il feignit 
que c'estoit qu'il avoit saigné du nez en ce 
lieu, et qu'il n'estoit pas bien aise que ces 
taches demeurassent ainsi devant sa porte. Je 
fis semblant de le croire : et poursuivant ma 
pointe, encore qu'il s'efforçast de m'en em- 
pescher, je poussay de la main la porte de sa 
chambre, qu'il avoit laissé entre-ouverte, et 
vis au milieu le coq d'Inde mort et sanglant. 
Là dessus je me mis à rire de toute ma force, 
et le Nain à' blasphémer de bon courage. 
Après qu'il eut bien forcené de rage, et bien 
trépigné des pieds sur mon insolence, et sur 
la raillerie que j'en faisois, il eut recours à 
ses artifices pour guérir mon esprit blessé, et 
m'obliger au silence. Il me protesta que le 
rapport qu'il avoit fait du déjeuner particulier 
où j'avois esté compris, n'avoit esté qu'une 

I . Première édition : de. 



314 Le Page disgracié. 

action d'un aveugle désir de vengeance contre 
deux ou trois personnages qui s'estoient trou- 
vez en ce repas, et qui i'avoient offensé. Que 
pour ce qui estoit de moy, qui n'avois jamais 
tesmoigné le vouloir fascher, il avoit toujours 
esté mon serviteur, qu'il me prioit de n'éven- 
ter point ce mystère, et meconvioit à manger 
ma part de la chair de son ennemy, qui se 
trouveroit accompagné le lendemain de qua- 
tre perdrix, chez une Menuisiere du bourg, 
qui estoit de ses bonnes amies, et qui nour- 
rissoit chez elle une nièce qui n'estoit pas 
trop désagréable. Mon cœur s'amollit aux 
ardentes prières du Seigneur Anselme, et la 
partie fut liée, pour aller le lendemain disner 
ensemble. 



CHAPITRE XXVI 

COMME TROIS PERDRIX FURENT REPRISES 
DANS LES CHAUSSES DU NAIN. 



Je garday tout le soir fidèlement le secret, 
et j'avois bien intention de ne le descouvrir 
jamais; lors qu'un accident arriva, qui mit 
mon esprit en desordre. Nostre Maistre alloit 
à la chasse au renard le lendemain de cette 
aventure, et pour cette raison, disnoit de 
meilleure heure qu'à l'ordinaire. Au poinct 
qu'il se mettoit à table, je rencontray le Nain 
dans une salle, à qui je demanday si nostre 



Le Page disgracié. 31^ 

festin estoit prest : il me respondit qu'il alloit 
envoyer les quatre perdrix, et qu'en suite de 
cela, il se feroit porter dans une hotte au lieu 
de notre assignation : Car c'estoit ainsi qu'il 
faisoit ses petits voyages. Je voulus sçavoir 
qui luy avoit donné ce gibier; et j'appris de 
luy qu'il alloit insolemment prendre quatre 
perdrix que nourrissoientdeux jeunes Demoi- 
selles de la Maison, proches parentes de nôtre 
Maistre, et qu'elles tenoient en leur chambre 
dans une grande cage de poulaillier; son en- 
treprise me parut hardie, je luy en voulus 
dire mon avis, ne croyant pas qu'il fust à 
propos de toucher aux délices de ces enfans, 
pour accroistre nostre repas; mais le Nain me 
repartit brusquement qu'elles en auroient 
assez d'autres. Ainsi nous nous separasmes 
bien délibérez d'exécuter nostre dessein; et je 
ne le revis plus que lors qu'on desservit le 
fruict de devant le Seigneur à qui nous estions. 
Il se trouva bien empesché, quand il falut 
traverser la sale avec ces^ perdrix qu'il venoit 
de prendre en la chambre des deux Demoi- 
selles, Cette chambre avoit deux portes, l'une 
qui respondoit sur une terrasse, qui condui- 
soit en cette salle, et l'autre sur un petit degré 
desrobé, au bas duquel estoit la cuisine; je 
ne sçay quel bruit il entendit sur ce petit 
degré, après qu'il eut mis le gibier à demy 
mort dans ses chausses, qui le fit résoudre à 
passer par la salle, où presque tous ceux du 
logis estoient. Ce qui fut le plus important 

I. Première édition : ses. 



^i6 Le Page disgracié. 

pour luy, c'est que nostre Maistre l'appella 
prés d'une fenestre, où le bon Seigneur lavoit 
sa bouche, et fut long-temps à luy demander 
quel avancement faisoient ses parentes en 
l'escriture; car le Seigneur Anselme qui escri- 
voit parfaitement bien, leur servoit de Péda- 
gogue. Le petit fourbe respondoit à toutes 
ces questions, et trepignoit incessamment 
comme s'il eust été pressé de quelque néces- 
sité naturelle, regardant de fois à autre la 
porte qu'il eust bien désiré gagner. Tandis', 
les jeunes Demoiselles revinrent de leur cham- 
bre fondantes en larmes, pour conter à leur 
parent avec de grandes lamentations, comme 
leurs perdrix estoient perdues. Le bon Sei- 
gneur se mocqua de leurs plaintes, croyant 
que cela estoit arrivé par un cas fortuit, et 
leur ayant promis de faire chasser à la ton- 
nelle-, afin qu'elles en eussent d'autres, il 
continua d'entretenir encore le Seigneur An- 
selme. La plus grande de ces deux filles me 
vint faire ses complaintes sur ce malheur, 
avec des paroles de tendresse pour ses per- 
drix, qui me semblèrent ridicules. Je luy dis 
que ces sentimens d'enfant estoient excusables 

1. Pendant ce temps-là. Cet emploi de tandis ssms que, 
fréquent chez les anciens écrivains, entre autres che^ Marot, 
Desportes, Malherbe, et que l'on retrouve plusieurs fois chez 
Corneille et La Fontaine, a été proscrit par Vaugelas en 
1647 {K^marques sur la langue française, p. 64), sans rai- 
son valable, d'autant plus qu'il est nécessaire de recourir 
désormais à plusieurs mots pour rendre l'idée exprimée par 
ce mot unique. 

2. Tonnelle, sorte de filet pour prendre les perdrix, sou- 
tenu, comme le tonneau, par des cercles de bois garnis de 



Le Page disgracié. 317 

en* sa sœur, qui n'avoit que sept ou huit ans, 
mais que d'elle qui avoit presque deux fois 
son aage, il m'étoit impossible de les souffrir. 
Elle me repartit là dessus qu'elle confessoit 
sa foiblesse, et m'en faisant parestre une 
autre, me jura qu'elle n'auroit aucun regret 
en ses perdrix, pourveu qu'elle sceustauvray 
ce qu'elles estoient devenues; cela me tenta 
de la prendre au mot, et d'esprouver quelle 
estoit sa sagesse : je la fis toucher dans ma 
main, et jurer sa foy qu'elle tiendroit cette 
déclaration secrette : et pendant que je rece- 
vois son serment, sa sœur qui estoit une 
petite espiègle, et qui avoit entendu quelque 
chose de cette proposition, poussa doucement 
un tabouret derrière nous, et monta tout 
bellement dessus pour apprendre tout le reste 
de ce mystère. Je disois à son aisnée qu'elle 
portast les yeux sur le Seigneur Anselme, et 

toile, et nommés chevalet, sous lesquels le chasseur se place. 
De la tonnelle vient l'expression : perdrix tonnelées. 

Claude Gauchet, dans Le plaisir des champs, décrit en 
détail cette opération (Biblioth. Elzévir., p. 299-302) : 

Une autre fois l'on va, paravent qu'il desgelle, 
Aux perdrix faire guerre avecques la tonnelle. 
Jacquet qui s'y entend, charge sur son collet 
La Tonnelle; en !a main il prend le chevalet...; 
Si d'un œil clair-voyant enfin il aperçoit 
Quelque vol de perdrix en un commode endroit 
Pour tendre ses ailiers, là droict il s'achemine 
Et, sans faire semblant, de travers les aguine; 
Puis à cent pas de là sa tonnelle tendant, 
Son chevalet plié il va lors estendant; 
Puis, croisant les bastons qui en estât le tiennent. 
Et qui posez à bas tout debout le soustiennent, 
Commence à cheminer et de pas alentez 
Il badine à l'entour des oiseaux escartez, etc. 

I . Première édition : de. 



5i8 Le Page disgracie. 

qu'elle prit garde à ses chausses qu'on voyoit 
quelquesfois mouvoir, par un effort que fai- 
soient les quatre perdrix, tant regrettées, à 
qui ce Nain n'avoit pas bien tordu le col. Et 
comme elle eut bien remarqué ce nouveau 
mouvement de trépidation, dés que je luy 
eus dit : ce sont vos perdrix, cette petite cadette 
qui estoit aux aguets derrière nous, se jetta 
brusquement à terre, et courut vers le petit 
homme, en criant : voïcy nos perdrix, voicy nos 
perdrix. L'autre fille esmeuë et troublée par 
cette action, ne marchanda pas à violer le 
serment qu'elle ne faisoit que d'achever de 
prononcer, et comme je la voulus retenir, 
partit avec tant de violence, qu'elle me laissa 
une de ses manchettes entre les mains. Ces 
deux jeunes Demoiselles abordèrent le Nain à 
mesme temps, et le portèrent par terre avec 
une impétuosité merveilleuse : jamais deux 
bons lévriers d'attache laschez à propos ne 
coleterent un sanglier avec plus d'ardeur. Le 
Seigneur Anselme eut' beau jurer et blasphé- 
mer, son éguillette de devant fut rompue, et 
quatre mains tout à la fois visitèrent le fonds 
de ses chausses. Le Seigneur du chasteau qui 
estoit d'humeur à prendre plaisir à toutes les 
choses divertissantes, faillit à mourir de rire 
de ce spectacle; mais lorsqu'il y eut une per- 
drix mise en veue, il n'y eut personne de tous 
ceux qui estoient au tour du camp des com- 
batans, qui ne se pâmast de rire, et ne s'en 
tint les costez contre la tapisserie. Il y avoit 

I . Nous imprimons ici : eut, que donne la première édi- 
tion, tandis que la deuxième porte : eu, faute évide.nte. 



Le Page disgracié. 319 

desja deux perdrix grises et une rouge de 
retirées; et la quatrième appartenoit à la 
plus jeune des Demoiselles, qui n'estoit pas 
résolue de se retirer sans avoir son bien. Or 
comme elle estoit assez estourdie, et bouil- 
lante naturellement, cet empressement la 
troubla de sorte, que pensant avoir trouvé sa 
perdrix rouge, envelopée dans la chemise du 
Seigneur Anselme, elle tira tout autre chose 
que cela, et ce fut avec tant de violence, que 
le Nain perdit alors toute sorte de respect, et 
des filles de condition qui le gouspilloient, et 
du Seigneur qui les voyoit faire^ : il sangla 
brusquement le visage de celle-cy avec son 
petit baston d'ébeine, afin de luy faire quitter 
prise, et n'ayant plus affaire qu'à elle, il se 
remit sur pied, recacha sa chemise dans ses 
chausses, et s'en alla avec la quatrième per- 
drix. La petite fille le suivit jusques sur le 
degré, pour essayer d'obtenir par humbles 
prières ce qu'elle n'avoit pu emporter par 
force; mais elle ne receut du Nain que des 
injures et des maudissons'. Pour nous, qui 
demeurasmes dans la salle, ce fut avec une si 
grande suspension de nos sens, qu'on nous 
eust bien pu fouiller par tout, sans que nous 
eussions eu le moyen de nous en appercevoir, 
ny la force de nous défendre; tant nostre 
rate s'estoit espanoûie sur ce ridicule acci- 
dent. 

I . Mot synonyme de : malédiction, qui ne s'emploie plus 
guère, depuis la seconde moitié du dix-septième siècle, que 
dans le langage familier. 



320 Le Page disgracié. 



CHAPITRE XXVII 

COMME LA DAME DU CHASTEAU MAL-TRAITOIT LE 
SECRETAIRE DE SON MARY POUR VANGER LA 
HONTE DU NAIN. 



Tout le monde ne cessa de rire le reste du 
jour, excepté la Dame du Chasteau, qui estoit 
un esprit severe et chagrin : lequel s'aigrit con- 
tre sa petite cousine, jusqu'à luy vouloir faire 
donner le fouet, si son mary ne l'en eut point 
empeschée. Elle avoit le Nain en grande 
estime, et passant légèrement sur son audace, 
et sur sa friponnerie, elle ne s'arrestoit que 
sur la hardiesse de ses cousines. Il y eut un 
procez verbal tout formé ;de cette malversa- 
tion ' commune, qui ne fut jamais bien dé- 
cidé ; je blâmay la plus grande des Demoi- 
selles d'avoir violé le serment qu'elle m'avoit 
fait de ne rien dire du secret que je luy avois 
confié ; elle disoit pour raison, qu'elle n'en 
avoit aussi rien dit à personne, et qu'elle 
n'eust pas fait semblant de sçavoir où estoient 
ses perdrix, si elle ne l'eust point appris d'un 
autre : mais que voyant courir sa cousine 
vers le Seigneur Anselme, elle avoit esté 
brusquement inspirée d'en faire autant. Voilà 

I . Ce mot n'a pas ici son sens habituel de détournement 
des deniers publics dans l'exercice d'une charge officielle, 
mais celui de désordre, d'abus en général. 



Le Page disgracié. 321 

comment cette belle fille se purgea de cette 
accusation, mais pour moy je ne peus jamais 
me laver de la pièce que j'avois jouée au 
Nain ; encore que ce n'eust pas esté mon 
intention de luy nuire en façon quelconque. 
Il ne tarda gueres long-temps sans me rendre 
de mauvais offices auprès de la Dame de la 
maison : qui prit à tasche de me mal-mener 
autant qu'il luy fut possible. Cette femme 
rude et fascheuse, ne me pouvant commander 
autre chose que d'escrire, donnoit souvent 
d'importuns emplois à ma plume. Elle me 
faisoit quelquefois copier de vieux contracts, 
comme s'il n'y eust point eu de Clercs chez 
les Notaires : d'autres fois, pour prendre plai- 
sir à me faire enrager, elle m'envoyoit quérir, 
afin de me dicter de longues lettres qu'elle 
écrivoit à quelqu'une de ses fermières : où 
elle ne parloit que du chanvre qu'on devoit 
donner à filer, des pourceaux qu'il falloit 
tuer, avec la distribution qu'il falloit faire 
après de leurs boudins, et de leurs fressures, 
qui faisoient des articles à remplir deux ou 
trois feuilles de papier, d'une escriture bien 
menue. Après ces pénibles corvées elle ne 
passoit pas un demyjour, sans chercher quel- 
que sujet pour me gronder. Tantost je m'es- 
tois levé trop tard, tantost je n'estois point 
venu dans sa chambre pour voir si elle ne 
vouloit rien faire escrire : une autre fois mon 
colet n'estoit pas bien, ou mes cheveux me 
venoient trop avant sur le front; tellement 
qu'elle me trouvoit fait comme les voleurs, 
qui vivent dans les bois. Le lendemain je fai- 

Le Page disgracié» 2 1 



^22 Le Page disgracié. 

sois le propre ', et trenchois du suffisant. En- 
fin, il y avoit toujours quelque chose à repren- 
dre en mon habit, en ma façon, ou bien en mes 
mœurs. Je m'apperceus bien que ces petites 
riotes ' tiroient leur origine des mauvais offices 
que me rendoit le petit homme : et je l'avertis 
de ne continuer pas à me desobliger, s'il ne 
vouloit pas que je luy rendisse la pareille. 
Mais ce petit traistre qui estoit encore outré 
de despit d'avoir esté surpris en flagrant 
délit à la veuë de tant de personnes, ne vou- 
lut point parler de paix avec moy. Je me ser- 
vis lors pour me conserver d'une contreba- 
terie merveilleuse. 



CHAPITRE XXVIII 

COMME LE NOUVEAU SECRETAIRE SECOUA LE JOUG 
DE LA TYRANNIE DE SA MAISTRESSE. 



Un jour que le Seigneur du- Chasteau eut 
pris quelque plaisir à m'entretenir sur les bons 
livres que j'avoisleus, et sur le fruict que j'en 

1. Le beau, l'élégant. 

2. Riotte, mot synonyme de querelle, dispute, d'origine 
inconnue, que la première édition du Dictionnaire de l'Aca- 
démie française définit ainsi : « Noise, débat pour des choses 
de peu de conséquence entre amis, entre le mari et la 
femme, et autres personnes qui vivent ensemble. Il est bas. » 
De riotte sont venus les mots riotter et rioîteux. « Tousjours 
yvre seras, rioteux et chagrin. » (Noël du Fail, édit. 
E. Courbet, t. II, p. 78.) 



Le Page disgracié. 323 

avois retiré ; me demandant beaucoup de 
choses curieuses, soit de la Fable, ou de 
l'Histoire, qu'il n'ignoroit point, ayant esté 
fort bien instruit aux lettres humaines, et 
autres plus hautes sciences, il s'avisa de s'en- 
quérir si je ne vivois pas content dans sa 
maison, et s'il y avoit quelque chose qui me 
manquast, afin de donner ordre à me satis- 
faire : je luy respondis que je m'estimerois 
heureux à son service, et ne voudrois pas 
changer ma condition avec celle de personne 
du monde, n'estoit que j'avois dans son logis 
un ennemy qui me persecutoit beaucoup, 
encore qu'il fust si petit que j'avois honte de 
m'en plaindre; il me demanda qui c'étoit; je 
luy respondis que c'estoit le Seigneur Anselme, 
et luy racontant tous mes griefs, je luy fis 
une naïfve et fidèle relation de la querelle du 
coq d'Inde, et de sa cruelle mort, sans oublier 
que le Nain en avoit usé comme les Topi- 
namboux, et les Margajats \ qui font bonne 
chère de leurs ennemis, quand ils les peuvent 
avoir morts ou vifs. Le bon Seigneur ne put 
entendre ce plaisant récit, sans que les larmes 

I. Première édition : les tapinamboux. — Les Topinam- 
boux et les Margajats sont certaines peuplades du Brésil 
dont le nom revient assez fréquemment sous la plume des 
écrivains français du dix-septième siècle. Ces termes étaient 
synonymes de gens grossiers et ignorants, au langage inin-. 
telligible, et se prenaient le plus souvent dans le sens comi- 
que. « Ce gros lourdaud de valet, entendant ces façons bar- 
bares, ne sçavoit s'il parloit grec, latin ou margajat » , dit 
d'Ouville dans ses Contes (édit. Ristelhuber, p. 206). Tristan 
donne ici à ces deux noms une acception tragique, mais à 
tort, car ces peuplades n'ont jamais passé pour être anthro- 
pophages. 



324 Le Page disgracié. 

luy vinssent aux yeux à force de rire, et 
m'ayma depuis toute sa vie. Il donna des 
ordres sur le champ pour faire qu'une autre 
personne escrivit pour Madame ; et la pria 
devant moy de ne m'employer plus à ces • 
choses, luy disant que j'avois assez à faire 
d'escrire, et lire pour son propre fait : car je 
lisois tous les jours quatre heures devant ce 
bon Maistre, deux heures le matin, pour le 
divertir, et deux heures le soir pour l'en- 
dormir. 



CHAPITRE XXIX 

d'une farce dont un jardinier voulut estre. 



Ce tesmoignage de l'affection de mon Mais- 
tre ne fit qu'augmenter l'aversion que sa 
femme avoit pour moy ; mais je n'en ressentis 
pas si-tost les effets, et pour m'affermir du 
costé de ce bon Seigneur, il n'y eut rien que 
je n'inventasse. Bien souvent, je luy contois 
quelque avanture nouvelle, que j'avois ap- 
prise ; d'autresfois, c'estoit une vieille his- 
toire renouvelée que j'avois prise ou dans le 
Decameron de Bocace, ou dans Straparole, 
Pauge Florentin, le Fugilosio, les Serées de 
Bouchet ^, et autres Autheurs , qui se sont 

1. Première édition : ses. 

2. Tout le monde connaît le Décaméren de Boccace (i j 1 3- 
1375), livre auquel de grossières et plates traductions ont 



.Le Page disgracié. 32^ 

voulu charitablement appliquer à guérir la 
melancholie. J'employois quelquefois deux ou 

fait un renom d'immoralité vulgaire, mais qui n'en est pas 
moins un inimitable chef-d'œuvre d'une importance toute 
spéciale, puisqu'il a créé et fixé la prose italienne, comme la 
Divine Comédie de Dante 6t les Sonnets de Pétrarque en ont 
créé et fixé la poésie. — Straparole, conteur italien du 
quinzième siècle, dont on ignore la biographie, est l'auteur 
des Facétieuses nuits, recueil de nouvelles bizarres et licen- 
cieuses, mais souvent piquantes, auxquelles les écrivains 
européens des âges postérieurs ont fait de nombreux em- 
prunts plus ou moins avoués. Traduites en français au sei- 
zième siècle par Jean Louveau et Pierre de Larivey, les Facé- 
tieuses nuits ont été réimprimées dans la Biblioth. Elzévir., 
18 $7, 2 vol. in-i6. — « Pauge Florentin » est le fameux 
Pogge (mort en 1459), l'illustre humaniste qui se délassait 
par instants de ses sérieux travaux et de ses courses infati- 
gables sur tous les chemins de l'Europe à la recherche des 
manuscrits de l'antiquité, en troussant légèrement une de 
ces historiettes latines satiriques et salées qui composent son 
recueil de Facéties. — Le Fugilosio (il faut lire // Fuggi- 
lozio), de Tomaso Costo, né à Naples vers 1 560, mort vrai- 
semblablement en 161 3, est un recueil de nouvelles dont la 
première édition est sans doute celle de 1596, et qui a été 
fréquemment réimprimé jusqu'à la fin du dix-septième 
siècle. En voici le titre complet : // Fuggiiozio di Tomaso 
Costo diviso in otto giornate, nelle quali da otto gentilhuo- 
mini e da due donne si raccontano divers i e non meno csem- 
plari che piacevoli avvenimenti. (V. sur cet amusant « chasse- 
ennui », / Novellieri italiani in prosa, de Giambattista 
Passano, deuxième édition, 1878, t. I, p. 236-240.) — 
Quant aux Serees de Guillaume Bouchet, nous avons eu l'oc- 
casion de les citer dans l'annotation de ce volume. C'est un 
recueil d'entretiens dont le premier livre a paru en 1584, 
et dont les deux autres ont été publiés après la mort de 
leur auteur, décédé juge consul des marchands de Poitiers, 
probablement en 1593. Une charmante et excellente réim- 
pression de ce curieux tableau de mœurs a été donnée de 
1873 à 1882 par C.-E. Roybet, pseudonyme anagramma- 
tique qui recouvre les noms de deux fins érudits bien connus, 
MM. Charles Royer et Ernest Courbet. (Librairie Alphonse 
Lemerre, 6 vol. in- 16.) 



326 Le Page disgracié. 

trois Pages, et autant de jeunes officiers de sa 
maison, pour représenter les soirs devant luy 
quelque espèce de Comédie, dont j'avois 
ajusté les paroles, selon la force de mon es- 
prit. Je sçay bien que nous luy donnasmes 
beaucoup de plaisir, en introduisant un nou- 
vel Acteur en cette troupe. Ce fut un gros 
garçon jardinier qui avoit à demy refusé des 
raves et des artichaux à desjeuner, par un 
mescontentement qu'il avoit de n'être pas 
employé dans les jeux, dont nous divertissions 
nostre Maistre. Nous fismes semblant de l'as- 
socier avec nous, et representasmes le soir la 
farce d'une accouchée, dont ce personnage 
joua l'enfant : ce ne fut pas un petit divertis- 
sement à nostre Maistre de voir ce gros co- 
quin emmailloté, et ayant les bras serrez 
esîroitement contre le corps : quand on le 
tira de dessous la Juppé qu'avoit prise un 
jeune Page que la Concierge du logis avoit 
coiffé de nuict fort plaisamment. Sur tout 
quand l'enfant vint à crier d'une façon qu'il 
avoit estudiée, et que la Nourrice qui tenoit 
un poëslon de bouillie, luy en eust flacqué 
deux ou trois poignées dans le visage. Le ma- 
raut d'enfant voulut jurer sur ce qu'il en 
avoit eu dans les yeux, mais à mesure qu'il ou- 
vroit la bouche, on la luy remplissoit de tant 
de bouillie, qu'il estouffoit ses violentes impré- 
cations. Nostre Maistre rit extrêmement de cette 
ridicule comédie, [et] ^ tout le monde en ap- 
prouva l'invention, fors la Maistresse du Chas- 

I. Première édition. 



Le Page disgracié. 327 

teau, qui ne s'y trouva point disposée à cause 
de la hayne secrète qu'elle avoit pour moy : de 
plus, elle tesmoigna se scandaliser fort de ce 
que le jeune Cuisinier qui faisoit le mary de 
l'accouchée, avoit dit, sans penser qu'elle fut 
présente à la naissance de son enfant : Voilà 
un fort beau garçon, il a desja du poil au derrière. 
Cette parole n'estoit pas respectueuse, mais 
une Dame de condition, et de son aage, eut 
mieux fait de faire semblant qu'elle ne i'avoit 
pas entendue, que d'en gronder trois ou qua- 
tre heures, et de feindre d'en estre malade, 
comme elle fit avec des grimaces ridicules*. 



CHAPITRE XXX 

d'une meute de matins qui fut laissée en gage 
dans une hostellerie. 



En exécutant avec mes associez ces plaisans 
spectacles, je m'insinuois tous les jours de 
plus en plus aux bonnes grâces de mon 
Maistre, mais cela ne faisoit qu'irriter la mau- 



I . Cette scène bouffonne, fait observer M. Benjamin, se 
retrouvera en 1667 (l'année même de la réimpression du 
Page disgracié) dans L'embarras de Godard ou l'Accouchée^ 
comédie de Donneau de Visé, et l'auteur écrira à la fin de 
VAvis au lecteur cette phrase énigmatique : « D'ailleurs, si 
tout le monde pouvoit savoir, comme une partie de la cour, 
ce qui m'a fourni l'idée de cette scène, je ne serois pas en 
peine de la justifier, et peut-être aussi que je ne l'aurois pas 



328 Le Page disgracié. 

vaise humeur de ma Maistresse : J'estois un 
Mome 1, qui divertissois agréablement mon 
Jupiter, mais qui ne pouvois agréer à ma Ju- 
non. Cependant ce fascheux obstacle, qui 
s'opposoit à ma félicité, ne me mettoit pas 
beaucoup en peine ; cela n'empeschoit pas 
que je ne jouasse tous les jours à la paulme, 
au billard, et quelquefois aux cartes, et aux 
dez, quand il s'en presentoit occasion. Bien 
souvent je prenois un fusil, et m'en allois dans 
le bois prochain pour y tirer quelque lièvre, 
et par hazard quelque sanglier : l'ardeur que 
j'avois pour la chasse, et je ne sçay quelle 
conformité d'humeurs, me firent faire une 
grande société avec un petit chasseur, qui 
estoit des habitans du bourg, homme facé- 
tieux et plaisant, s'il en fut jamais au monde, 
et qui n'avoit point mal estudié. C'estoit un 
homme qui avoit deux ou trois mille livres 
de rente, et qui ne prestoit point à usure. Il 
faisoit boire libéralement à ses amis douze ou 
quinze pippes de vin, qu'il recueilloit tous les 
ans, et ne demandoit rien qu'à rire et faire 
bonne chère. Celuy-cy me vint in-viter un jour 
d'aller avec luy faire un tour jusqu'à une cer- 

faite, si elle étoit sans mystère. » On peut conclure de cet 
aveu alambiqué que l'épisode porté à la scène par de Visé re- 
posait sur un fait réel. Il en est peut-être également ainsi de 
celui narré par Tristan, mais, vu la distance de vingt-quatre 
années qui sépare l'un de l'autre (celui-ci se trouvant déjà 
dans l'édition de 1643), il est probable que les deux auteurs 
n'ont pas fait allusion au même incident, 

I . Môme est ici Momas, le dieu de la raillerie chez les 
Grecs, et non pas un petit enfant, un gamin, acception qui 
paraît d'ailleurs se rattacher à ce nom . 



Le Page disgracié. 329 

taine ville', qui n'estoit esloignée du chasteau 
que de sept ou huict lieues au plus J'obtins faci- 
lement de mon Maistre la permission de faire ce 
petit voyage, et nous montasmes tous deux à 
cheval portans chacun un fusil, et menans avec 
nous une excellente chienne couchante. Après 
avoir tué quelques perdrix l'un après l'autre, 
et perdu l'espérance d'en trouver plus sur 
nostre chemin, nous nous mismes à nous en- 
tretenir sur quelque matière de Philosophie, 
oïl nous avions l'esprit si fort attaché, que 
nous ne prismes pas garde que nostre chienne 
qui estoit en chaleur, se faisoit des amans 
dans tous les villages par où elle passoit ; et 
les faisant courir après elle grossissoit sa cour 
incessamment. Si bien que lors que nous arri- 
vasmes dans la ville, où mon chasseur avoit 
affaire, nous avions plus de vingt-cinq chiens 
après nous'. La Maistresse de l'hostelierie où 
nous allasmes descendre, creut que tous ces 
animaux estoient à nous, et nous demanda 
d'abord si nous n'avions point de valets de 

1. Cette « certaine ville » est La Haye, en Touraine 
(V. la Clef, n» i6), aujourd'hui chef-lieu de canton du 
département de l'Indre-et-Loire, où était né, en 1596, un 
enfant qui avait nom René Descartes. 

2. Cet incident rappelle jusqu'à un certain point, mais 
d'une façon moins espiègle et beaucoup plus convenable, le 
tour pendable joué par Panurge à une « haulte dame de 
Paris » qui avait dédaigné son amour. (Rabelais, Panta- 
gruel, liv. II, chap. XXII.) Quant à la conduite de Tristan et 
de son ami en cette affaire, qui leur permit de partir « sans 
bourse deslier après avoir fait bonne chère », elle fait trop 
songer aux exploits analogues des héros des Repues franches 
et de la Légende de maistre Pierre Faifeu, qui n'ont jamais 
passé pour être bien délicats. 



330 Le Page disgracié. 

chiens, et de quelle sorte nous desirions qu'elle 
traitast nostre meute. A ce mot de meute, 
nous tournasmes la teste, et voyant ce qui la 
trompoit, nous fismes en ^ mesme temps des- 
sein de la laisser en cette créance. Mon cama- 
rade luy dit qu'il falloit les enfermer dans 
l'escurie, mais l'hostesse trouva plus à propos 
de les faire coucher sur quelques bottes de 
paille, qu'elle espancha dans une petite salle 
où il n'y avoit que les quatre murailles. Ce- 
pendant nous donnasmes ordre qu'on adjous- 
tast toutes les perdrix que nous avions appor- 
tées, à la bonne chère qu'on nous vouloit 
faire, et laissasmes nostre chienne couchante 
en la compagnie de ces mâtins de toute taille, 
dont elle avoit esté suivie. 

Le lendemain, lors que toutes nos affaires 
furent faites, nous allasmes faire sortir nostre 
animal de la prison où nous l'avions fait ren- 
fermer, et laissasmes là tous les autres pour 
les gages. Après avoir fait compter l'hostesse, 
qui nous demandoit plus d'un escu pour la 
couchée, et la nourriture des chiens, nous luy 
dismes qu'il viendroit bientost un valet avec 
un Cor de chasse fait d'une telle façon, qui 
payeroit tout en venant quérir la meute. Ainsi 
nous partismes sans bourse deslier, après 
avoir fait bonne chère, et nostre hostesse ne 
manqua point à faire faire règlement deux 
fois le jour de grands potages pour la meute. 
Cependant tous ces chiens qui ne se connois- 
soient point les uns les autres, et qui n'avoient 

I. Première édition : de. 



Le Page disgracié. 331 

plus rien qui les attachast, commencèrent à 
s'ennuyer de se voir ainsi renfermez, et le 
tesmoignerent toute la nuict par des hurle- 
mens horribles. On envoya de toutes les mai- 
sons du voisinage à l'hostellerie pour sçavoir 
s'il n'y auroit pas moyen de faire cesser ce 
bruit : mais l'hôtesse importunée de ces mes- 
sages, autant que de l'aboy des chiens, res- 
pondoit brusquement qu'il falloit avoir pa- 
tience, et que c'estoit la meute d'un grand 
Seigneur, qu'on viendroit quérir le lende- 
main. Il se passa pourtant trois ou quatre 
jours, sans qu'on lui en demandast aucune 
nouvelle, et les chiens demy enragez conti- 
nuoient tousjours à faire un si grand tinta- 
marre, que tout le monde en estoit espou- 
venté. De bonne fortune pour l'hostesse, il y 
eut en un jour de marché, quelques païsans 
curieux de voir les animaux quisefaisoient si 
bien entendre : qui montèrent dessus une 
pierre, et regardans par la fenestre dans cette 
salle, y reconnurent à mesme temps leurs 
chiens qu'ils avoient perdus, et ceux encore 
de leurs voisins. Ils se voulurent adresser à 
l'hostesse pour les r'avoir, jurants que c'es- 
toient des chiens qu'ils avoient nourris en 
leur maison, mais l'hostesse se moqua bien de 
leurs serments, croyant toujours que c'estoit 
la meutte d'un grand Seigneur. Tellement 
qu'il fallut plaider, et l'hostesse qui fut con- 
damnée à mettre en liberté des chiens qui ne 
luy donnoient point de repos, et ne luy 
avoient apporté aucun profit, eut son recours 
contre le petit chasseur. Lors que je recitay 



3p Le Page disgracié. 

cette avanture à mon Maistre, il se pasma 
presque de rire; sa rate s'espanoùit encore 
davantage, quand je luy fis voir la copie de 
la Sentence qui avoit esté donnée contre l'hos- 
tesse, sauf son recours contre nous ; le bon 
Seigneur envoya vingt escus à l'hôtesse, 
qu'elle demandoit pour tous frais, et me donna 
libéralement quatre des plus beaux habits de 
sa garde-robe, et quelques pistoles pour passer 
mon temps. 



CHAPITRE XXXI 

DE QUELLE SORTE GELASE FIT ROMPRE UNE 
JAMBE A MAIGRELIN. 



Il me souvient que peu de temps après, ce 
petit chasseur, de qui j'ay parlé, et que je 
nommeray Gelaze ', fit un traict de raillerie 
peu agréable à un autre beaucoup plus petit 
homme, qui pour la légèreté <ie sa taille 
mince, estoit surnommé Maigrelin. Ces deux 
personnages se promenans une après disnée 
ensemble le long de la muraille, d'un jardin, 
Gelaze apperceut de belles cerises à un arbre, 
dont quelque branche pendoit du costé du 
chemin, et fît envie à Maigrelin d'en manger : 
tous deux à la faveur de la branche pendante 
firent plier le cerisier de leur costé, et lors 

I . En grec : le rieur. 



Le Page disgracié. 333 

Gelaze qui estoit fort et robuste, et qui avoit 
toute la peine de cet ouvrage, fit mettre à 
cheval Maigrelin sur le haut de l'arbre, 
comme pour le tenir mieux en estât, afin qu'ils 
peussent manger des cerises plus commodé- 
ment ; puis le voyant engagé comme il desi- 
roit, le meschant lascha l'arbre tout à coup, 
qui se dressant avec violence, jetta Maigrelin 
dans le jardin sur une table de pierre, où l'on 
alloit faire colation. Ceux de la maison et les 
conviez qui virent ainsi tomber un homme 
dans le milieu de leur jardin, creurent d'abord 
que cela n'estoit arrivé que par le ministère 
de quelque Démon. Et cherchans prompte- 
ment le couvert^, dans cette soudaine ter- 
reur, barricadèrent leur porte sur eux. Cepen- 
dant Maigrelin qui s'estoit rompu une jambe, 
et tout écaché ^ le nez en tombant, ne cessoit 
de criera l'aide et miséricorde : enfin, Gelaze 
après avoir ry tout son saoul en secret, vint 
frapper à cette maison, et les r'asseurer de 
leureffroy; leur disant à peu prés comme cet 
accident estoit arrivé, hormis que pour des- 
guiser sa malice, il essaya de faire croire 
qu'une branche qu'il tenoitluy estoit fortuite- 
ment eschappée des mains, et avoit esté cause 
de cette disgrâce ; il en voulut faire les com- 
plimens à Maigrelin_, qui ne les receut en fa- 
çon du monde, et luy porta toujours depuis 
une extrême haine. 

1. Un abri, une protection. 

2. Écacher, c'est écraser en aplatissant. Il y a, dans dif- 
férents métiers, des ouvriers écacheurs. 



534 ^^ Page disgracié. 



CHAPITRE XXXII 

d'une BOULANGERE QUI CREUT DEVOIR ESTRE 
PENDUE POUR AVOIR BRULE DES CERISES. 



Maigrelin fut trois mois au lit de cette 
aventure, et lors qu'il en put sortir, ce ne 
fut que pour aller de tous costez faire des en- 
nemis à Gelaze : il fit ligue avec le Seigneur 
Anselme contre toute la cabale des rieurs, 
que nostre Maistre maintenoit, mais qui ne 
plaisoient guère à nostre Maistresse, laquelle 
se nourrissoit dans une fort fascheuse humeur, 
ne faisant tous les jours que gronder, et se 
mettre en colère contre le tiers et le quart. 
Gelaze qui ne craignoit rien estant appuyé 
comme il estoit, du Seigneur du lieu, s'avisa 
de faire une pièce assez plaisante à cette 
bonne et sage Dame. Il revenoit une aprés- 
disnée du château, et resvoit fort profonde- 
ment à quelque chose, lors que la Boulangère 
qui estoit une pauvre femme fort simple, le 
retira de ses pensées, en l'appellant par son 
nom, et luy demandant ce qui le rendoit si 
mélancolique, luy qui avoit accoustumé d'estre 
si joyeux. Helas! mamie, luy respondit Ge- 
laze, c'est pour l'amour de vous, que je parois 
ainsi triste : n'avez-vous pas laissez brusler 
une claye des Cerises de Madame dans vostre 



Le Page disgracié. ^^^^ 

four? C'étoient des plus belles griotes' du 
jardin. Madame en est tellement outrée de 
déplaisir, qu'elle a juré de ne boire ny ne 
manger, que vous n'en ayez esté chastiée 
exemplairement, vous et vostre mary. Est-il 
possible, reprit la Fourniere : je vous répons 
que cela est trop vray, pour le bien que je 
vous veux, repartit Gelaze; car vous me faites 
si grande pitié que j'en ay le cœur tout transsi . 
Monsieur dispute encore contre Madame à 
donner les mains pour vous faire punir; mais 
vous sçavez quelle puissance ont les femmes à 
persuader leurs maris : elle fera tant qu'il 
accordera sa prière, et vous serez pris pri- 
sonniers à mesme temps pour estre pendus 
deux heures après. Comment pendus? dit la 
pauvre femme; nous pendroit-on pour si peu 
de chose? que Madame nous fasse plutost 
payer dix francs. Ho ho, ma mie, reprit Ge- 
laze, vous montrez bien que vous ne sçavez 
gueres ce que c'est du monde, de dire que ce 
soit peu de chose de fascher les Grands : 
tous les jours, ils font pendre quand il leur 
plaist des gens bien plus haut hupez que vous, 
pour la valeur de cinq ou six sols; cela n'est- 
il pas moulé* dans les Edits? Au reste, d'es- 
pérer d'en pouvoir sortir, en payant une 
grosse amende, cela n'est pas trop asseuré : 

I . Espèce de cerise aigre à courte queue. 

2 C'est-à-dire : imprimé. On sait de quelle autorité a 
joui de tout temps, aux yeux des gens simples, la lettre 
moula. « Le moyen de contester ce qui est moulée » dit, 
dans Molière, un plaisant de cour, pour essayer de convaincre 
une princesse incrédule. {Les Amants magnifiques, acte III, 
scène i.) 



336 Le Page disgracié. 

le meilleur pour vous et vostre mary, seroit 
d'essayer à vous sauver en quelque lieu de la 
forest, en attendant que vos amis s'employent 
à moyenner vostre paix. Voilà cette pauvre 
Boulangère tellement espouventée , qu'elle 
faillit à tomber de son haut de l'effroy qui la 
saisit à ces paroles : qui luy furent pronon- 
cées avec une façon sérieuse, et d'un air qui 
sembloit compatir à son' mal-heur. Le mary 
vint là dessus, qui ne fut pas moins facile à 
persuader que sa femme; tous deux après 
avoir embrassé estroitement les genoux de 
Gelaze, et l'avoir supplié bien humblement 
avec larmes, de parler pour eux, durant leur 
absence, se résolurent à charger trois petits 
enfans, avec deux pains bis sur leur asne, et 
s'enfuyr ainsi dans les bois avant que d'estre 
appréhendez par la Justice. Gelaze leur pro- 
mit toute assistance, et cependant me vint 
avertir de la façon dont il avoit joué cette 
pièce, me disant le reste de son dessein, que 
je trouvay presque aussi hardy que risible. 
Je ne pus voir passer sans pitié ces pauvres 
idiots avec leur chetif bagage, et fus tout prest 
de rompre tout, en les détrompant. Enfin, je 
fus d'avis qu'un valet de Gelaze les suivroit 
de loin, et les feroit revenir du bois lors que 
la nuict seroit venue : les asseurant de leur 
grâce. Ils eurent grande peine à consentir de 
retourner à leur maison, et n'eust été la con- 
sidération de leurs petits enfans, je croy 
qu'ils eussent mieux aymé coucher dans les 

I . La première édition porte : mon, ce qui est un non- 
sens. 



Le Page disgracié. 337 

bois, que de se venir exposer à la potence 
qu'ils croyoient estre préparée pour eux. Ils 
passèrent toute la nuict chez eux en de grandes 
alarmes; leur maisonnette estoit scituée sur 
le chemin par où l'on monte au chasteau, et 
chaque bruit qu'ils entendoient des passans, 
leur faisoit prester l'oreille avec crainte. Le 
matin Gelaze les alla voir, r'asseura aucune- 
ment leur esprit troublé, et leur dit qu'il 
estoit question qu'ils fissent un coup de par- 
tie' ; qu'il avoit tant fait avec ses amis auprès 
de Madame, qu'elle estoit aucunement esbran- 
lée, mais qu'il falloit achever le reste de l'ou- 
vrage, en s' efforçant de luy faire pitié : que 
pour cet effet il les accompagneroit à la porte 
de sa chambre afin qu'ils se jettassent avec 
leurs enfans à ses pieds, pour luy demander 
humblement pardon. Mais qu'il faloit en cette 
occasion crier et pleurer de bonne sorte. La 
pauvre Fourniere et son mary se résolurent à 
faire tous leurs efforts pour se tirer de cette 
peine, et ne manquèrent pas de venir en Corps 
attendre nôtre Maistresse au passage, à l'heure 
qu'elle devoit aller de son appartement à 
celuy de son mary. La moitié des gens du 
chasteau, qui ne sçavoient rien de l'intrigue, 
se tinrent avec les affligez, par curiosité d'ap- 
prendre ce qu'ils demandoient ainsi esplorez; 
n'en ayant jamais pu rien tirer de leur bou- 
che. Si bien que lors que nostre Maistresse 
sortit de sa chambre, elle fut surprise devoir 
le vestibule si plein de personnes; n'en pou- 

I . Faire un coup de partie, c'est faire une chose qui doit 
avoir des conséquences décisives. 

Le Page disgracié. aa 



338 Le Page disgracié. 

vant imaginer l'occasion. Mais lors que le 
Fournier, sa femme, et ses enfans se vinrent 
jetter à ses pieds en luy criant miséricorde, 
elle s'espouventa tout à fait. Les cris avoient 
esté concertez à un si haut ton, et la Four- 
niere fit si bien jouer tous les instrumens de 
sa grâce, marchant de toute sa force sur le 
pied d'un de ses enfans, et pinçant les bras 
d'un autre qu'elle portoil, afin de luy faire 
garder la mesure, qu'on n'entendit jamais 
rien de tel. Nostre Maistresse voulut deux ou 
trois fois parler, pour demander ce que c'es- 
toit; mais les timides complaignans estoient 
en trop bonne humeur d'essayer à luy faire 
pitié, pour s'arrester en si beau chemin : les 
clameurs redoublèrent toujours, avec des tons 
aigres et discordans, tout ce qui se put : et la 
bonne Dame à qui s'adressoient tous ces cris 
en eut des' tremblemens d'effroy, qui ne la 
quiterent de plus de trois heures. Enfin, tout 
ce qu'on put discerner des mots intelligibles 
parmy cette grande confusion fut : grace^ 
Madame, miséricorde, que nous ne soyons point 
pendus. Ce qui ne fit qu'accroistre l'émotion 
de nostre Maîtresse; après une grande heure 
de desordre et de bruit, où personne ne s'en- 
tendoit, la Dame du logis reprit ses sens, et 
demanda tout de nouveau quel sujet on avoit 
de recourir à elle avec tant de larmes; et la 
Fourniere luy dit ingenuëment que c'estoit 
pour le crime de la claye des griotes bruslées 
au four. Ce qui la rendit comme interdite au 

I . La deuxième édition donne : de, et la première : des, 
ce qui est la vraie leçon. 



Le Page disgracié. 339 

et la mit après en une si 
grande cholere, que si les loix eussent esté 
aussi rigoureuses que Gelaze l'avoit fait 
accroire à ses pauvres hebetez, il eust esté 
pendu luy-mesme dans deux heures. Toutes 
les personnes qu'elle aymoit, approuvèrent 
son ressentiment, et ne nrent autre chose que 
de mettre de l'huile au feu. Cependant, nostre 
cabale agit en faveur de Gelaze, et fit excuser 
prés de nostre Maître cet indiscret effet de son 
humeur plaisante et gaye. 



CHAPITRE XXXIII 

DU CHAT QUI AVOIT MANGÉ LE MOYNEAU d'uNE 
DEMOISELLE DE LA MAISON. 



Durant ces pièces' que faisoit Gelaze, j'es- 
tois occupé à escrire quantité d'expéditions 
pour mon Maistre, qui s'estoit embarqué 
dans l'entreprise d'une guerre aussi chimé- 
rique en effet, qu'elle estoit glorieuse en 
apparence ^ Le temps que je pouvois dérober 
à ces continuelles occupations, estoit ordi- 
nairement employé à rendre des soins à une 
Demoiselle de Madame, grande fille honneste 

1. Ces pièces, c'est-à-dire : ces tours, ces plaisanteries, 
ces petites conspirations, comparés à une pièce de théâtre. 
On dit encore aujourd'hui : faire pièce à quelqu'un, dans le 
sens de lui faire une malice, d'en user mal avec lui. 

2. Nous verrons au chap. xxxvii de quoi il s'agissait. 



340 Le Page disgracié. 

et douce, qui sembloit n'avoir pas la hardiesse 
de pouvoir dire ouy ny non. J'avois acquis 
quelque place en ses bonnes grâces, et la 
franchise dont elle respondoit à mon afFec- 
tion, m'avoit donné quelque tendresse pour 
elle. Une après disnée que je l'allay trouver 
en un certain petit cabinet où elle estoit de- 
meurée seule, je la surpris toute esplorée et 
regardant avec de grandes marques de regret 
la queue d'un moyneau qu'elle tenoit espar- 
pillée en sa main. Je luy demanday quel 
estoit le sujet de ses larmes, et sceus que 
c'étoit qu'un chat d'Espagne là présent, à qui 
elle avoit montré son oyseau, comme en le 
bravant, l'avoit hapé si subtilement, durant 
ce moment, qu'il ne luy en estoit resté que la 
queue. Me voilà aussi-tost dans la compassion 
de cette disgrâce, et dans les protestations de 
la vanger de cet affront, si elle le jugeoit à 
propos. Cette fille qui estoit trop craintive 
pour donner les mains à la mort du chat, me 
dit qu'elle seroit satisfaite pourveu que sans 
le faire mourir nous trouvassions quelque 
moyen de luy rendre quelque desplaisir. 
Voicy l'invention que je trouvay pour le 
tourmenter, et m'acquerir par ce moyen les 
bonnes grâces de la Demoiselle. Je pris un 
souflet qui pendoit au coin de la cheminée ; 
j'entay fort adroitement dans le bout du sou- 
flet un tuyau de plume , et fis prendre le 
chat à ma nouvelle Maistresse , qui l'enve- 
lopa dans son tablier », de peur d'en estre 

I . Première édition : son"' devantier. On disait aussi : 
devanteau, mots synonymes tous deux de tablier. Ce mot 



Le Page disgracié. 341 

égratignée ; là dessus j'insinuay le tuyau de 
plume en son derrière, et joùay si longtemps 
du souflet, que le chat devint aussi gros 
qu'un mouton ; la Demoiselle le mit par terre 
pour voir quelle seroit sa posture, qui fut 
fort affreuse, ne se pouvant tenir sur ses 
pâtes, et les yeux luy sortans presque de la 
teste à cause de cet effort. Sur ces entrefaites, 
la Dame du chasteau entra brusquement dans 
le cabinet, et soupçonnant quelque chose de 
mauvais à voir nos visages troublez, jetta 
enfin les yeux sur son chat, qui sembloit 
marcher sur des eschasses. A cet objet elle fit 
un cry capable d'allarmer toute la maison, et 
tomba comme évanouye sur un lict prochain. 
Lors qu'elle fut revenue de cette foiblesse, 
elle fit de grandes et violentes perquisitions 
de la cause de cette prodigieuse enfleure, 
qu'elle appercevoit en son chat, et voyant que 
la Demoiselle vacilloit en ses responses, elle la 

se trouve, expressivement employé, dans un couplet de La 
comédie de chansons (Ancien théâtre françois, Biblioth. 
Elzévir., t. IX, p. 169), que nous citerons pour son agrément 

Alors qu'il faisoit beau, 
A l'ombre m'estois mise 
Prés d'un coulant ruisseau. 
Toute seulette assise, 
Quand un gay pastoureau 
M'a finement surprise ; 
Trois fois sous un ormeau 
Troussa ma cotte grise, ^ 

Trois fois mon dcranteau. 
Et trois fois ma chemise. 
Trois fois luy dis : Tout beau, 
Lui faisant quitter prise; 
Mais son doux chalumeau 
M'ayant d'amour esprise, 
Ce n'est rien de nouveau 
Si je fy la sottise. 



342 Le Page disgracié. 

pressa de sorte que la pauvre innocente qui 
n'estoitpas accoustumée à mentir, luy déclara 
naïfvement comme la chose estoit avenue. A 
ce récit Madame se mit dans le lict, criant 
justice contre moy. Monsieur son mary, qui 
n'estoit pas encore informé de la chose, fut 
deux ou trois heures à la supplier de luy dire 
le sujet de son mal-talent ', mais elle ne fai- 
soit rien que dire : ce, ce, ce, ce, Meschant, et 
puis entre-coupant ces mots de quelques san- 
glots, estoit un quart-d'heure après à dire : 
Ah ! que je suis misérable et infortunée. Enfin 
quelque femme de chambre, à qui la Demoi- 
selle que j'aymois avoit conté toute l'histoire, 
tira doucement mon Maître par le bras, pour 
l'informer de cet accident qu'il trouva telle- 
ment ridicule, et si peu digne de ces grandes 
lamentations, qu'il en tansa fort Madame sa 
femme : cela ne fit rien qu'aigrir encore sa 
mauvaise humeur, et la faire pleurer tout le 
soir. 



CHAPITRE XXXIV 

QUELLE PUNITION RECEURENT LE PAGE ET LA 
DEMOISELLE. 



Mon Maistre importuné de ses plaintes, luy 
voulut enfin donner quelque satisfaction : 

I. Animosité, mauvais vouloir contre quelqu'un. Terme 
vieilli. 



Le Page disgracié. 343 

mais ce ne fut pas en la manière qu'elle sou- 
haittoit, car elle eut bien désiré qu'on nous 
eust mis hors de la maison sa Demoiselle et 
moy. Ce bon Seigneur voulut rendre le châ- 
timent conforme à l'ofFence, et s'imagina sur 
le champ un plaisant artifice. Pour cet effet, 
il envoya quérir un Peintre assez habile en 
son art, qui travailloit à l'embellissement 
d'une galerie du chasteau, et luy communiqua 
son secret dessein, avec expresse defence de 
le descouvrir à personne. Et cet Apelle de 
campagne, bien instruit de ce qu'il avoit à 
faire, vint le lendemain dans la chambre des 
filles, et pria une sobrette ' du logis de s'as- 
seoir dans une chaise en une certaine pos- 
ture, disant qu'il vouloit tirer un esquisse' 
pour asseoir de la mesme sorte une Diane 
qu'il vouloit peindre en la galerie. Si-tost 
qu'il eut commencé son dessein, l'on vint 
appeler la sobrette, comme pour aller parler 
à Madame ; et le Peintre prit de là occasion 
de supplier la Demoiselle que j'aymois, de se 
vouloir mettre en sa place pour un quart- 
d'heure seulement. La fille fut si fort inno- 
cente qu'elle y consentit : et de cette façon se 
laissa peindre au naturel. Je fus surpris pres- 
que de la mesme sorte ; et sans sçavoir que 
je consentois paisiblement à mon supplice, je 
laissay tirer mon portraict en porfil ^ à costé 

1. Soubrette. 

2 . Nous n'avons pas trouvé que ce mot ait été jamais 
masculin, 

3. Dans la première moitié du dix-septième siècle on 
disait fréquemment porfd ou pourfil, pour profil. Ce mot 



344 Le Page disgracié. 

de cette Nimphe. Quelque temps après, le 
mesme Artisan ' me pria de luy prester un de 
mes habits sans dire pourquoy c'estoit faire, 
et deux ou trois heures après, il mit en veuë 
les portraicts de la Demoiselle, et de moy, 
elle tenant le chat d'Espagne isabelle et noir 
envelopé dans son tablier, et moy en une pos- 
ture ridicule, souflant au derrière du chat. A 
ce spectacle ceux de la Maison ne furent pas 
seulement appelez, mais encore tous ceux du 
bourg. On nous fit venir la Demoiselle et moy 
en la présence du Seigneur et de sa femme 
pour nous faire contempler cette peinture ; 
dont nous eusmes autant de honte que si l'on 
nous eust fait voir pendus en effigie. La jeune 
innocente en pleura soudain de despit, et 
pour moy j'en grinçay les dents de colère, et 
ne le garday - pas long-temps au Peintre, ne 
pouvant m'en prendre qu'à luy. 

venant du latin profilum, et le pro du latin s'étant habituel- 
lement, dans la formation du français populaire, changé en 
pour, cette forme de porfd ou pour fil se justifie pleinement. 

1. Artisan, dans l'ancien sens d'artiste. ,« Peintre, poète 
ou aultre artisan », lit-on dans Montaigne {Essais, liv. III, 
chap. xxv). « Artiste, fait observer Littré, n'a pris le 
sens qu'il a aujourd'hui que dans l'édition du Dictionnaire 
de V Académie de 1762; il se disait : relativement, artiste 
en tapisserie, en orfèvrerie ; absolument, artiste, celui qui 
était chimiste, qui travaillait au grand art. » 

2. La garder à quelqu'un, la lui garder bonne, c'est con- 
server du ressentiment contre cette personne, et chercher 
l'occasion de le lui témoigner. 



Le Page disgracié. 34$ 

CHAPITRE XXXV 

PETITE VENGEANCE DU PAGE. 



Je ne fus pas long-temps à trouver l'inven- 
tion d'effacer nos ridicules portraicts de des- 
sus cette toile infâme, encore qu'on fit la sen- 
tinelle alentour. Je trempay une petite esponge 
dans une composition bruslanté et la donnay à 
la plus grande des cousines, qui sembloit avoir 
quelque honneste compassion de la honte 
que l'on me faisoit ; et cette fille prit son 
temps pour la passer sur les deux visages, 
qu'on avoit ainsi exposés à mon infamie : 
mais pour me vanger du Peintre, dont j'avois 
receu cet affront, je me souvins de mes tours 
de Page. C'étoit un homme glorieux et vain, 
qui ne vivoit que de fumée, et des fausses 
louanges qu'on luy donnoit. Il avoit copié 
cinq ou six ans sous de bons Peintres, et 
croyoit estre aussi sçavant que ses Maistres : 
il faisoit grand cas d'un certain livret, où 
quelques illustres de la Cour de Henry III 
estoient tirez à 1? sanguine dans des ovales, 
et pour montrer qu'il sçavoit quelque chose 
de l'Histoire, et de la souche des maisons, il 
avoit escrit au dessus, en une cartouche ^, le 

I. Nous n'avons pu trouver qu'au masculin ce mot de 
cartouche, dans le sens de dessin qui, mis au bas du titre 
d'un ouvrage, d'une gravure, d'un portrait, etc., dé^gne le 
sujet, le personnage, ou renferme la dédicace. 



346 Le Page disgracié. 

nom de celuy qui estoit représenté avec le 
nom de celuy dont il descendoit. En suite de 
ces personnages de naissance, et de haute 
vertu, il avoir esté si sot que de placer quel- 
ques-uns de ses parens, et toute sa petite 
famille, jusqu'à un enfant de neuf ou 
dix ans, qui luy estoit mort en cet aage là, 
et dont il parloit comme de quelque personne 
illustre. Un jour qu'il avoit laissé son livre en 
la chambre de mon Maistre, qui vouloit en 
faire tirer quelque portraict, je feùilletay 
l'endroit où estoit celuy du Peintre et ensuite 
celuy de son fils; je m'avisay qu'il avoit eu 
honte de mettre son nom tout au long dans 
cette cartouche, et n'avoit rien escrit, sinon 
Creto fie fils de. Je pris incontinent une plume, 
et changeant le dernier e en u, j'escrivis : 
du plus grand sot qui soit en France ; après ce 
traict je quittay le livre, et comme je le vis 
prendre à un jeune Comte de gentil esprit, 
neveu de mon Maistre ', je luy fis adroitement 
voir cet endroit, et par ce moyen toute la 
maison rit en suite de ses sottises, après avoir 
ry de ma complaisance enfantine. 

I . Honorât de la Baume, comte de Suze, depuis gouver- 
neur de Provence et vice-amiral de France (V. la Clef, n» 17). 
Il ne faut pas le confondre avec le con.'s de la Suze, le mari 
de la célèbre comtesse de ce nom, célèbre à la fois par sa 
beauté, ses aventures amoureuses, son esprit et son talent 
poétique. 



Le Page disgracié. 347 



CHAPITRE XXXVI 

AMBASSADE DU PAGE VERS UN VIEUX CAVALIER 
GROTESQUE', ET QUELLE RECEPTION ON LU Y 
FIT. 

Le livre du Peintre apostille, et son tableau 
d'ignominie effacé, causèrent de grandes 
rumeurs dans le chasteau ; mais mon maistre 
qui me protegeoit, me garentit de toutes 
sortes de menaces; ce furent des abois im- 
portuns, qui ne me firent point de mal. Ce 
Seigneur eut soin non pas seulement de me 
sauver de cet orage, mais encore de m'en- 
voyer en un lieu d'où je n'en pouvois oùir le 
bruit. Il m'avoit souvent fait raconter ce que 
j'avois veu de la vie de ce grand Poëte, que 
j'avois servy^; après m'avoir remis sur ce 
propos, il luy prit envie de me faire con- 
noistre un Gentil-homme de qualité, qui n'é- 
toit gueres moins vieux que celuy-là, estoit 
encore plus sain de corps ; mais estoit bien 
esloigné d'estre si sage. C'estoitun homme de 
bonne naissance, riche de quatorze ou quinze 
mille livres de rente, qui avoit servy 
Charles IX, Henry III, et celuy qu'avec toute 
sorte de justice on appelle Grand K Mon Mais- 

1. Première édition : Grotesque. — V. la note de la page 
148. 

2. Scévole de Sainte-Marthe. 

3 . Henri IV. 



548 Le Page disgracie. 

tre prit la peine de luy escrire un mot, afin de 
me donner occasion de voir un personnage si 
ridicule : et ce fut à la charge que je ne per- 
drois rien de ses paroles et de ses actions, qui 
luy peussent donner sujet de rire à mon re- 
tour. Avec sa dépesche, j'allay voir le petit 
homme, qui recevoit de l'argent de ses fer- 
miers, et leur disoit tant de folies que je ne 
m'ennuyois point de la longueur de ses 
comptes. Après qu'il eut congédié ses gens, 
et qu'il eut serré son argent dans un buffet, 
on luy dit qu'il y avoit un jeune homme qui 
demandoit à luy parler, et qui estoit chargé 
de lettres de ce grand Seigneur son voisin. 
A cet advertissement il fit tourner sur 
sa teste une petite barrette de trippe de ve- 
lours noir ', qu'il portoit, il y avoit plus de 
trente-cinq ans : et jurant un sang vertugoy-, 
demanda brusquement : où est-il ï! Je m'advan- 
çay pour luy faire la révérence, et luy pre- 
sentay mes lettres qu'il leut sans lunettes. Je 
ne sçay ce qu'il y avoit dedans en ma faveur, 
mais je sçay bien qu'il vint m'embrasser avec 
une pareille violence, que s'il eust voulu 
m'estoufïer. Les boutons d'argent doré, qui 
estoient attachez à son grand buse fait à l'an- 

1. Tripe, « sorte d'étoffe veloutée, dit Littré, qui se 
fabrique au métier comme le velours ou la peluche, ainsi 
dite à cause de sa ressemblance avec l'intérieur de la panse 
des ruminants. On dit toujours tripe de velours, afin de pré- 
venir toute équivoque. » 

2. Première édition : cent un vertugoy. Cette expression 
est un juron familier analogue aux : vertubleu, vertachou, 
vertu Saint-Jean, et à plusieurs autres expressions du même 
genre, toutes synonymes déguisés de : vertu de Dieu. 



Le Page disgracié. 349 

tique, m'entrèrent fort avant dans le ventre, 
et j'étois sur le point de le frapper, s'il ne 
m'eust lasché, comme il fit. Après des caresses 
extraordinaires, il se mit à me regarder 
fixement, puis il s'escria d'une façon riante 
et gaye : Ah ! cher amy, je ne vous recon- 
noissois pas, sang' vertugoy; je me ressou- 
viens fort bien comme nous beusmes ensemble 
dans le chapeau d'un soldat à la bataille de 
Moncontour -, quant ce tonneau fut défoncé, 
que croyons qui fut de vin, et qui n'estoit 
que de cidre ; sang^ vertugoy, vous n'estiez 
pas au service de l'Amiral*, et je gagerois 
bien sur ma vie que vous n'estes pas hugue- 
not. A tout cela je ne répondois que par 
signes, outre qu'il ne me donnoit pas le loisir 
de parler, ce qui le confirmoit dautant plus 
fort en sa créance. Comme nous estions en 
conversation, il entendit quelque bruit, et 
lors comme s'il eust appréhendé quelque 
ennemy, il courut vers sa cheminée pour se 
saisir d'un vieux espieu^ Je ne voulus point 
l'abandonner en ce transport, quoy que per- 
sonne de ses gens ne s'en émût. Et je vis 
qu'il couroit dans son jardin : comme nous 
fusmes prés d'une muraille, il se mit à faire 
des moulinets de son épieu, criant toujours, 
qui vive, qui vive. Pour moy j'ouvrois les 

1 . Première édition : cent. 

2. Gagnée en 1569 par le duc d'Anjou, depuis Henri III, 
sur Coligny. 

3. Première édition : cent, comme plus haut. 

4. L'amiral de Coligny. 

5 . Ancie-ne arme faisant à peu près l'office de lance 



3^0 Le Page disgracié. 

yeux fort grands, pour voir à qui il en vou- 
loit, maisjen'appercevois rien que des arbres. 
Enfin le bon petit personnage revint à moy 
tout remis, et me dit que nous pouvions nous 
en retourner, et que cette alarme estoit fausse. 
Je luy demanday quels estoient ces ennemis, 
qu'il vouloit recevoir avec tant de hardiesse. 
Il me respondit en jurant son sang vertugoy, 
que c'estoient de certains larrons de ses voi- 
sins qui sçachans qu'il avoit d'excellentes 
poires, tant de bergamote que de bon chré- 
tien, passoient secrettement par dessus les 
murailles de son jardin, pour les venir desro- 
ber, et que depuis peu on luy avoit appris un 
secret qui les mettoit en grande peine, et le 
tenoit fort éveillé ; c'est d'attacher comme il 
me montra des ficelles à toutes les branches 
des arbres, avec quantité de sonnettes, si bien 
qu'ils ne pouvoient plus toucher à ses fruits, 
sans qu'ils fissent branler les sonnettes. Et 
luy, dés que' quelque oyseau s'alloit percher 
sur les arbres de son jardin, couroit aux 
armes pour surprendre et punir les voleurs 
de poires. Après ce discours il commanda 
qu'on apportast la collation, et le Cavalier 
antique beut deux ou trois bons coups à la 
santé des bons serviteurs du Roy. Parmy cela 
il luy venoit toujours de fausses reminissences 
de l'équipage qu'il m'avoit veu, disoit-il, à la 
bataille de Coutras-, ou à la reprise de S. 

1. Première édition ; et luy dis, que, etc., non-sens 
typographique. 

2. OÙ Henri de Navarre battit en 1 587 le duc de Joyeuse, 
qui, rendant son épée à deux huguenots, eut la tête fra- 



Le Page disgracié. 3^1 

Denis ^ Tantost il me demandoit ce que j'a- 
vois fait de ce grand cheval gris pommelé, 
dont le beau Givry^ témoignoit avoir si 

cassée d'un coup de pistolet par un troisième, arrivé sur ces 
entrefaites. 

1 . Cette ville se rendit au roi de Navarre le 9 juillet 1 589. 
En I )67, les huguenots y avaient été mis en déroute par le 
vieux connétable de Montmorency, « le plus malheureux 
général de son temps » , dit Voltaire, qui resta sur le champ 
de bataille. 

2. Anne d'Anglure, sieur de Givry, désigné communé- 
ment sous le nom du « brave » Givry, était un de ces hardis 
compagnons qui, bien que catholiques, s'étaient attachés 
aveuglément à la fortune du Béarnais, dont ils partageaient 
l'héroïsme et les espoirs. D'Aubigné, dans Le baron de 
Fœnesîe (Biblioth. Elzévir., p. J31), associe son nom à ceux 
de « force vaillans hommes du siècle » , et Voltaire a fait 
de même dans La Henriade (chant V) : 

Ces braves chevaliers, les Givris, les d'Aumonts, 
Les grands Montmorencis, les Sancis, les Grillons, 
Lui jurent de le suivre aux deux bouts de la terre. 

Jacques-Auguste de Thou, enregistrant dans ses Mémoires 
le mariage d'un de ses neveux avec une fille du maréchal de 
Schomberg, donne sur Givry les détails suivants (édit. en 
français de 17 14, p. 186) : « Le Roy, la Reine, et tous les 
Seigneurs, assistèrent au festin. On avoit aussi prié de la 
fête, Anne d'Anglure de Givry. C'étoit le cavalier de la 
Cour le plus parfait, beau, bien fait, de bonne mine, agréa- 
ble dans la conversation, savant dans les lettres grecques et 
latines (talent assez rare parmi la noblesse), sur tout brave 
de sa personne, et connu pour tel... Il s'en excusa d'abord 
sur une chute de cheval, dont il étoit encore incommodé ; 
cependant pour ne pas manquer à son parent dans une occa- 
sion si remarquable, il trouva moyen de paroître devant la 
compagnie d'une manière galante et ingénieuse. Comme sa 
chute ne lui permettoit pas de se tenir debout, il prit de ces 
forçats Turcs, dont la ville étoit remplie depuis le naufrage 
de la flote d'Espagne, se fit porter sur leurs épaules dans 
une espèce de palanquin, et vêtu comme un roy des Indes, 
entra à visage découvert dans la sale du festin, tandis que 
ces forçats, qui le portoient, chantoient d'un ton fort plaisant 



3^2 Le Page disgracié. 

grande envie : d'autrefois il me demandoit si 
je n'avois pas eu grand peur aux barricades 
de la saint Barthélémy. Après toutes ces re- 
marques, qui n'estoient nullement à mon 
usage', il s'avisa de prendre garde à mon 
manteau, que je repris en sortant de table. 
Il me dit en le maniant qu'il n'estoit pas 
assez beau pour moy, et jura qu'il m'en 
vouloit donner un autre qui me sieroit beau- 
coup mieux que celuy-là. En effet il fit appor- 
ter un trousseau de vieilles clefs, par la plus 
apparente de ses servantes, et monta dans un 
galetas, où estoient ses coffres. Il en fit ouvrir 
un qui devoit luy avoir esté légué en testa- 

des chansons mal articulées. Ce spectacle divertit fort le Roy 
et toute la Cour. » 

Tallemant à son tour parle de lui, surtout pour mention- 
ner ses exploits amoureux. Il raconte qu'ayant obtenu un 
rendez-vous de Mlle de Guise, depuis princesse de Conti, 
« elle s'avisa par galanterie de se desguiser en religieuse. 
Givry monta par une eschelle de corde ; mais il fut telle- 
ment surpris de trouver une religieuse au lieu de Mlle de 
Guise, qu'il luy fut impossible de se remettre, et il fallut 
s'en retourner comme il estoit venu. Depuis il ne put obtenir 
d'elle un second rendez-vous; elle le mesprisa, et Bellegarde 
acheva l'aventure. » Dans quelles conditions matériellement 
peu commodes pour ce dernier, c'est là un détail que croit 
devoir ajouter l'effronté Tallemant (t. I, p. 8i). Quoi qu'il 
en soit, Givry prit la chose à cœur, et après avoir adressé à 
Mlle de Guise « un des plus beaux billets qu'on puisse trou- 
ver », il alla se faire tuer au siège de Laon, en 1594. D'Au- 
bigné mentionne sa mort dans son Histoire universelle 
(liv. IV, chap. iv) : « Entre leurs pertes, les assaillans comp- 
tèrent Givry, s'estant mis à conduire une tranchée où il se 
faisoit tirer à descouvert et sans armes ; Givry, de qui on 
disoit qu'en esprit, en courage et en bienséance, nature 
avoit mis ses délices en luy. » 

I. C'est-à-dire : qui ne s'appliquaient nullement à moi. 



Le Page disgracié. 3^3 

ment par ses Aveux, tant il estoit vieux et 
pourry. Du creux de cette vieille bière, il fut 
tiré douze ou quinze paires d'habits, avec 
lesquels onauroit pu aller en masque, et faire 
peur aux petits enfans, tant ils estoient de 
mode bizarre, déteins et défigurez ; la plus- 
part estoient en broderie, ou couverts de clin- 
cant d'argent, mais le mauvais air et la vieil- 
lesse l'avoient tellement noircy, qu'il n'y 
avoit plus aucune apparence de richesse, nyde 
beauté. Entre ces antiques haillons, ce Cava- 
lier choisit un manteau doublé de pluche 
longue comme le doigt, si vermoulue, et si 
pleine de teignes, que j'avois horreur de la 
voir ; le dessus possible avoit esté de velours, 
mais j'aurois donné aux plus raffinez connois- 
seux à deviner de quelle couleur. Ce fut de ce 
beau manteau qu'il m'afflubla, quelque résis- 
tance que j'aportasse au contraire. Sang ver- 
tugoy, mon cher amy, disoit-il après, vous estes 
tout un autre personnage que vous n'estiez aupara- 
vant; n'est-il pas vrjy^ poursuivoit-il en s'adres- 
sant à sa Gouvernante .f* La bonne femme di- 
soit ouy par complaisance, et me faisoit après 
entendre par les grimaces qu'elle me faisoit, 
que son Maistre estoit un fou* achevé. Ainsi 
nous descendismes dans la salle, où nous 
ne fusmes pas si-tost arrivez, qu'il me remit 
sur le discours du cheval gris pommelé, qu'il 
m'avoit veu monter à la bataille de Coutras. 
Il luy prit une imagination que je pourrois 
bien l'avoir encore, voyant que je soùriois 

I. Première édition : un fol. 
Le Page disgracié. 33 



l 



3^4 Le Page|disgracié. 

à ce propos ; là-dessus il vint m'embrasser, et 
me pria de luy faire voir mes chevaux. Nous 
allasmes à l'escurie, et l'on en fit sortir mon 
cheval, qui n'estoit point un cheval de ba- 
taille : le Cavalier ne laissa pas de le trouver 
bien joly, mais il trouva à redire à sa selle, ^ 
ui estoit à l'Angloise, et témoigna se scan- 
aliser extrêmement de cela'. 

Quoy, sang vertugoy, mon cher amy (me 
dit-il) estes-vous quelque espion de cette mau- 
dite engeance, de cette cruelle Elizabeth, qui 
est si digne de la haine des bons François ^ ? 
défaites-vous de cette selle, et promptement : 
je suis d'avis qu'on l'aille jetter dans quel- 
que bois, ou qu'on l'enterre en quelque lieu ; 
de peur que vous n'en soyez en peine, je veux 
vous accommoder d'un autre harnois. Il estoit 
extrêmement dispost en cet aage, et dans le 
zèle qu'il témoignoit avoir pour moy, il se 
transporta presque en un instant au galetas 
dont nous estions descendus, pour y chercher 
de quoy m'accommoder mieux. Il fit remuer 
quantité de basts de mulet entassez pesle 
mesle avec de vieilles selles de guerre, et 
trouva bien-tost mon fait. Ce fut une vieille 

1. La selle à l'anglaise, plus légère que la vieille selle 
française, était une innovation, ce qui lui vaut les anathèmes 
du bizarre vieillard, laudator temporis acti, comme la plu- 
part de ceux de son âge. 

2. Pour avoir fait décapiter sa cousine Marie Stuarl, une 
reine de France. Cela n'empêcha pas Henri IV de former une 
alliance avec elle, en reconnaissance du secours de troupes 
de cinq mille hommes qu'elle lui avait envoyé, en 1J90, 
sous la conduite du comte d'Essex, afin de l'aider à recon- 
quérir son royaume. 



Le Page disgracié. 35^ 

selle à picquer ', couverte d'un velour ' aussi 
usé que son manteau, et toute semée de clouds 
qui avoient esté autres-fois dorez, mais qui 
estoient devenus aussi noirs que si on eut pris 
plaisir à les vernir. La selle fut apportée en 
bas avec diligence, et par le commandement 
de ce Cavalier, elle fut mise sur mon cheval. 
Les tourettes^ que portent les Elephans ne 
paroissent pas plus élevées sur leur dos, que 
cette machine paroissoit sur celuy de mon bi- 
det ; c'étoit pour luy tout au moins une demie * 
charge. Cependant le libéral Seigneur, qui 
s'empressoit si fort pour me la donner, trou- 
voit qu'elle luy estoit fort propre, et m'obligea 
de l'essayer. J'eus beaucoup de peine à m'en- 
chasser dans cette grande selle à picquer, et 
lors que j'y fus posé, je donnois presque du 
menton contre le pommeau. Je voulus faire 
avancer mon cheval ; mais au premier pas 
qu'il fit, la selle luy tourna sous le ventre, et 
je faillis à tomber. Le Seigneur crotesque prit 
de là prétexte de faire reporter son présent 
en son galetas, disant qu'il vouloit donner 



1 . « La selle à piquer pour le manège est celle, dit Littré, 
dont les battes de devant et de derrière sont plus élevées au- 
dessus des arçons, pour tenir le cavalier plus ferme. » 

... Qu'ils se font bien remarquer 
Ces faux galands en bas de soie 
Dessus des selles à piquer! 

s'écrie Saint-Amant en déchargeant sa mauvaise humeur sur 
les cavaliers romains {La Rome ridicule, édit. citée^ t. II, 
p. 44). 

2. Première édition : velours. 

3. Petites tours. 

4. Première édition : une demy. 



3^6 Le Page disgracié. 

ordre qu'on me r'accommodast la selle, et le 
manteau qui ne m'alloit pas assez bien à sa 
fantaisie. Après avoir eu le plaisir des extra- 
vagances de ce vieux fou', je revins trouver 
mon bon Maistre, que je fis rire jusques aux 
larmes par la relation de ces aventures *. 



CHAPITRE XXXVII 

DEPART DU PAGE, ET LA SOCIÉTÉ QU'lL EUT 

AVEC d'illustres ESCOLIERS. 



Cependant qu'à la faveur de tous ces 
objets divertissans, j'essayois de paslier un 

1 . Première édition : fol. 

2. Je lis dans l'intéressant mémoire de Rathery, Influence 
de l'Italie sur les lettres françaises depuis le XIII' siècle jus- 
qu'au règne de Louis XIV, 185 j, le passage suivant (p. 164) : 
« Au moment où Richelieu fondait l'Académie française, où 
Balzac écrivait, où Pascal s'apprêtait à écrire, il y avait au 
fond du Poitou, je crois, un vieux marquis de Jarzay, espèce 
d'original presque toujours exilé de la cour pour ses folies, 
et qui, lorsqu'il y reparaissait de loin à loin,~ étonnait, nou- 
vel Epiménide, les générations nouvelles par une reproduc- 
tion exacte de l'habillement et du langage des courtisans de 
Henri III. Nous nous souvenons d'avoir lu, parmi les manu- 
scrits de Conrart, quelques lettres de ce personnage. On y 
trouve des locutions telles que celles-ci : piller patience, 
incapricié de, et autres que l'on croirait tirées des Dialogues 
du nouveau langage françois italianizê {i<i'j8), de Henri 
Estienne. » Je n'affirmerai pas, bien entendu, que le vieux 
marquis de Jarzay soit le même que le « vieux cavalier gro- 
tesque » si plaisamment mis en scène par Tristan ; mais l'on 
m'accordera que celui-ci offre de singuliers traits de ressem- 
blance avec celui-là. 



Le Page disgracié. 3^7 

mal qui me tenoit en la mémoire, une depes- 
che survint à mon Maistre, qui nous obligea 
de dire adieu à tous les plaisirs de la cam- 
pagne. Un grand Prince duquel il avoit l'hon- 
neur d'estre allié, le conjura de le venir trou- 
ver promptement dans une superbe ville, où 
l'on ne traitoit pas de petites affaires. Mon 
Maistre, comme je vous ay desja dit, estoit 
un Seigneur habile et sçavant, dont le conseil 
estoit estimé. C'est pourquoy le Prince auquel 
il touchoit de parenté', estoit bien aise de 
l'attirer auprès de luy, pour luy communi- 
quer ses secrets les plus importans, et luy 
faire prendre en partie le gouvernement^ de 
sa conduite ^ Son équipage fut aussi-tost 
prest, et nous allasmes à grandes journées 
trouver le Prince qui l'attendoit. Aussi-tost 



1. Première édition : parentelle. 

2. Id. : gouvernail. 

3. Lorsque, en 1619, Marie de Médicis s'était évadée, à 
l'aide d'une échelle, du château de Blois où l'avait fait enfer- 
mer le duc de Luynes avec le consentement de Louis XIII, 
le marquis de Villars était venu se ranger auprès d'elle et 
du duc d'Epernon, le principal auteur de sa fuite, qui avait 
pris les armes en faveur de sa souveraine; mais il était 
réduit à ses propres ressources, et la reine s'était adressée 
inutilement au maréchal de Lesdiguières, au duc de Rohan 
et au duc de Mayenne. Ce dernier même avait accepté le 
commandement de l'armée que l'on allait envoyer contre 
elle, à Angouléme. Mais, mal récompensé de sa fidélité au 
roi par le duc de Luynes, qui avait empêché son mariage 
avec une des plus riches héritières de France, Charlotte 
d'Ailly, il quittait brusquement Paris dans la nuit du 28 mars, 
et accourait tout d'une traite au grand Pressigny, pour con- 
sulter son frère le marquis de Villars sur la conduite qu'il 
avait à tenir dans cette conjoncture. Le marquis rejoignait 
presque aussitôt son frère à Bordeaux, siège du gouverne- 



558 Le Page disgracié. 

que nous fusmes arrivez en cette fameuse Ci- 
té, où le flus et reflus de la Mer, et le courant 
d'un fleuve orgueilleux, enrichissent un si 
beau Port, qu'il est avoué d'un des plus 
beaux Astres : mon Maistre ne fit autre chose 
que s'enfermer en un cabinet, et son Secré- 
taire n'eut autre soin que celuy de se prome- 
ner. Je vis en cet agréable séjour beaucoup 
de singularitez merveilleuses ; on m'y fit 
observer un marest * desseiché par de grands 
travaux, et non sans une prodigieuse des- 
pense ; où la boue, et les voiries, par l'arti- 
fice des humains, avoient esté transformez en 
gazons fleuris, et bref où l'on avoit tiré tout 
ce qu'on s'imagine de plus délicieux pour la 
veuë et pour l'odorat, de tout ce qu'il y a de 
plus salle, et de plus infect. 

J'y vis un Tombeau de pierre*, soustenu 
de quatre pilliers de mesme estoffe % qui se 



ment de celui-ci, emmenant avec lui son jeune secrétaire 
Tristan L'Hermite, comme celui-ci nous le raconte. (V. 
Bazin, Histoire de France sous Louis XIII et sous le minis- 
tère du cardinal Maiarin, édit. de 1846, t. I, liv. V, 
chap. ni et iv.) 

1 . Première édition : maraist. 

2. Tristan et son frère Jean -Baptiste exagèrent beau- 
coup les propriétés de la « pierre lunaire » , c'est-à-dire du 
feldspath adulaire nacré, dont était fait ce tombeau, nous dit 
ce dernier (V. la Clef, n" 20). Quant au tombeau lui-même, 
s'agit-il de l'ancien tombeau de saint Fort, placé dans la 
crypte de l'église de Saint-Servin, ou de celui du preux 
Roland, qu'on avait transféré de Blaye au même endroit, ou 
d'un autre encore ? C'est ce que nous ne pouvons décider. 

3. Étoffe est ici synonyme de matière, sens qu'ont fré- 
quemment les mots italiens stoffa et stoffo, l'allemand stoff 
et l'anglais staff. 



Le Page disgracié. 359 

remplissoit d'eau, durant le croissant, en re- 
gorgeoit en pleine Lune^, et se trouvoit sec 
en son deffaut'. Mille superbes édifices s'y 
présentèrent à mes yeux pour me faire admi- 
rer leur belle structure : mais je n'y trouvay 
rien qui me charmast tant que la douce con- 
versation de nostre hostesse. C'estoit une 
personne de dix-sept à dix-huict ans, claire 
trune, de belle taille, et de fort agréable 
esprit. Jusqu'à cette heure là, je n'avois veu 
que des ignorantes, qui faisoient gloire, 
quand on leur parloit d'amour, de paroistre 
aussi-tost confuses : ou de s'offencer de tout 
ce qu'elles n'entendoient pas bien. C'étoient 
des Caméléons, qui changeoient de couleur 
au gré de tous les objets qui leur estoient re- 
présentez. Mais cette Demoiselle dont je parle 
n'avoit pas la mesme faiblesse : elle discouroit 
de toutes choses avec une extresme liberté, et 
toutesfois avec une honnesteté qui ne faisoit 
point de deshonneur à son sexe. Elle con- 
noissoit les beautez de l'éloquence, elle 
aymoit fort la poésie, et faisoit beaucoup 
plus d'estime d'un homme d'esprit, que d'un 
homme riche. Toute la jeunesse de la ville en 
faisoit estât, et les enfans des plus illustres 
familles s'estimoient heureux, lors qu'ils pou- 
voient trouver l'occasion de causer une heure 
avec elle : sa conversation m.e sembla fort 
agréable, et me donna lieu de faire mille 
connoissances qui ne me furent point desa- 
vantageuses. 

1 . Pendant la pleine lune. 

2. En l'absence de celle-ci. 



360 .Le Page disgracié. 

Cette grande ville estoit alors florissante en 
lettres, aussi bien qu'en armes : et j'y gagnay 
en fort peu de temps l'amitié de beaucoup 
d'illustres' Escoliers, qui faisoient en ce lieu 
leurs estudes. C'estoient toutes personnes de 
qualité, aymans les belles lettres, et n'estans 
point ennemis ^ de la volupté ; les plaisirs 
alloient à leur suite, et ne les abandonnoient 
gueres. Les jeux les plus divertissans, la 
bonne chère, et les Dames, leur faisoient pas- 
ser toutes les heures de leur loisir ; et si-tost 
que je fus connu de ces Messieurs, je passay 
tous les jours en leur compagnie. 



CHAPITRE XXXVIII 

COMME UN ESCOLIER DE BON LIEU FUT TUÉ PAR 
DES PAYSANS. 

Comme il n'y a point de si grande douceur 
qui ne soit meslée de quelque amertume', il 

1. Illustre est une épithète dont le dix-septième siècle 
était prodigue, et qu'il employait un peu à toute sauce, 
comme le font aujourd'hui encore les Italiens, qui, eux, 
vont le plus habituellement jusqu'à Villustrissimo. De même 
que les Italiens encore, cette époque faisait un grand usage 
du mot divin, appliqué aux personnes comme aux choses ; 
tout méchant faiseur de vers était divin aux yeux de ceux 
de ses confrères qu'il louait, et qui le lui rendaient. Trisso- 
tin commençait par être divin pour Vadius. Boileau, avec 
son âpre bon sens, contribua à ramener les mots à leur 
exacte valeur et à modérer ces hyperboles. 

2. Première édition : ennemies. 

3. ... Medio de fonte leporum 
Surgit amari aliquid, quod in ipsis floribus angat. 

Lucrèce, De rerum natura, iiv. IV, vers 1 126, 



Le Page disgracié. 361 

arriva qu'un grand desastre nous réveilla, 
lors que nous estions comme assoupis dans 
les délices. Ce fut un certain jour de feste 
que nous sortismes de la ville, pour nous 
aller promener quatorze ou quinze bons gar- 
çons, entre lesquels il yavoit quelques Philo- 
sophes, quelques Poètes et quelques Orateurs, 
mais parmy cela beaucoup de jeunes débau- 
chez d'assez bon naturel pour aymer les 
belles connoissances, mais trop paresseux 
pour les pouvoir posséder. Nous estions quatre 
ou cinq, qui nous estions chargez chacun 
d'un livre pour nous divertir en attendant 
l'heure de la collation que nous devions faire 
en un village qui n'est qu'à un petit quart de 
lieuë de la ville ; les autres avoient seulement 
pris des espées, soit pource qu'ils avoient 
quelques querelles particulières, soit qu'ils 
appréhendassent ce qui leur avint : qui fut de 
recevoir un affront par les paisans, qui sont 
rudes et hauts à la main ' en ce quartier. 
Nous trouvasmes un agréable endroit pour 
lire à Tombre, couchez sur le ventre, au bord 
d'un ruisseau, où le gazon estoit mol et frais. 
Nous y fismes des déclamations en vers et en 
prose, et nous nous entretinsmes avec plaisir 
en ce beau lieu, tandis que deux de nostre 
troupe allèrent donner ordre à la collation 
que nous devions faire au village prochain, 
qui n'estoit pas alors dépourveu de bon vin, 
et d'excellents fruits, qui meslez avec des 
fricassées de poulets, pouvoient satisfaire à la 

I . Métaphore tirée de l'art de l'équitation et signifiant : 
récalcitrant, difficile à manier. 



362 Le Page disgracié* 

compagnie. Au retour de ces Messieurs, qui 
dévoient payer le repas qu'ils avoient perdu * 
auparavant, chacun se leva pour se conduire 
à la table : mais un Astre ardant, et malin, 
qui n'esclairoit lors que pour nous nuire, 
faillit à nous conduire dans le Tombeau. Un 
mal-heur inévitable voulut que nous fussions 
détournez de nostre dessein par le son d'une 
cornemuse, qui nous attira vers un endroit 
du village, où plusieurs jeunes rustiques, 
filles et garçons, dançoient un bransle. Tout 
le reste des habitans du lieu presidoit à cet 
innocent spectacle, assis sur des arbres cou- 
chez par terre de part et d'autre ^ Un grand 



1. Au jeu, apparemment. 

2. Claude Gauchet, aumônier de Henri IV, a décrit 
agréablement la danse au village dans son poème Le plaisir 
des champs, déjà mentionné, qui exhale une franche odeur 
de foin coupé et d'étable, au rebours des soi-disant poèmes 
champêtres ratisses, peignés et musqués du dix-huitième 
àècle. Voici quelques traits de son tableau (Biblioth. El- 
zévir., p. 63 et suiv.) : 

Des villages prochains ores vient la jeunesse 
Qui augmente la dance et ensemble la presse, 
Et les filles qui sont désireuses de voir, 
De trois et quattre lieux viennent à grand pouvoir; 
Et les pitaults garçons qui discretz les conduisent, 
En termes villageois, avecq' elles devisent. 
Le cornet à boucquin ce pendant esclatlant 
En cent mille fredons, sonne, et va chiquettant 
Le bransle solemnel ; lors, pleine d'allégresse. 
Se met à bien danser la disposte jeunesse;... 
L'un fait bien, l'autre mal ; l'un dance bien dispos 
Gettant son corps en l'aer, mais trop mal à propos ; 
L'autre marche poisant, qui pourtant ne fait faute, 
Et semble mieux danser que cestuy-là qui saulte;.,. 
Là un boiteux mal-propre et mal-duit à la dance 
Apreste à rire à tous par sa sotte cadance; 
Il en secoust la teste et dict qu'il feroit mieux 
Que celui qui s'en rid. s'il n'estoit point boiteux. 



Le Page disgracié. 363 

garçon de nostre troupe qui estoit d'amou- 
reuse complexion, et d'humeur fiere et hau- 
taine, nous fit prendre garde en passant à la 
gentillesse d'une villageoise, dont la taille 
estoit assez belle, le tour -^j visage fort joly, 
et les yeux bien fendus, noirs et brillans. 
Celuy-cy ne se contenta pas de nous faire 
admirer la Pastourelle ; il nous pria encore 
de nous arrester tant soit peu, tandis qu'il 
danseroit un tour avec elle ; nous li.y ren- 
dismes cette jmplaisance, et luy, mettant 
aussi-tost son espée, et son manteau entre les 
mains d'un de ses compagnons, vint brus- 
quement saisir la main de la fille. La fortune 
voulut qu'il la prit du costé que la tenoit un 
gros coquin, qui en estoit féru, et qui ne prit 
point de plaisir à s'en voir ainsi séparer. Il 
n'en peut dissimuler son mal-talent à nostre 
Escolier, auquel il serra la main d'une 
estrange sorte. Le jeune garçon en rit au 
commencement, et nous cria en latin, que la 
jalousie avoit transformé la main de ce lour- 
daut en tenailles ; en suite de cela, il s'en 
plaignit à ce rustique et l'avertit qu'il le frap- 
peroit, s'il ne tenoit sa main plus douce- 
ment ; mais le paisan ne l'entendit pas, ou fit 
semblant de ne le pas entendre. Notre cama- 
rade, après ces souffrances, quitta tout à coup 



Guillot, qui se void loing de Servaise s'amie, 
Contre cil qui la meine engendre jalousie, 
Et l'œuilladant souvent d'un sauvage regard. 
Semble le menacer de quelque grand hazard. 

Ces derniers vers sont comme le prélude de l'épisode tra- 
gique que va nous conter Tristan. 



364 Le Page disgracié. 

la main de la fille, et donna de toute sa force 
un souflet à son serviteur, pour luy apprendre 
par démonstration, la civ^ilité qu'il luy devoit. 
Le paisan ne dit i.iot en façon quelconque, 
après cette vive remonstrance, et quitta la 
danse, pour s'aller asseoir sous les arbres, où 
estoient tous ceux du village. Je ne puis 
m'imaginer quelle harangue il leur fit pour 
les esmouvoir; mais je vous diray qu'en fort 
peu de temps nous vismes venir à nous deux 
cens paisans armez de perche , de fourches, 
et de cailloux. A leur arrivée, Lanchastre \ 
c'est ainsi que se nommoit l'autheur de la sé- 
dition, n'eut que le loisir de se jetter à son 
espée, et tous les autres de desgainer : mais 
la partie estoit si foible de nostre costé, que 
nous ne pouvions rien faire de mieux que de 
combattre en retraite. Lanchastre coucha 
d'abord trois paisans sur le carreau, ce qui 
fut cause de sa perte : car sans cette effusion 
de sang, possible que cette grosse troupe se 
seroit contentée de nous repousser sans assom- 
mer aucun des nostres. Nous trouvasmes le 
moyen de gagner un chemin èstroit et creux, 
qui nous estoit assez favorable au commence- 
ment, pource que par ce moyen nous avions 
tous nos ennemis devant nous; mais ils s'avi- 
sèrent bien-tost de Tinvention de nous com-, 
battre plus avantageusement, et montans de 
costé et d'autre dans des vignes, dont il 
estoit bordé, nouscouvrirent d'une telle gresle 
de cailloux, que nous en fusmes mis en de- 

I. Première édition : i'Anchastre. 



Le Page disgracié. 36) 

sordre. Nous n'estions plus qu'à une portée 
de pistolet de la ville, lorsque par un furieux 
malheur Lanchastre voulant frapper un paisan 
qui l'assailloit du haut d'un fossé de vigne, 
se laissa tomber dans le fossé. Nous nous re- 
tirions si viste que nous ne nous apperceûmes 
de ce desastre que long-temps après, et quand 
nous eusmes gagné une petite eminence, d'où 
nous vinsmes à le descouvrir, qui se deffen- 
doit encore; mais il ne dura pas long-temps, 
car il fut en peu de temps assommé par ces 
brutaux à coups de perches et de pierres, 
sans qu'il nous fut possible d'en approcher 
pour le secourir, tant nous avions de gens 
sur les bras, qui nous couvroient de cailloux, 
dont ils nous cassèrent deux ou trois espées, 
et nous eussent massacrez, si nous ne fussions 
entrez dans la ville, quoy que nos manteaux 
entortillez au tour de nostre bras, nous ser- 
vissent aucunement de rondache. 



CHAPITRE XXXIX 
LA REVENCHE DES ESCOLIERS. 



Après cette effroyable violence, et que les 
païsans se furent retirez, nous allasmes enle- 
ver nostre amy, que nous trouvasmes si 
cruellement massacré, que nous ne peusmes 
le considérer sans larmes, et sans concevoir 
en nos cœurs un furieux désir de vengeance. 



^66 Le Page disgracié. 

Nous tinsmes conseil sur les moyens de 
l'exécuter : et l'on fut d'avis d'aller leur dres- 
ser une embûche sur le chemin, dés que le 
jour viendroit à poindre, et que l'on couperoit 
les oreilles à tous les paisans qui viendroient 
de ce costélà, et seroient reconnus pour avoir 
esté de cette cruelle émotion, les renvoyant 
de la sorte en leur village, et qu'il ne pares- 
troit que vingt Escoliers à ceux-cy, afin que 
faisant le rapport de leur disgrâce, ce petit 
nombre d'ennemis les obligeast encore à faire 
leur assemblée', et venir en un endroit assez 
prés de la ville, où il y avoit cinq ou six cens 
Escoliers, couchez sur le ventre, qui se leve- 
roient pour les recevoir, tandis qu'un autre 
Corps leur iroit couper le chemin, pour les 
empescher de faire retraite. Les Prieurs des 
Nations- firent le choix des combattans, qu'ils 
firent armer d'espadons, de pistolets, d'espées 
et de quelques rondaches, pour se couvrir 
contre les cailloux, que les ennemis lançoient 
d'une merveilleuse violence. Il y eut aussi dix 
hottes pleines de cailloux choisis, portées par 



1. En certaines localités de la campagne, comme en 
Auvergne, par exemple, ce mot est encore aujourd'hui 
synonyme de réunion de fête. 

2. Les écoliers de l'Université de Paris étaient distingués 
entre quatre nations : France, Picardie, Normandie et Alle- 
magne. Chacune avait sa désignation officielle spéciale : ■ 
honoranda Gallorum natio ; fidelissima Picardorum natio; 
veneranda Normannorum natio ; constantissima Germanorum 
natio. Les prieurs des nations étaient les présidents élus tem- 
porairement par l'assemblée de leurs condisciples. Au-dessus 
des prieurs, chaque nation nommait un procureur chargé de 
défendre ses intérêts et de concourir à l'élection du recteur. 



Le Page disgracié. 367 

des crocheteurs pour la munition des fron- 
deurs, qui se trouvèrent entre les Escoliers. 
Tous ces ordres furent exécutez, et causèrent 
de grands desordres : les païsans eschauffez, 
donnèrent dans la fausse amorce, et n'en 
furent pas bons Marchands ' ; il leur en cousta 
vingt ou vingt-cinq hommes, sans les estro- 
piez, et les blessés, qui furent en grand nom- 
bre, et le Magistrat de la ville averty de cette 
bataille, y envoya ses Archers : deux compa- 
gnies de chevaux légers y purent à peine faire 
les hola, tant la chaleur des estudians estoit 
grande. Enfin, cette esmeute fut appaisée, et 
chacun se retira chez soy ; il n'y eut aucune 
information faite de costé ny d'autre; les 
païsans avoient commencé la violence, pour 
une trop légère occasion ; mais ils en avoient 
esté bien punis. Quatre jours après, le père 
affligé de Lanchastre vint faire faire les funé- 
railles de son fils, dont le corps avoit esté soi- 
gneusement embaumé. Cet homme nous tes- 
moigna combien il estoit noble et généreux; 
il fit un grand festin à tous les Prieurs des 
Nations, et des presens à tous ceux qui se 
trouvèrent blessez, en vengeant le mort*. 

1 . Expression qui signifie : n'avoir pas à se louer d'une 
chose, s'en trouver mal. 

2. Les écrits de la première moitié du dix-septième siècle 
sont pleins d'exploits analogues de messieurs les écoliers. 
Ceux-ci, qui s'arrogeaient des privilèges tout spéciaux et se 
croyaient au-dessus des lois, avaient été de tout temps un 
danger pour la sécurité publique et un embarras pour le 
pouvoir. Après de nombreuses et vaines tentatives pour les 
faire rentrer dans l'ordre, on leur interdit sévèrement, en 
1635, le port des armes offensives; cette mesure ne suffisant 
pas, on alla plus loin, et un peu plus tard il leur fut fait 



368 Le Page disgracié. 



CHAPITRE XL 

COMME LE PAGE DEVINT SECRETAIRE d'uN 
GRAND PRINCE. 



Ce fut quelques jours après ces tristes 
obsèques que mon Maître prit l'occasion de 
parler de mon esprit à ce grand Prince, du- 
quel il estoit proche parent ' ; et ce fut sur 
une conjoncture assez sérieuse. Un Seigneur de 
la Cour escrivoit à ce Héros, qu'il devoit se 
fier à la parole d'un Grand, qui pouvoit beau- 
coup, et qui l'avoit abusé desja par de pa- 
reilles promesses - ; mon Maistre asseura le 
Prince qu'il avoit un jeune Secrétaire capable 

défense, sous peine de la prison, de vaguer par les rues 
passé cinq heures du soir en hiver et neuf heures en été. — 
Quant à la triste affaire rapportée ici par Tristan, qui non 
seulement n'a pas un mot de pitié pour les malheureuses 
victimes tombées du côté des paysans, mais semble rejeter 
les premiers torts sur ceux-ci, on ne peut que s'associer au 
jugement de l'Allemand Kœrting (ouvrage cité, p. 166) : 
« Notre romancier, dit-il, laisse apparaître de nouveau ici ce 
manque de sens moral ,que nous avons déjà plusieurs fois 
signalé, mais qui s'explique par la manière de voir de son 
temps. Tristan ne soupçonne même pas, ce qui ne fait pas le 
moindre doute pour le lecteur moderne, que si l'acte des 
paysans n'était pas absolument justifiable au point de vue 
légal, il était du moins parfaitement fondé au point de vue 
humain. » 

1 . Le duc de Mayenne. 

2. Le duc de Luynes, qui, nous l'avons vu, lui avait joué 
un vilain tour, en empêchant son mariage. 



Le Page disgracié. 369 

d'escrire quelque chose de joly sur cette ma- 
tière, et qui respondroit à ses sentimens. Je 
receus un soir ce commandement, et sur le 
champ, je m'en acquitay de cette sorte. 

Celuy n'est guère bon Nocher 
Qui contre le mesme rocher, 
Vient à faire un second nauffrage ; 
Et des mains d'Euphorbe ^ eschapé 
Je ne pourrois passer pour sage, 
S'il m'avoit par deux fois trompé. 

Le Prince trouva ces vers les meilleurs du 
monde, et me voulut voir tout à l'instant, me 
trouva fort à sa fantaisie, et me tesmoigna la 
satisfaction qu'il avoit receuë de mes vers, en 
commandant sur le champ à son Argentier' 
qu'il me donnast cinquante pistoles. Depuis 
ayant appris de son Parent que je faisois un 
conte assez agréablement, il me fit souvent 
venir en son cabinet, lors qu'il y estoit seule- 
ment avec mon Maistre, et peu d'autres gens; 
pour délasser son esprit par quelque récit de 
mes aventures. Mais lors que j'eus débité de- 
vant luy celle du coq d'Inde et du Nain, 
j'achevay de m'acquerir ses bonnes grâces : il 
me demanda hautement à son allié, qui sentit 
quelque regret de me voir séparer de luy, 
mais qui ne put me refuser à son instante 
prière. 

Ainsi je me vis fait en peu de temps Secré- 
taire d'un grand Prince, et ne me trouvay 

1. Ce nom d'Euphorbe est-il une allusion au guerrier 
troyen qui porta le premier coup à Patrode, et fut tué par 
Ménélas? 

2. Trésorier. Terme vieilli. 

Le Page disgracié. 04 



370 Le Page disgracié. 

pas peu avant dans l'estime de ce nouveau 
Maistre. C'étoit un Prince d'un grand cœur, 
et qui n'avoit pas mauvais sens, mais on ne 
pouvoit pas dire que ce fust un fort grand 
esprit: et bien que la guerre fust son élément, 
et qu'il n'aymast rien tant que les armes, il 
passoit plustost pour un soldat déterminé, 
que pour un grand Capitaine". Dés lors que 
je fus à son service, j'étudiay fort soigneuse- 
ment son humeur, pour voir par quel biais je 
me pourrois prendre à luy plaire : mais 
après de longues méditations sur ce sujet, je 
doutay si je pourrois avoir des talents qui luy 
fussent considérables. Auparavant que de me 
voir en sa maison, j'avois appris beaucoup 
de choses de la Géographie, et c'avoit esté 
moins pour tirer de l'utilité de cette connois- 
sance, que pour faire vanité des grands effets 
de ma mémoire. Je pouvois dire sans hésiter 
sept ou huit mille noms de Provinces, de Royau- 
mes et de Principautez, de villes, de fleuves, de 
costes et de montagnes. Je fis adroittement 
avertir le Prince mon Maistre que je sçavois 
ces choses-là, et que s'il luy plaisoit que j'es- 
tudiasse la description des lieux, je serois 
bien tost capable de l'informer, quand il me 
le commanderoit, de l'assiette de tout un 
pays, et de tous les guez et de tous les pas- 
sages. Il me fit faire lors preuve de la fidélité, 
de ma mémoire, et commanda qu'on m'ache- 
tast les livres les plus curieux qui traitent de 

I. Il avait cela de commun avec son père, le fameux chef 
de la Ligue. Il en avait à peu près aussi l'embonpoint légen- 
daire. 



Le Page disgracié. 371 

cette matière. Toutesfoisil aymoit mieux mes 
lettres et mes vers, dont il se servoit à toute 
heure, que cette autre sorte de talent dont il 
auroit rarement besoin. Sur tout, il faisoit 
estât de ce qu'en une si grande jeunesse je 
sçavois assez bien l'Histoire, et tenoit mon 
estude pour un Prodige, à cause qu'il avoit 
employé peu de loisir à la lecture. 



CHAPITRE XLI 

d'un singe qui donna aux passans tout l'ar- 
gent DONT ON DEVOIT PAYER LA CAVALERIE 
d'un PRINCE. 



Il ne m'arriva rien au service de ce Prince, 
qui soit digne d'estre escrit ; je m'acquitois 
soigneusement de l'employ qu'il me donnoit, 
et déchifrois les lettres d'importance qu'il 
recevoit, ayant presque tous les alphabets des 
chiffres d'intelligence. J'escrivois quelquesfois 
des poulets en son nom à quelques Dames, et 
d'autres galanteries, que je dois celer pour ne 
déroger point à la qualité de Secrétaire ; je 
passeray sur ces mystères, pour venir à une 
aventure aussi publique que ridicule. On 
nourrissoit en nostre maison un grand Singe, 
qui n'avoit pas plus de douze ou quatorze 
ans, mais qui estoit assez malicieux pour son 
aage. Il ne se passoit gueres de jours, qu'on 
ne descouvrit en ce maudit animal quelque 



372 Le Page disgracié. 

nouvelle meschanceté. Il couroit souvent après 
les filles pour essayer de les prendre à force*, 
il faisoit semblant de vouloir mordre les pe- 
tits garçons pâtissiers, afin de les espouvanter, 
et manger toute la marchandise qu'ils por- 
toient. Il avoit apris à ruer des pierres, à voir 
combatre ' les enfans : et tous les jours il se 
rendoit hors la ville pour prendre party dans 
leurs combats, et l'on voyoit presque toujours 
que le costé où s'estoit rangé le Singe, avoit 
l'avantage. Je l'ai veu souvent aller quérir du 
vin au cabaret, pour un valet de pied qui le 
gouvernoit : et poser en chemin sa bouteille 
en quelque lieu seur, pour jetter des pierres 
aux petits enfans, qui le suivoient, et lors 
qu'il les avoit repoussez, il continuoit son 
voyage. Tous les fameux cabaretiers connois- 

1 . On peut admettre qu'il s'agit ici d'un orang-outang, 
l'espèce de singe qui se rapproche le plus de l'homme. 
Buffon nous donne à son sujet des détails du même genre, 
soit empruntés à d'autres observateurs, soit tirés de son 
expérience personnelle : « Gauthier Schouten dit... qu'ils 
sont passionnés pour les femmes ; qu'il n'y a point de sûreté 
pour elles à passer dans les bois, où elles se trouvent tout 
d'un coup attaquées et violées par ces singes. Dampier, Fro- 
ger et d'autres voyageurs assurent qu'ils enlèvent de petites 
filles de huit ou dix ans, qu'ils les emportent au-dessus des 
arbres, et qu'on a mille peines à les leur ôter... L'orang- 
outang que j'ai vu marchait toujours debout sur ses deux 
pieds, même en portant des choses lourdes;... j'ai vu cet 
animal présenter la main pour reconduire les gens qui 
venaient le visiter, se promener gravement avec eux et 
comme de compagnie; je l'ai vu s'asseoir à table, déployer 
sa serviette, s'en essuyer les lèvres, se servir de la cuiller et 
de la fourchette pour porter à sa bouche, verser lui-même 
sa boisson dans un verre, le choquer lorsqu'il y était in- 
\ilé... Il buvait du vin, etc. » 

2, En voyant combattre. 



Le Page disgracié. 57^ 

soient le Singe : et leurs garçons estoient 
faits • en prenant sa bouteille à luy faire tirer 
l'argent qu'il avoit dans ses bouges-, et selon 
la valeur de la pièce qu'il leur portoit, ils luy 
remplissoient sa bouteille du meilleur vin, et 
luy rendoient son reste ; le Singe aussi que 
l'on appelloit Maistre Robert, estoit accous- 
tumé à remporter quelque monnoye, quand 
ce n'eust esté qu'un double ou deux, et si l'on 
pensoit le renvoyer, sans luy donner quelque 
chose à mettre dans ses gifles % il apprenoit à 
coups de dent au Cabaretier, à faire exacte- 
ment son devoir. Souvent il alloit se mettre 
au guet dans la salle des gardes du Prince, 
lors qu'il y voyoit jouer aux dez, pour ra- 
masser subtilement l'argent, qui tomboit 
quelquefois à terre, et s'enfuir au cabaret : 
car il estoit fort grand yvrogne. Et comme 
cela ne luy reùssissoit pas souvent, il cher- 
choit par tout d'autres moyens pour avoir de 
quoy boire. Il s'offrit un jour une belle occa- 
sion pour cet effet : le Prince estoit allé en 
une certaine expédition, accompagné de beau- 
coup de gens de guerre ; il s'arresta dans une 
petite ville pour faire faire montre* à son 

1. Habitués. 

2. Anciennement, poche, bourse. Bougette, petit sac de 
cuir qu'on portait en voyage. 

3. Gifles, doit s'entendre ici par joues. 

4. Faire montre, cela signifiait passer la revue des trou- 
pes, soit simplement pour les inspecter, soit pour le paye- 
ment de leur solde. On nommait montre sèche une revue où 
l'on ne donnait pas d'argent. « Je passai en revue et tirai la 
montre, que je distribuai, aussi bien que les armes » , lit-on 
dans Le roman comique (édit. citée, t. II, p. 255). L'igno- 



374 Le Page disgracié. 

armée, et Maistre Robert qui suivoit par tout 
monté sur un des chariots de bagage, des- 
cendit où l'on avoit marqué les offices' du 
General, et par mal-heur, ce fut fort prés de 
la maison que prit le Payeur des gensdarmes. 
Ce méchant animal, qui ne cherchoit que le 
moyen de pouvoir aller s'enyvrer, entendit 
bien-tost que l'on contoit de l'argent chez ce 
Thresorier, et se présenta deux ou trois fois à 
la porte, pour essayer d'y faire quelque rafle 
et s'enfuir ; mais on luy ferma tousjours 
l'huysau nez; enfin le Payeur et son Com- 
mis estans sortis pour quelque affaire, après 
avoir bien fermé les portes de leur logis, 
Maistre Robert prit fort bien son temps, et 
montant par un degré qui estoit aux offices, 
jusques sur les tuilles de la maison, trouva 
l'invention de descendre dans la chambre du 
Payeur, dont les fenestres avoient été laissées 
o'uvertes. La première chose qu'il fit, ce fut 
de remplir ses bouges de pistoles qu'il trouva 
estalées sur la table, comme cela parut après, 

rance de la signification de ce mot a amené, si l'on en croit 
Tallemant des Réaux (t. VII, p. 437), une étrange et amu- 
sante bévue sous la plume d'un traducteur italien de 17/- 
lustre Bassa, de Mlle de Scudéry. Pour dire que Soliman 
donna deux montres (c'est-à-dire deux revues) à son armée, 
il mit : duc orologi (deux petites horloges portatives ou 
montres, comme on commença à les employer et à les 
nommer au seizième siècle). La montre n'était d'ailleurs pas 
spéciale à l'armée, et il y avait, par exemple, la montre des 
officiers du Chàtelet de Paris, c'est-à-dire la cavalcade que 
ceux-ci faisaient tous les ans le premier lundi après le 
dimanche de la Trinité, et qui était un spectacle fort couru. 
(V. Boucher d'Argi", Variétés historiques, t. III, p. 54.) 
I . L'endroit destiné aux différents services. 



Le Page disgracié. 375 

et s'estant muny de ce dont il s'imaginoit 
avoir besoin pour trafiquer au cabaret, il prit 
un sac de pièces d'or, et montant sur la cou- 
verture ' de la maison, se mit à les jetter à 
poignées. Au commencement ce n'estoit que 
pour avoir le plaisir de les voir tomber, et 
faire bruit sur le pavé ; mais en suite ce fut 
pour avoir le divertissement de voir tout le 
monde se battre à qui en auroit. Cela le fit 
rentrer dans la chambre, pour aller quérir 
d'autres sacs quand celuy-là fut vuidé, et le 
nombre fut si grand des personnes qui se 
pressèrent pour arriver à l'endroit où Maistre 
Robert faisoit largesse, qu'on ne pouvoit plus 
entrer dans la rue. Tellement que le Payeur 
tout transi de douleur et son Commis fon- 
dant en larmes, ne purent approcher de leur 
maison, et furent de loin spectateurs du de- 
sastre, sans pouvoir jamais y donner ordre : 
les gardes du Prince y vinrent pour faire re- 
tirer le peuple, mais ils eurent beau crier, et 
commander au nom du Prince que cette po- 
pulace se retirast, cette foule de gens ne 
connoissoit plus rien que Maistre Robert ; et 
n'avoit plus d'yeux que pour le regarder, ny 
de main que pour essayer de prendre ce qu'il 
jettoit. La gendarmerie fut mal payée pour ce 
jour-là; mais en revanche il y eut tel simple 
soldat, qui receut par les mains de Maistre 
Robert trente cinq et quarante pistoles. On 
dit que ses liberalitez montèrent à prés de 
quarante mille livres. Il se peut faire toutefois 

I . La surface extérieure du toit. 



376 Le Page disgracié. 

que le Payeur voulut, en exagérant la chose, 
profiter mesme de sa perte ; car le Prince 
noble et généreux voulut porter tout seul 
cette disgrâce. Cependant Maistre Robert 
mourut peu de temps après ; non sans soup- 
çon d'avoir pris de la mort aux rats de la 
main du Commis du Payeur des gensdarraes, 
qui estoit un petit garçon fort vindicatifs 



CHAPITRE XLII 

GENTILLESSE d'uN CAVALIER, QUI FIT 
CONNOISSANCE AVEC LE PAGE. 



En suite de cette levée de bouclier, qui ne 
fut pas de longue durée, je fis connoissance 
avec un jeune Cavalier de bonne mine, d'as- 
sez grand cœur, extrêmement adroit en tous 
exercices, et de fort bonne compagnie. Il 
avoit veu toutes les dernières guerres du 
Nort, et se vantoit avec quelque apparence de 
vérité, qu'il avoit eu l'honneur "de boire à la 
santé du Roy de Dannemarc dans le gobelet 

I. A.-C.-M. Robert, l'auteur d'un très curieux travail 
intitulé : Fables inédites des XII', XIII' et XIV' siècles, et 
Fables de La Fontaine (1825), dit (p. cxcvii) que cette anec- 
dote du singe semant l'argent par la fenêtre, lui paraît être 
la source de la fable de La Fontaine, Le thésauriseur et le 
singe (liv. XII, m). Mais il suffit de comparer les deux récits, 
pour voir que La Fontaine n'a rien pris à Tristan. A part 
l'action même du singe, pas un trait de sa fable ne rappelle 
le récit de notre conteur. 



Le Page disgracié. 377 

de ce Prince, qui ne commandoit jamais cette 
sorte de hardiesse qu'aux plus hardis de ses 
soldats, et dont la valeur s'étoit hautement 
signalée. Il avoit fort bien appris le langage 
de ces pays froids, et n'en avoit pas oublié les 
exercices. Il ne passoit gueres de jours sans 
prendre du toubac ; nv de semaines sans faire 
trois ou quatre desbauches d'importance, où 
il defaisoit à coups de verre tous ceux qui 
demeuroient à table K Nous contractasmes 
grande amitié ensemble, et ce fut le premier 
homme qui me fit boire le vin un peu fort, 
car jusques-là je n'avois beu que de la tisane, 
de la bière, ou de Teau rougie. Je croy que 
ce fut par sa familiarité que je me remis à 
jouer, après avoir presque quitté cette perni- 
cieuse habitude. Il entendoit fort bien toutes 
sortes de jeux de hazard, et n'en ignoroit pas 
les avantages, et n'avoit point son pareil 
pour les jeux d'adresse : il eust mis un 
teston de deux coups l'un, dans une fente de 
porte de six ou sept pas *, pourveu que le 
teston y eust pu passer : il en faisoit tenir 
par gageure dans les poutres entr'ouvertes 
d'un plancher, et mettoit une baie en deux 
fois dans le trou du service, avec la main, du 
bout du jeu de paume à l'autre 3. U y eut une 



1 . c'est-à-dire : luttait, le verre à la main, avec avan- 
tage contre tous les autres buveurs. 

2. A six ou sept pas. 

9. Le jeu de paume, ainsi nommé du procédé primitif qui 
consistait à recevoir et à lancer la balle avec la paume de la 
main, en attendant que la raquette fut inventée, était, depuis 
le moyen âge, le jeu noble par excellence, le jeu « royal » , 



378 Le Page disgracié. 

manière de matois', qui luy voyant taire de 
ses tours d'adresse dans un jeu de paume 
couvert, luy proposa de faire tenir une baie 
sur une grande poutre, dont le jeu estoit 
traversé, et voulut gager vingt pistoles contre 
la Montagne, c'est ainsi que j'appelleray le 
jeune Cavalier, qu'il ne l'y feroit point tenir 
en six coups : la Montagne voulut essayer 
cela, mais il n'y put arriver de plus de trente. 
Nous allasmes souper ensemble après ce deffy, 
et je le trouvois tout resveur ; c'estoit qu'il 
cherchoit en son esprit l'invention de gagner 
l'argent qu'on proposoit de parier. Il arriva 
qu'en tirant deux douzaines de benarris - de 
la broche, que nous avions pour nostre sou- 
per, on versa ce qui estoit coulé de ce suif 
délicat, dans la lichefritte% en un gros pot 
plein de graisse douce. A cet objet, la Mon- 
tagne fit un grand cry de joye, acheta le pot 
de graisse de nostre hoste, et se mit à table 
en fort bonne humeur. Si-tost qu'il fut jour il 
alla donner une demye pistole au garçon du 
jeu de paume, pour l'obliger au secret, et se 

comme l'appelle La Marinière dans sa Maison académique 
contenant les jeux (1697). 

1. Un matois signifiait alors un mauvais garnement, un 
filou, en un mot un suppôt de la mate, endroit de Paris, tel 
que la place Maubert, les Halles, etc., où s'assemblaient les 
€ enfants perdus » pour concerter leurs coups. 

2. Un benarri ou benari, c'est, dans le patois de Langue- 
doc, un ortolan (V. le Dictionnaire étymologique àç. Ménage). 
Le Duchat conjecture que ce mot est une corruption de 
« bien nourri » . 

3. On disait plus ordinairement lèchefrite, ustensile de 
cuisine, le plus souvent de fer, destiné à recevoir la graisse 
et le jus des viandes. C'est la poêle de nos jours. 



Le Page disgracié. 379 

fit donner une eschelle pour travailler à son 
dessein. Il fit un certain lict de graisse espais 
de quatre doigts, et qui tenoit un pied en 
quaré sur la bûche', mais cela si bien ajusté, 
qu'il ne pouvoit faillir d'y faire tenir la baie, 
comme il l'expérimenta plusieurs fois. Lors 
que l'heure fut venue, où ie jeu de paume 
estoit ordinairement fréquenté, la Montagne 
ne manqua pas de s'y rencontrer, et d'essayer 
de faire tenir la balle sur la poutre ; ce qui 
ne luy succedoit pas du costé qu'il s'y prenoit 
et tenoit toujours en haleine les parieurs, 
qui se trouvèrent en grand nombre, avec 
celuy qui avoit fait la première proposition de 
ce party. La Montagne prit lors son temps, 
et faisant mettre argent sous corde % entre- 
prit la chose, de trois coups l'un, ce qui ne 
paroissoit point possible : mais à son conten- 
tement, et à l'étonnement des autres il y 
réussit, et remporta cent ou six-vingt pistoles 
de gain. Depuis, les perdans furent informez 



1. La deuxième édition donne : sur la bouche, qui ne 
signifie rien, et la première : sur la bûche, qui est évidem- 
ment le mot exact. 

2. Mettre argent sous corde, c'est jouer argent comptant. 
Courval Sonnet nous montre, dans ses Satires [édit. Pr. Blan- 
chemain, t. III, p. 74), une femme laide invitant un valet 
d'écurie à « labourer sa vigne » , puis il ajoute : 

Mais ce garçon, voyant cette laideur insigne, 
Ne veut plus travailler en si laid atelier 
S'il n'est très bien payé. On a beau le prier. 
Il ne veut plus joiier si non argent sous corde. 

Cette locution est bien à sa place dans le récit de Tristan, 
puisqu'elle est tirée du jeu de paume, l'enjeu se déposant 
sous la corde qui sépare les deux parties du jeu. 



380 Le Page disgracié. 

de la tricherie, et faillirent à se désespérer 
d'avoir esté duppez de la sorte. 



CHAPITRE XLIII 

PAR QUELLE INVENTION LA MONTAGNE FUT PRIS 
POUR DUPE. 



Un éveillé d'entre ceux-là le rendit assez 
adroitement à la Montagne, car l'ayant veu 
parier de faire tenir un teston de trois pas ^ 
sur un petit bord de cheminée, sur lequel on 
ne pouvoit voir sans monter sur quelque 
siège, il fit clouer dessus une petite late qui 
alloit tout du long de la cheminée, en façon 
de talut % si bien que le teston n'eust pu 
tenir dessus, quand mesme on l'y eust mis 
avec la main. La Montagne paria brusque- 
ment, et perdit ce qu'il mit au jeu, non sans 
enrager de bon cœur et sans vouloir démolir 
la cheminée : mais il fut bien confus, lors que 
montant sur un escabeau, pour voir à quoy 
tenoit qu'il ne pouvoit plus réussir en ce tour 
d'adresse, il vid la traistresse de late, qui 
l'avoit fait tromper si lourdement. Je le me- 
nay souper avec moy, pour le divertir de 



1. A trois pas. 

2. La première édition du Dictionnaire de l'Académie écrit 
talut ou talus. C'est talut, dit Littré, qui est la bonne ortho- 
graphe, comme le montrent i'étymologie (bas latin talutum) 
et le verbe taluter : construire ou mettre en talus. 



Le Page disgracié. 381 

cette mauvaise humeur, et luy faire oublier 
sa perte : qu'il sçavoit bien-tost recouvrer, et 
renouveller : car sa bourse imitoit le flux et 
reflux de la mer ; en vingt-quatre heures elle 
estoit toujours pleine et vuide. 



CHAPITRE XLIV 



d'une malice que fit la montagne. 



La Montagne estoit fort bien fait, et sça- 
chant parler agréablement, jouer du lut, 
chanter et danser, estoit bien venu dans 
toutes les bonnes compagnies : et m'y donnoit 
entrée avec assez de facilité, me faisant passer 
pour un bel esprit. Il m'avoit souvent parlé 
d'une belle fille, qui ne manquoit pas de sens, 
et que l'on tenoit pour estre fort riche : mais 
elle ne trouvoit point de party, à cause d'un 
mauvais bruit qui couroit d'elle, c'est qu'es- 
tant fille d'une ladresse ', on creut qu'elle 
pouvoit tenir de cette vilaine infirmité. La Mon- 
tagne me la mena voir, un jour qu'il se fai- 
soit assemblée en son voisinage : et nous la 
trouvasmes qui s'habilloit avantageusement. 
Après les premiers complimens, et comme 
elle achevoit de se coëfTer, la Montagne fai- 
sant semblant de se jouer alentour d'elle, luy 
fit entrer malicieusement une grande espingle 

I. Femme attaquée de la lèpre. Le mot ladre vient du 
Lazare de l'Évangile, que le moyen âge disait lépreux. 



382 Lk Page disgracié. 

dans l'espaule : et me fit signe qu'elle n'avoit 
rien senty de cela, et que je vinsse voir cette 
espreuve de sa ladrerie ^ Je me levay pour 
sçavoir ce qu'il vouloit dire, et vis cette 
grosse espingle enfoncée jusqu'à la teste, dans 
ce beau cuir qui sembloit du laict : mais 
comme je sousriois de cette aventure, la fille 
de chambre s'en apperceut, et ne manqua 
pas d'en advertir sa Maistresse, qui prit la 
chose en fort mauvaise part, comme vous 
pouvez bien penser : et nous bannit pour 
jamais de sa maison. Cette fille se vengea de- 
puis de la Montagne, car ayant appris qu'il 
estoit devenu amoureux d'une belle fille, qui 

I . Cette belle fille qui ne sentait rien d'une épingle qu'on 
lui enfonçait dans l'épaule, était atteinte de la lèpre anesîhé- 
sique, qui peut exister seule ou accompagner la lèpre macu- 
leuse. La ladrerie avait, du reste, à peu près disparu de la 
France au dix-septième siècle, comme nous l'apprend Guy 
Patin : « Il n'y a pas longtemps, écrit-il, qu'on me fit voir 
ici un Auvergnat malade, lequel était soupçonné de ladrerie; 
peut-être que sa famille en avoit quelque renom, car pour 
sa personne, il n'y en avoit aucune marque. Cela me fit 
souvenir de quelques familles de Paris qui en sont soup- 
çonnées; mais actuellement, nous ne voyons ici aucun ladre, 
si ce n'est à l'égard de l'esprit et de la bourse... Autrefois 
on prenoit pour ladres des véroles que l'ignorance des mé- 
decins et la barbarie du siècle faisoient prendre pour tels. 
Néanmoins, il y a encore quelques ladres en Provence, en 
Languedoc et en Poitou. » Pour résumer, la ladrerie s'était 
progressivement transformée en lèpre vénérienne, par l'in- 
termédiaire des agents ordinaires de la prostitution, ribaudes ' 
et rufiens, qui, contrevenant aux sages prescriptions de 
police sanitaire concernant les lépreux, "ménageaient à ceux- 
ci des rapports avec des personnes saines. La syphilis, pro- 
duit des maladies vénériennes de l'antiquité et de la lèpre du 
moyen âge, annonçait une ère nouvelle. (V. le livre du 
docteur Edm. Dupouy, Le moyen âge médical.) 



Le Page disgracié. 383 

se gouvernoit entièrement par le conseil d^une 
de ses tantes, elle pratiqua si bien cette tante, 
que jamais la Montagne n'eut contentement de 
cette amour, et mesme receut beaucoup de 
traits signalez de mespris, qui avoient esté 
concertez au gré de la Demoiselle ladresse. 



CHAPITRE XLV 

comme le page disgracié courut fortune 
d'estre noyé. 



Cependant mon Maistre me dépescha vers 
un Gouverneur d'une place qui est scituée 
sur cette orgueilleuse rivière, qui passe au 
long de la ville, et je courus un merveilleux 
péril en allant exécuter ce commandement'. 

I . La Clef, no 22, porte : « Le fleuve du Rosne, qui passe 
le long de la ville de Lyon. » M. Benjamin contredit cette 
assertion à l'aide d'une argumentation que nous croyons 
devoir reproduire {Tristan L'Hermite, p. 78) : « Sans comp- 
ter, dit-il, qu'on ne voit pas trop pourquoi le duc de 
Mayenne aurait envoyé jusqu'à Lyon son utile secrétaire, et 
pourquoi Tristan y serait arrivé par eau, il faut convenir 
que, si la phrase du Page disgracié désignait Lyon, dont il 
n'a jamais été parlé dans l'ouvrage, elle serait vraiment par 
trop énigmatique ; elle renfermerait de plus un pléonasme : 
une place, située sur cette orgueilleuse rivière qui passe au 
long de cette place! Les difficultés disparaissent si, abandon- 
nant la Clef, nous expliquons ainsi ce passage : le gouver- 
neur de la place de Blaye (ou quelque autre place située sur 
la Gironde, comme Royan), qui est située sur cette orgueil- 
leuse rivière, qui passe au long de la ville de Bordeaux, 
alors tout entière sur la rive gauche de la Gironde. Envoyer 



384 Le Page disgracié. 

Il regnoit alors un petit vent assez frais, et 
qui se renforçoit par intervalles, et le bateau 
où je me mis pour dévaler jusqu'à cette place 
de guerre, n'estoit qu'un bateau de pescheur, 
auquel on avoit ajousté* un petit mas, afin de 
le pouvoir remonter plus aisément, quand le 
vent seroit favorable. Nous l'avions alors de 
costé, et les bateliers pour avoir lieu de se 
reposer, avoient haussé une espèce de linceul, 
attaché de deux cordes, quiservoient de voile. 
Leur négligence, ou le mal-heur qu'en un 
certain endroit, où ce fleuve en reçoit un 
autre assez grand, une bourasque de vent se 
mit dans la voile, fit en un instant renverser 
le petit bateau. Dieu me fit la grâce de me 
conserver le jugement en cette aventure, et 
de me donner l'adresse de tourner la teste 
contre le fil de l'eau qui estoit assez rapide, 
et de repousser avec les pieds les personnes 
qui se pouvoient attacher à moy, dans l'ef- 

le jeune Tristan à Lyon, c'eût été lui donner une mission ; 
l'envoyer à Blaye, c'était lui donner une simple commission. 
En outre, il se passait à Bordeaux, au mois de septembre' 
1620, des événements qui viennent à l'appui de notre sup- 
position. Le 16, Louis XIII était arrivé à Blaye; le 18, il 
avait débarqué à Bordeaux, où il resta jusqu'à la fin du 
mois. Or, le Mercure nous apprend que, « durant le séjour 
de Sa Majesté à Bordeaux, il se fit des changements aux 
gouvernements de quelques places particulières et impor- 
tantes; le tout s'y passa avec le contentement d'un chacun, 
pource que ceux qu'on changea furent promus en des 
offices de la couronne » . C'est sans doute dans ces circon- 
stances que le duc de Mayenne avait chargé Tristan de 
porter un message au gouverneur de Blaye, et ce n'est pas 
dans le Rhône, mais bien dans la Gironde, que Tristan fit 
naufrage. » 

I . Première édition : ajusté. 



Le Page disgracié. 385 

froy que leur apporta ce péril. Après avoir 
esté quelque temps à luter des pieds et des 
mains contre le cours impétueux du fleuve, 
afin de donner temps aux personnes qui 
avoient fait naufrage de s'esloigner un peu de 
moy, je m'eslevay bien fort sur l'eau pour 
me deffaire de mon baudrier, et de mon 
espée, qui ne m'estoient point nécessaires 
dans ce danger, et me proposay de gagner le 
bord le plus proche de moy, qui estoit esloi- 
gné pour le moins de cinquante pas ; mes 
habits devinrent fort empeschants, si tost 
qu'ils furent abreuvez, mais ils ne m'impor- 
toient gueres plus que mes bottes et mes 
espérons, qui s'accrochèrent deux ou trois 
fois dans les efforts que je faisois pour sur- 
monter les vagues qui se presentoient ; je 
pensay nager sur le dos pour me reposer, 
après avoir fait une partie de cette traverse, et 
je faillis par là de me noyer ; mes habits 
estoient devenus si pesants, qu'ils m'entrai- 
noient au fonds de l'eau. Enfin, après une 
fatigue estrange, je touchay la terre et tom- 
bay en foiblesse à cause des efforts que j'avois 
faits pour arriver au bord. Les bateliers qui 
sçavent nager en ce quartier comme des pois- 
sons, et qui avoient gagné la mesme rive, me 
vinrent secourir en cette extrémité, non sans 
se payer fort bien de leur peine : car en fai- 
sant semblant de vuider l'eau de mes poches, 
ils en osterent subtilement l'or et l'argent, 
excepté quelque pistole, qui me servit à faire 
sécher mes habits et mes lettres qui furent 
bien mal-traitées par ce naufrage. 

LePage disgracié. 2 $ 



386 Le Page disgracié. 

Le bruit courut à la ville que je m'estois 
perdu par cette fortune d'eau, et cependant 
je fis ma commission avec autant de diligence 
que si rien ne me fust arrivé. Le Prince à qui 
j'avois l'honneur d'être, fut tout estonné 
quand il me revit, et me sceut si bon gré de 
ce que je m'estois ainsi sauvé, et de ce que je 
n'avois pas différé pour' cet accident, de 
porter ses lettres, qu'il me donna cent pis- 
toles de sa main, qui n'estoit pas une petite 
gratification pour estre faite à un adolescent 
comme j'estois. 

Depuis cela, je fus en plus grande considé- 
ration auprès de mon Maître, que je n'avois - 
esté : il ne se contentoit pas de parler de la 
gentillesse de mon esprit, ainsi qu'il avoit ac- 
coustumé. Il fit plusieurs fois estime aux Sei- 
gneurs, qui le venoient voir, de la bonté de 
mon sens, de ma fidélité et diligence. Ce qui 
me donna tant de vanité, que je croyois estre 
desja regardé comme un excellent personnage 
et m'imaginois faire une fortune auprès de 
ce Prince, qui ne seroit pas moins eslevée que 
celle de tous mes Ancestres ,- mais le Soleil 
n'accomplit pas son cours naturel, que je me 
vis sans Maître, et sans bien, et mesme pres- 
que sans espérance de bonne fortune. 

1. A cause de. 

2, La première édition ajoute : jamais. 



Le Page disgracié. 387 



CHAPITRE XLVI 

QUERELLE DU PAGE POUR AVOIR SOUSTENU l'hON- 
NEUR DU TASSE, QU'UN JEUNE ESCOLIER RA- 
BAISSOIT. 



La plaisante conversation de la Montagne, 
celle de deux ou trois enfans de Présidents, 
garçons généreux, et fort agréables pour l'hu- 
meur, ny l'entretien de ma jeune hostesse, 
que je continuois toujours de voir, ny les 
emplois divers que le Prince me donnoit, ne 
me firent point perdre l'habitude que j'avois 
à lire. C'estoit une occupation où j'employois 
cinq ou six heures le jour pour le moins, 
sans que cela peust atiedir la passion que 
j'avois d'apprendre : mais il m'en arrivoit 
comme à ceux qui se nourrissent de mauvais 
aliments, ils en acquièrent plustost de l'en- 
flure, que de l'embonpoint ; aussi ne lisant 
gueres de bons livres, cela ne servoit qu'à me 
donner une enflure de vanité, qui avoit quel- 
que apparence d'excellence : mais qui n'estoit 
pas grand'chose en eflfet. Par tout où l'on 
parloit de la Cosmographie, de l'Histoire et 
des Poètes tant anciens que modernes, je 
disois avec hardiesse mes sentimens; et sans 
qu'il fust besoin d'avoir des livres, ma mé- 
moire me servoit de Biblioteque portative, if 
s'émeut un soir un certain différend en la 
présence de ma belle et sçavante hostesse, 



388 Le Page disgracié. 

chez qui tous les beaux esprits tenoient comme 
une espèce d'Académie; ce fut à juger lequel 
l'emportoit pour la magnificence, et la beauté 
du stile héroïque, de Virgile, ou du Torquato 
Tasso. Il y eut en la compagnie un grand gar- 
çon, fort bien fait, qui dit avec un souris des- 
daigneux, qu'il n'y avoit nulle comparaison 
à faire de ces deux génies : assurant que 
le Mantoûan surpassoit l'autre infmiement. 
L'audace dont il soustint cette opinion me 
piqua, je me rangeay soudain de l'autre party, 
et bien que je n'ignorasse pas que l'Éneide 
est un parfait modelle du poëme héroïque, 
je mis la Jérusalem beaucoup au dessus de 
Troye, et de Cartage. Pour prouver ce que je 
disois, je debitay sur le champ sept ou huit 
des plus beaux endroits de l'un et de l'autre 
Autheur, et les comparant l'un à l'autre, je 
fis voir que ceux qui donnoient l'avantage à 
Virgile, n'en jugeoient pas trop judicieuse- 
ment, et donnoient possible à la pompeuse ri- 
chesse de sa langue ce qu'ils pourroient accor- 
der, avec raison, à la sublimité de l'esprit du 
Tasse. Ce jeune Philosophe voulait respondre, 
mais ce fut avec tant de marques du desordre 
où je Pavois mis, que les rieurs ne furent pas 
de son costé'. Le despit qu'il conceut alors 

I . Bien qu'il eût incontestablement raison, un esprit su- 
perficiel seul pouvant préférer 

... le clinquant du Tasse à tout l'or de Virgile. 
Malgré ses beautés et son charme, la Jérusalem délivrée est 
déjà une oeuvre de décadence, pauvre d'idées et où triomphe 
le style fleuri des Jésuites. Entre le demi-siècle qui sépare le 
Tasse de l'Arioste, il y a le grand événement religieux qui 
arrêta l'épanouissement de l'art italien, le concile de Trente. 



Le Page disgracié. 389 

d'avoir esté rendu muet devant cette belle 
fille, dont il estoit possible amoureux, le 
piqua si fort contre moy qu'il m'envoya le 
lendemain, dés qu'il fut jour, un billet escrit 
en ces termes : 

Vous m'avez fait paroistre la force de votre élo- 
quence sophistique, en soutenant de mauvaises opi- 
nions contre des veritez apparentes : et cela me donne 
sujet de vous demander la faveur de vous pouvoir 
prouver par les armes, ce que vous avez dementy par 
des paroles : je n'ay pris qu'une espée ordinaire ^ . 

I . C'était envoyer un cartel pour un motif assez futile, 
on en conviendra; mais, à cette époque, on se battait pour 
un oui ou pour un non, pour le plaisir, comme nous avons 
vu qu'on se faisait saigner. Victor Hugo a peint au vif ce 
travers dans le premier acte de Marion Delorme. Les seconds 
épousaient le plus souvent la querelle du gentilhomme qui 
réclamait leurs services, sans même s'enquérir de la cause 
qui leur mettait l'épée à la main, et l'on se battait par trou- 
pes, trois contre trois, même six contre six. On conçoit 
qu'à ce jeu meurtrier, dernier vestige des usages de la 
chevalerie entretenu par les guerres civiles, le meilleur sang 
de la France coulait par tous les pores, et on évalue à une 
vi.ngtaine de mille le nombre des gentilshommes tués en 
duel depuis le commencement du règne de Henri IV jusque 
vers le milieu du dix-septième siècle. C'est vainement que 
le sage Sully écrivait (Mémoires, 1605) : « Ceux qui ont des 
querelles m'excuseront si je leur dis que celles qui sont 
recherchées sont plutôt marques de lâcheté que de har- 
diesse », et que Henri IV rendit, en 1602 et en 1609, des 
ordonnances contre les combats singuliers. Seule la main de 
fer de Richelieu parvint sinon à supprimer, du moins à res- 
treindre dans des proportions sérieuses ce sanglant et funeste 
divertissement; le supplice infligé à Boutteville-Montmo- 
rency, gouverneur de Senlis, vice-amiral de France et bret- 
teur de profession, qui était l'ami de Richelieu, mais qui 
avait désobéi à ses ordres, n'était pas de nature à encourager 
les imitateurs. (V. les Mémoires historiques d'AMELOX de la 

HOUSSAYE, t. III, p. III.) 



390 Le Page disgracié. 

Si-tost que son laquais m'eut apporté ce 
cartel, je m'habillay le plus diligemment 
qu'il me fut possible, et le suivis hors la ville 
vers de certaines ruines antiques, où son 
Maître m'attendoit. 

Cette matière, cher Thirinte, me deffend la 
prolixité ; il n'y a jamais de bien-seance à 
faire vanité de bravoure; je vous diray seule- 
ment que je ne fus blessé qu'à la main, et 
que je passay mon espée jusqu'aux gardes 
dans le bras de mon ennemy. Cependant 
nous en vinsmes aux prises, et nous estans 
portez par terre, cet Escolier qui estoit puis- 
sant et vigoureux fit en sorte qu'il me desarma. 
Il usa toutefois de cet avantage en Gentil- 
homme, comme il estoit, et me rendit géné- 
reusement mon espée, aussi-tost qu'il me 
l'eut ostée, et me fit protestation en m'em- 
brassant qu'il vouloit à jamais estre mon 
amy, et que je connoistrois la bonté de son 
courage, la discrétion qu'il tesmoigneroit, en 
ne disant jamais qu'il eust eu quelque avan- 
tage dans ce combat. Ainsi nous nous en 
revinsmes à la ville, pour nous faire panser 
chez le premier Chirurgien : et nous rencon- 
trasmes en chemin sept ou huit gendarmes de 
la compagnie du Prince, qui venoient pour 
nous empescher de nous battre, et qui s'ima- 
ginèrent, me voyant le visage et la chemise 
sanglants, que je fusse fort blessé : mais c'es- 
toit du sang de ce généreux Escolier, qui lors 
que nous estions venus aux prises, m'en 
avoit ainsi tout couvert. Le Prince sceut cette 
avanture, et me fit appeler pour m'en tancer, 



Le Page disgracié. 391 

encore qu'il ne m'en sceust pas mauvais gré ; 
mais il ne vouloit pas qu'ayant embrassé 
avec un assez grand succez la profession d'é- 
crire, je me mélasse de faire le mestier de 
dùeliste. 



CHAPITRE XLVII 

RETOUR DU PAGE A LA COUR. 



Le Monarque le plus glorieux qui ait ja- 
mais porté Couronne, venoit en ce temps-là 
de rendre une justice signalée à quelques-uns 
de ses subjets, et d'abolir en une frontière de 
son Royaume une injuste prescription pour 
des biens sacrez, et qui ne dévoient jamais 
passer en des mains prophanes'. Il passoit en 
la ville où le Prince mon Maistre commandoit 
sous son authorité, etnousfusmes cinq ou six 
lieuës au devant de luy^ Parmi les acclama- 
tions générales dont on honoroit les hautes 

1 . L'Histoire de France sous Louis XIII , de Bazin, nou3 
fournit le commentaire de cette phrase passablement obscure 
(édit. citée, t. I, p. 374;). A ce moment, Louis XIII avait 
entrepris de sévir contre (es réformés du Béarn, qui depuis 
longtemps refusaient d'obéir à ses ordres. Entré à Pau, 
« plutôt en vainqueur qu'en souverain, il mit le clergé 
catholique en possession de ses biens et de la principale 
église, rétablit les évêques et abbés dans la place qu'ils 
occupaient au conseil » , et enfm, allant plus loin, il déclara 
réunies à la couronne de France la province de Basse- 
Navarre et la souveraineté du Béarn. 

2. A Langon. 



392 Le Page disgracié. 

vertus d'un si grand Prince, il me prit une 
envie d'escrire quelque chose à sa gloire. Je 
croy que la grandeur de mon sujet ouvrit 
extraordinairement ma veine, et me fit surpas- 
ser moy-mesme. Mon Maistre vid les vers que 
j'avois composés sur cette éclatante matière, 
et les trouva si beaux \ qu'il se voulut char- 
ger de les présenter luy-mesme. Toute la Cour 
estant dans une place de conséquence, que ce 
Monarque glorieux alloit visiter ^, je fus com- 
mandé par le Prince que je servois, de l'ac- 
compagner le soir comme il alloit au petit 
coucher, afin qu'ayant présenté mes vers, il 
en peust présenter TAutheur, s'il s'en offroit 
occasion. Il n'y avoit pas plus d'une demie 
heure que j'attendois dans la chambre Royale 
mon Maître, qui estoit entré dans le cabinet, 
lors qu'un jeune Seigneur aussi accomply 
qu'il y en eust en France =5, vint demander 
tout haut le petit Secrétaire d'un tel Prince*. 
Les gentils-hommes de nostre maison l'enten- 

1 . Il est fâcheux qu'on ne les retrouve pas dans les poé- 
sies de notre auteur. 

2. La place de Blaye. 

3 . Ce jeune seigneur si accompli, qu'à la page suivante 
Tristan désignera sous le nom d'Hermire, était, nous apprend 
la Clef, Hercule de Crevant, marquis de Humières, le fils de 
ce Louis de Crevant qui avait fait tant d'efforts pour obtenir 
de Henri IV la gràc^ de Louis et de Pierre L'Hermite. Il 
avait été de i6oi à i6io au nombre des enfants d'honneur 
du Dauphin, au même temps où Tristan était attaché au duc 
de Verneuil, et ils s'étaient tous deux liés d'amitié. En 1620, 
le jeune marquis était un des quatre premiers gentilshommes 
de la chambre du roi Louis XIII. Il fut tué deux ans après 
au siège de Royan, que le roi reconquit en six jours (avril 
1622^ sur les rebelles. 

4. De tel prince, d'un prince désigné. 



Le Page disgracié. 393 

dirent, et me présentèrent, et cet illustre Ca- 
valier me vint embrasser, et me fit des com- 
plimens sur mon esprit qu'il faisoit mine 
d'estimer beaucoup. A son abord je m'étois 
tourné le dos contre les flambeaux qui estoient 
posez sur la table, afin que l'ombre que j'au- 
rois sur le visage empeschast que je ne fusse 
reconnu de ce Seigneur, avec qui j'avois 
passé les premières années de ma jeunesse, et 
qui avoit esté de mes plus particuliers amis; 
mais comme il m'eut pris par la main, je ne pus 
faire si bien qu'il ne me regardast en face et 
qu'il ne me reconnust facilement. Je ne peus 
soustenir ses regards sans baisser la veuë, et 
rougir, et ce jeune Seigneur s'appercevant de 
cette honneste honte, me tira en un lieu à l'es- 
cart, me nommant par mon nom, me pria de 
m'asseurer en son amitié, qui ne me man- 
queroit pas en cette occasion, ny en toute 
autre. Là-dessus il rentra dans le cabinet, 
pour m'y servir comme il fit avec grande 
grâce. On ouvrit le cabinet bien-tost après, 
et j'y fus mené par Hermire, c'est ainsi que 
l'on appeloit ce jeune Seigneur, qui me fai- 
soit l'honneur de m'aymer. que cette aven- 
ture me fut glorieuse ! je receus alors des fa- 
veurs que je n'aurois jamais pu espérer, j'eus 
l'honneur de me jetter aux pieds d'un des 
plus grands Princes de la terre, et d'en estre 
fort bien receu. Ce jeune et glorieux Héros 
que le Ciel destinoit à de si grandes choses, 
et qui devoit opérer tant de miracles, daigna 
bien me commander de luy reciter les choses 
qui m'étoient arrivées depuis qu'on mecroyoit 



394 Le Page disgracié. 

perdu. Il s'assid pour me donner audience, 
sur une très-belle ' table, qui estoit posée 
contre une fenestre de son cabinet ; et bien 
qu'une honneste honte m'empeschast de luy 
conter les plus particulières de mes disgrâces, 
il témoigna toutefois prendre plaisir à m'en- 
tendre : me fit l'honneur de me prendre par 
le bras, et de me mener vers un Seigneur qu'il 
honoroit de sa bien-veillance, et qui s'entre- 
tenoit alors avec le Prince que j'avois suivy-. 
Ces deux Grands se trouvèrent tout surpris à 
cet abord ; l'un qui me connoissoit fort bien, 
mais qui croyoit que j'étois mort, n'ayant 
point ouy parler de moy depuis trois ou 
quatre ans; et l'autre, de voir que j'avois 
ainsi l'honneur d'estre connu d'un Soleil, 
auprès duquel toute sa splendeur estoit éclip- 
sée. Il fut dit alors toutes les postiqueries de 
ma jeunesse : on y parla de mes escholes 
buissonnieres, de mes fuites chez les Comé- 
diens, lors que je craignois d'être fouetté, et 
parmy cela de l'espérance que j'avois donnée 
de réussir un jour aux belles lettres. Le 
jeune Monarque rasseura mon esprit craintif, 
avec des paroles dignes de sa rare bonté ; me 
promit de me remettre auprès de mon pre- 
mier Maître, ou de me recevoir à son service, 
et donna sur l'heure un commandement pour 
me faire recevoir un effet de sa libéralité. Mon 
dernier Maistre vid toutes ces choses, et lors 
que l'heure fut venue de se retirer, iP se con- 

1 . Première édition : sur une honneste table. 

2. Problablement le duc de Luy nés. 

3. Ce pronom ne se trouve pas dans la première édition. 



Le Page disgracié. 39^ 

duisit jusqu'à son appartement, le bras appuyé 
sur mon espaule, qui plioit par fois sous le 
faix. Il se plaignit un peu de ce que je luy 
avois celé ma naissance, et se satisfit par 
après, des excuses que luy donna mon hon- 
neste honte. Le lendemain ce digne Maistre 
me fit donner un cheval de son escurie, et 
quelque argent pour suivre le Prince, qui 
s'en alloit vers la ville capitale de son 
Royaume. 



CHAPITRE XLVIII 

COMME UN GRAND TRAVERSA LA FORTUNE 
DU PAGE. 



Ce fut ainsi qu'après tant de courses va- 
gabondes, je revins au lieu oij j'avois esté 
nourry; mes parens furent ravis de me voir, 
et d'apprendre qu'avec quelque réputation, je 
m'estois remis à la Cour. Un grand Prélat qui 
estoit mon oncle, et qui ne manquoit pas de 
faveur, entreprit de parler pour moi, et d'es- 
sayer de me procurer quelque honneste esta- 
blissement : d'autre costé j'eus pour support, 
et pour intercesseur l'illustre Hermire, dont 
je ne sçaurois assez louer les vertus. Ce noble 
courage avoit pris à tasche de me servir, 
par une pure générosité : car je ne l'avois ja- 
mais servy, si ce n'avoit esté possible de se- 
cond en quelques petits combats, que nous 



396 Le Page disgracié. 

avions faits autrefois à coups de poing, et 
cependant il se donnoit des soins pour moy, 
qu'il n'eust deû prendre que pour une per- 
sonne qui lui auroit esté bien chère; je croy 
que ce furent mes seuls mal-heurs qui piquè- 
rent ce cœur généreux à me rendre tant de 
bons offices. Mais voyés combien peuvent sur 
nos courses ' celle* des Astres, et le peu 
qu'avancent les Grands d'icy bas en leurs 
desseins, s'il n'est ordonné de là haut : Her- 
mire et mon Parent firent mille pas, et dirent 
mille choses en ma considération, qui me 
furent presque inutiles; ce furent des coups 
bien portez, qui ne firent rien que blanchir' 
contre mon mal-heur. Le dernier Maistre que 
j'avois servy, n'estoit pas en bonne intelli- 
gence avec un des principaux Ministres de 
l'Estat*, et celuy-cy eut opinion que s'il me 
laissoit approcher du Prince, je pourrois ser- 
vir d'espion à l'autre, estant comme sa créa- 
ture. Ce fut la raison qui le fit opposer à mon 
avancement, estant d'ailleurs d'un naturel 
assez facile. Hermire après mille peines qu'il 
prit pour moy fut informé de cet acroc, qui 
m'empeschoit de m'avancer : et m'en avertit 
avec une tendresse de frère. Nonobstant ce 
fascheux obstacle, le Prince ne laissa pas en 
ma faveur de donner cours à sa bonté natu-, 

1 . Nos destinées, le cours de notre vie. 

2. Première édition : celles. 

3. Ne pas réussir, échouer. 

4. Le connétable de Luynes, nous l'avons dit, qui devait 
bientôt mourir, le 14 décembre, au siège de Monheurt, de 
la terrible épidémie que Tristan va nous décrire un peu plus 
loin d'une façon si dramatique. 



Le Page disgracié. 397 

relie ', et de me faire quelques gratifications, 
n'ayant pas trouvé lieu de me remettre avec 
mon premier Maistre. 



CHAPITRE XLIX 

LE PAGE SUIT UN GRAND MONARQUE A LA GUERRE, 
ET VOIT MOURIR UN SEIGNEUR DE SES ALLIÉS. 



Le jeune Alcide à qui j'avois voué ma vie, 
entreprit quelque temps après d'aller couper 
les testes d'un Hydre ^, qui s'eslevoit contre sa 
puissance, et marcha contre ce Monstre fu- 
rieux, avec une orgueilleuse armées J'eus 
l'honneur de le suivre en ce beau voyage, et 
d'être tesmoin en cent lieux de sa vigilance 
et de sa valeur. Je ne croy pas qu'il y ait 
jamais eu de Roy si connoissant au métier de 
la guerre que celuy-cy : sa prévoyance et les 
expediens qu'il trouvoit pour affoiblir, ou 
pour forcer ses sujets mutins, estoient si 
grands, que les plus sages Capitaines ne pou- 
voient point assez l'admirer. Il n'y avoit 

1. Première édition : sa naturelle bonté. 

2. Hydre a été à la fois masculin et féminin. La Fontaine 
fait ce mot tour à tour des deux genres. D'après sonétymo- 
logie grecque, il doit être féminin. 

j. Le rétablissement de la religion catholique en Béarn 
avait excité l'indignation du parti huguenot, et bientôt 
l'assemblée de la Rochelle décréta une prise d'armes géné- 
rale. Louis XIII réunit son armée pour marcher contre cette 
ville et quitta Fontainebleau le 28 avril 162 1. 



398 Le Page disgracié. 

point' de place en toute l'Europe, dont il 
ignorast l'assiette et les fortifications : Il n'y 
avoit point de soldats en ses vieilles bandes, 
qu'il ne pût nommer par son nom; il n'y 
avoit point de pièces en son artillerie, dont il 
ne sceut et la grosseur et la portée. Tous les 
ordres qu'il donnoit en son camp estoient 
bons merveilleusement, et tant de bon-heur 
accompagnoit ses justes desseins, que son 
nom fit ouvrir beaucoup de villes, qui pou- 
voient tenir contre de plus grandes armées ^ 
Il y en eut une qui l'arresta quelques jours., 
et qui fut justement punie d'une telle témé- 
rité : il s'y perdit beaucoup de braves gens, 
et j'y perdis un jeune Marquis, de qui j'étois 
allié, qui fut tué mal-heureusement dans une 
tranchée, s'estant eslevé sur une barrique 

1 . Ce mot ne se trouve pas dans la première édition. 

2. Les découvertes faites en ces dernières années dans les 
diverses archives ont eu pour résultat de réhabiliter, sinon 
comme homme, du moins comme roi, le fils de Henri IV, 
dans lequel il est désormais impossible de continuer à voir 
le monarque fainéant que nous a dépeint, par exemple, 
Victor Hugo dans Marion Ddorme. Tallemant, qui ne 
l'épargne pas, convient qu' « il estoit-bien à cheval, eust 
enduré la fatigue en un besoing, et mettoit bien une armée 
en bataille » [t. II, p. 236). Bazin dit, de son côté : « Il 
paraît que le mouvement de la guerre, le bruit du canon, 
l'aspect des troupes en marche et les discours des chefs qui 
apportaient leurs avis en demandant des ordres, avaient dé- 
veloppé subitement dans le cœur du jeune roi cette ardeur, 
martiale dont sa naissance lui avait donné le germe. Les 
relations du temps racontent qu'il se plaisait à passer en 
revue ses soldats, à tenir son conseil de guerre, à étudier le 
terrain sur les cartes, à visiter ses retranchements, et à s'ap- 
procher des remparts en défense » (t. I, p. 367). Les éloges 
que lui décerne Tristan ne sont donc que l'expression de la 
vérité. 



Le Page disgracie. 399 

pour voir les défenses du rempart. Celuy-cy 
nous avoit laissé son image en un jeune Sei- 
gneur bien fait, et qui donnoit de grandes 
espérances de son courage : mais comme il y 
a de certaines fatalitez dans les maisons, ce 
jeune aiglon ne fut pas plus heureux que son 
père; et se vid atterré d'un coup d'artillerie, 
la première fois qu'il déploya ses tendres 
aisles dans le champ de Mars. Il avoit desja 
fait preuve de la générosité de son courage, 
qui ne craignoit rien, dans une rencontre 
extraordinaire. Comme il alloit un jour à la 
campagne avec son Gouverneur, il apperceut 
qu'on voloit un coche sur le chemin, et bien 
que la partie des voleurs fust de douze ou 
quinze, il ne balança point pour aller à eux, 
et leur ayant tiré ses deux pistolets, mit en- 
core l'espée à la main pour se mesler dans 
cette troupe. Son Gouverneur effrayé du dan- 
ger où se trouvoit son jeune Maistre, conjura 
les voleurs de ne vouloir point tuer un jeune 
enfant, et parmy ces sortes de gens il s'en 
trouva qui furent touchez de cette héroïque 
vertu, lesquels empescherent leurs compa- 
gnons de se venger des blessures qu'ils avoient 
receuës^ 



I . Cette ville qui arrêta quelques jours Louis XIII était 
Saint-Jean d'Angely, défendu par le duc de Soubise, qui fit 
une sérieuse résistance. Le jeune seigneur dont Tristan 
déplore la perte était le marquis d'Ecry, son cousin par 
alliance. Le fils de celui-ci, ce jeune enfant si courageux, 
fut tué à dix-sept ans à la reprise de Roye, en Picardie. 
(V. sur le père et le fils la Clef, n°* 28 et 29.) 



400 Le Page disgracié. 



CHAPITRE L 

AVANTURE DU PAGE DANS UNE SURPRISE 
DE MAISON. 



Celte ville qui avoit réputation d'astre forte, 
ne fut pas si tost rendue, que beaucoup d'au- 
tres à son exemple embrassèrent l'obeïssance, 
de crainte de se voir démanteler, comme 
celle-cy, et de perdre tous leurs privilèges. 
L'armée fit bien quarante lieues sans rencon- 
trer de résistance : toutes les villes de ce party 
ouvroient leurs portes à la première somma- 
tion : et mesme sans estre sommées. Enfin, 
nous arrivasmes devant une qui fit la sourde 
oreille aux Hérauts, et l'on n'en fit pas les 
approches sans grande effusion de sang de 
part et d'autre '. Les sorties y furent assez 
fréquentes, et nous eusmes beaucoup de peine 
à forcer des barricades, que- les ennemis 
avoient faites dans des vignes, d'où ils deffen- 
doient les avenues. Il me souvient qu'un 
certain Seigneur que j'avois connu de long- 
temps, m'invita de le mener vers ces vignes, 
pour voir quelque occasion, et que cette curio- 
sité luy fut extrêmement funeste : car ainsi 
qu'il descendoit de cheval, une mal-heureuse 

I . Cette ville était Clérac, patrie du poète Théophile de 
Viaud, qui venait d'abjurer le calvinisme, et faisait partie de 
l'armée royale. 



Le Page disgracié. 401 

baie qui passa sur la teste de beaucoup de 
gens, qui estoient devant nous, luy donna 
dans le haut du front, et l'estendit tout roide 
mort. Je pensay l'assister en cet accident, et 
luy faire souvenir de son ame, mais il me fut 
impossible d'exécuter ce bon dessein. Je ne 
sçay combien de soldats qui l'avoient veu 
tomber auprès d'eux, se jetterent en foule sur 
lui pour fouiller ses poches, et le despouil- 
1er; ce qui fut fait en si peu de temps, que 
les chefs qui accoururent en cet endroit, n'y 
purent mettre d'ordre. Ce pauvre gentil- 
homme avoit une perruque, qui se perdit dans 
cette foule, de sorte qu'il demeura nud, et la 
teste toute rase, qui estoit un objet trés- 
espouventable à voir. 

J'avois un cadet ' dans le Régiment des 
Gardes du Prince, à qui l'on avoit donné un 
mousquet pour luy faire faire son apprentis- 
sage en ce métier honorable. Je le trouvay 
dans nostre camp, et depuis nostre entreveuë, 
il ne m'abandonna gueres, sinon lors qu'il 
estoit obligé d'entrer en garde, ou de faire 
faction. G'estoit un assez gentil garçon, qui 
ne donnoit pas peu d'espérance de sa réussite 
dans les armes, mais ce jeune nourrisson de 
Mars n'avoit aussi gueres receu de faveur des 
Muses. A peine estoit-il sensible aux belles 



I . Séverin L'Hermite, que son oncle Charles Miron avait 
fait entrer aux gardes (V. la Clef, n» 30V Ce jeune frère de 
Tristan (comme nous l'avons dit dans notre Introduction) 
périt peu de temps après au siège de Royan (12 mai 1622), 
enseveli, avec le marquis d'Humières et beaucoup d'autres, 
dans une mine que firent jouer les assiégeants. 

Le Page disgracié. 26 



402 Le Page disgracié. 

choses qui se rencontrent dans la poësie et 
dans l'éloquence, et quand je luy parlois de 
mes avantures, il ne sçavoit comment croire 
que ce ne fust point une fable, que la ren- 
contre de ce Philosophe qui pouvoit augmen- 
ter, ou produire l'or, et qui mettoit ce secret 
au dessous de beaucoup d'autres, plus excel- 
lens. Mais lors qu'il m'en avoit fait jurer, il 
me secondoit à plaindre ma perte. Mon cadet 
avoit pris un matin congé de moy, pour aller 
en garde, et je l'attendois le soir à souper en 
ma hutte, lors que je le vis entrer tout esmeu, 
accompagné de quatre de ses camarades. Il 
me dit qu'ils avoient receu un bon avis d'un 
homme du pais; c'estoit qu'il y avoit une mai- 
son à demy lieuë d'un habitant de la ville 
rebelle, que quelques paisans gardoient, et 
qu'il étoit question d'aller la forcer. L'espé- 
rance d'y faire fortune avoit inspiré cette pe- 
tite brigade à vouloir tanter ce hazard, et le 
désir d'empescher mon frère d'entreprendre 
rien à l'estourdy m'obligea d'être de cette 
partie. 

Nous fusmes attaquer cette maison, etcom- 
mençasmes cette exécution en faisant brusler 
quelques paux secs', qui faisoient une palis- 
sade devant la porte. Il y eut quelques mous- 
quetades tirées par les fenestres au commence- 
ment de cette allarme, mais elles ne blessèrent 
personne, pource que quatre des nôtres estoient 
afustez pour tirer en ces endroits, dés qu'ils y 
voyoient paroistre quelque chose. Enfin, l'ef- 

I. Pieux ou piquets. C'est l'ancien pluriel de pal. 



Le Page disgracié. 403 

froy saisit ceux qui estoient dedans, qui n'es- 
toient pas des personnes de grand mérite ; c'es- 
toit un jardinier seulement et quatre païsans 
du voisinage. Ils demandèrent à capituler, et 
je me presantay comme celuy qui comman- 
doit à cette partie. La porte de la maison fut 
ouverte, et je me rendis incontinent dessous, 
pour les asseurer de la vie; mais je faillis à 
payer bien cher . cette confiance, que je pre- 
nois en des gens sans honneur et sans connois- 
sance : car comme je parlois à un de ceux-cy, 
sans redouter aucune insulte, un de ces ma- 
rauds qui s'estoit rangé contre la muraille, 
me vint brusquement descharger un coup de 
pelle de jardinier, qui estoit capable d'assom- 
mer un homme beaucoup plus robuste que 
moy. J'avois la teste à demy passée sous la 
porte, et ce coquin qui ne me vouloit pas man- 
quer, essaya d'en atteindre tout ce qui parois- 
soit, et cela me sauva la vie : pource que la 
pelle rencontra tant soit peu le verroûil qui la 
fit gauchir ' sur mon espaule. Je ne laissay 
pas de tomber par terre du coup, et là dessus 
mon frère qui estoit prés de moy, se jetta 
promptement dans la porte l'espée à la main, 
et tous ses camarades le suivirent. Il y eut 
deux de ces païsans qui payèrent avec le jar- 
dinier la folle enchère - de leur brutal de com- 
pagnon, qui s'estoit sauvé, après avoir fait ce 
coup, par une brèche du jardin. Je ne peus 
empescher ce desordre, encore que je criasse 

1. Dévier. 

2. Payer la folle enchère, c'est être victime de sa propre 
imprudence, ou, comme ici, de celle d'un autre. 



404 Le Page disgracié. 

de toute ma force, qu'ils ne les achevassent 
pas. Il y en eut deux qui en moururent, envi- 
ron un quart-d'heure après, et l'autre, qui 
estoit le jardinier, eut seulement un coup sur 
la teste. Ainsi nous nous rendismes maistres de 
cette maison, et faisans de grands feux par 
tout, nous y cherchasmes à butiner. 

Après avoir allumé quelques lampes, nous 
en visitasmes toutes les chaipbres : et nous 
n'y rencontrasmes que de vieux meubles, que 
les quatre soldats que mon frère avoit ame- 
nez, partagèrent entr'eux. Après, nous des- 
cendismes dans la cave, et nous n'y trouvasmes 
que de vieilles futailles, parmy lesquelles il y 
avoit un tonneau de vin de Gaillac', dont 
nous beusmes tous de bon cœur; le trouvant 
fort bon, encore qu'on en eut tiré jusqu'à la 
barre ^. Après ce repas, où il n'y avoit que du 
beurre, du fromage et des gousses d'ail pour 
toute viande, mais où la sausse ne manquoit 
pas, puisque nous avions tous grand appétit, 
je m'allay coucher sur un vieux loudier % pour 

1. Dans l'Albigeois. C'était un vin estimé, comme le 
prouve cette stance d'une pièce de vers- du dix-septième 
siècle : L'adieu du plaideur à son argent (reproduite par 
Ed. Fournier dans ses Variétés historiques et littéraires, 
t. II, p. 204) ; 

Enfin, pour tant de grandes sommes, 
En ce maudit temps où nous sommes, 
Tu n'auras que du parchemin 
Avec un peu de cire jaune. 
Il vaudroit mieux les mettre en vin 
De Gaillac, de Grave ou de Beaune. 

2. Le vin perd beaucoup de sa bonté, quand il est au- 
dessous de la barre du tonneau. 

3. V. sur ce mot la note de la p. 245. 



Le Page disgracie. 405 

prendre un peu de repos en attendant que le 
jour fust venu. Mon frère n'en voulut pas 
faire de mesme, disant qu'il falloit estre sur 
ses gardes toute la nuict, de peur que les paï- 
sans qui s'en estoient fuis, ne revinssent en 
plus grand nombre pour nous esgorger : mais 
c'estoit pour avoir prétexte d'aller fureter par 
tout le logis, comme vous allez entendre '. 

I. Cette rapide esquisse de la vie du soldat d'alors rap- 
pelle par quelques-uns de ses traits le navrant chef-d'œuvre 
de Callot, Les misères de la guerre. Les armées de cette 
époque, recrutées parmi la lie des populations, mal ou point 
payées, affranchies à peu près de toute discipline, se trans- 
formaient trop souvent en de véritables bandes sans feu ni 
lieu, sans foi ni loi, qui ne vivaient que de rapines et de 
brigandages. Qu'il s'agît d'une guerre civile ou d'une guerre 
étrangère, le pays où s'abattaient des troupes était par le 
fait même aussitôt partagé en deux moitiés, dont l'une pil- 
lait et massacrait l'autre. Les paysans étaient les victimes 
prédestinées des appétits et des fureurs de la soldatesque ; 
mais gare aux représailles ! Poussés à bout et l'occasion s'en 
offrant, ils s'ingéniaient à infliger à leurs bourreaux la peine 
du talion. Dans tous les pays de l'Europe, la guerre entraî- 
nait à sa suite les mêmes maux et les mêmes crimes. Les 
Commentaires du féroce Montluc, qui se rend ce témoignage 
enthousiaste que « jamais heutenant de roi n'a tant fait périr 
de huguenots par le couteau et par la corde » , n'édifient que 
trop sur les atrocités de la guerre en France; et si l'on 
veut savoir ce qui se passait ailleurs, en Allemagne, par 
exemple, pendant la guerre de Trente ans, qui venait de 
commencer au moment même où Tristan place son récit, on 
peut consulter deux documents de premier ordre ; les Visions 
{Gesichte) de fhilander von Sitîewald, de Moscherosch, et 
L'aventurier Simplicius Simplicissimus, de Grimmelshausen, 
les deux romanciers allemands les plus remarquables du 
dix-septième siècle. Dans ce dernier roman, très réaliste, un 
ancien soldat, gibier de sac et de corde, Springinsfeld, racon- 
tant les tours- qu'il a joués aux paysans, répond à la mère 
de Simplicius, qui lui reproche sa scélératesse : « Taisez- 
vous, bonne maman ; les soldats sont créés pour tourmenter 



4o6 Le Page disgracié. 

CHAPITRE LI 

QUEL FUT LE BUTIN DE LA MAISON SURPRISE. 



Je n'avois pas esté demie heure à sommeil- 
ler; car la douleur du coup que j'avois receu 
sur l'espaule, ne me permettoit pas de pou- 
voir dormir profondement : lors que je me 
sentis pressé la main par quelque personne ; 
je m'escriay avec effroy, demandant qui c'es- 
toit, et je connus que c'estoit mon frère, lequel 
me dit tout bas à l'oreille que je me levasse, 
et que nous estions trop riches. Je descendis 
avec luy dans une cave, et ce fut le plus dou- 
cement qu'il nous fut possible, de peur de 

les paysans, et celui qui ne le fait pas n'accomplit pas sa 
destinée. Vous ne connaissez pas le vieux proverbe des hono- 
rables soldats : Sitôt qu'un soldat est né, trois paysans lui 
sont choisis et destinés par le sort : le_ premier pour le 
nourrir, le second pour lui procurer une jolie femme, et le 
troisième pour aller en enfer à sa place. » « Aille au diable, 
s'écrie de son côté un soldat dans Moscherosch, quiconque ne 
tue pas impitoyablement le paysan, ne lui prend pas son 
argent et tout ce qu'il possède!... Quiconque cherche dans 
la guerre autre chose que son profit personnel ! Quiconque 
ne veut pas ivrogner, faire l'amour avec filles et gar- 
çons, etc. » Aussi ceux qui avaient le malheur de vivre à 
cette époque étaient-ils en droit de conclure, avec le naïf 
Simplicius, qu' « il devait évidemment y avoir en ce 
monde, non pas une seule race descendant d'Adam, mais 
deux espèces d'hommes, les sauvages et les hommes appri- 
voisés, tout comme chez les animaux, puisqu'ils se poursui- 
vaient les uns les autres avec tant de cruauté » . 



Le Page disgracié. 407 

resveiller ses compagnons. Il m'y fit sentir en 
la muraille une certaine concavité, que l'on 
avoit couverte de piastre, et que nous ou- 
vrismes avec la pelle du jardinier. Nous y 
descouvrismes cinq ou six grands pots de 
grais, d'une assez bonne hauteur, et mon 
frère en battant des mains de joye, m'asseu- 
roit desja que tout cela estoit plein d'or et 
d'argent, lors que m'adressant au premier, et 
portant ma main bien avant dedans, je n'y 
rencontray que de la ' vieille graisse. Mon 
frère en visita un autre en mesme temps, oii 
il n'y avoit que des fromages; tous les autres 
estoient à demy remplis, ou de lentilles, de 
pois, ou de grains pour des pigeons. Telle- 
ment que nous nous trouvasmesbien descheus 
de nos espérances : Cependant mon frère ne 
perdit point courage pour cela, et comme il 
estoit d'une humeur deffiante, il voulut voir 
le fonds des pots, et fut tellement heureux en 
cette recherche, qu'au fond du pot de graisse 
qu'il me faisoit horreur de toucher, le galant 
trouva une pièce de pain bis, dans laquelle il 
y avoit cinquante-trois pièces d'or lardées : 
ausquelles je ne luy demanday nulle part, la 
rencontre n'estant pas d'une conséquence à 
me donner aucun désir. Le jour et les autres 
soldats parurent au poinct de cette avanture, 
mais ils ne s'apperceurent point de la bonne 
rencontre de mon cadet, qui avoit desja serré 
ces - pièces, achevant d'essuyer ses mains 
grasses. Ils n'eurent de part qu'aux fromages, 

1 . Cet article ne se trouve pas dans la première édition. 

2. Première édition : ses. 



4o8 Le Page disgracié. 

et s'en retournèrent à leurs huttes chargez 
comme des mulets, tant des licts, et des cou- 
vertures de la maison, que des ustansiles 
de cuisine. J'admiray la vie de ces jeunes 
garçons, dont il y en avoit quelques-uns d'as- 
sez bonne famille, et qui se pouvoient bien 
passer des fatigues, et des incommoditez, 
ausquelles ils s'obligeoient volontairement. 
Mais l'honneur est une Maîtresse dont la pos- 
session ne s'aquiert pas sans beaucoup de 
périls, et de peines; et l'on trouve tant de 
charmes en sa beauté, que les travaux qu'on 
souffre pour l'acquérir, ne passent que pour 
des délices. 



CHAPITRE LU 

EFFETS DE LA GUERRE ET MORT d'uN ILLUSTRE 
SEIGNEUR DES AMIS DU PAGE. 



Je vis beaucoup de choses durant ce siège, 
qui ne sembleroient pas croyables : les enne- 
mis y venoient au combat avec autant de har- 
diesse, que s'ils eussent esté en aussi grand 
nombre que nous. Leurs femmes leur venoient 
donner à boire en de certaines barricades 
qu'ils defendoient avec aussi peu de crainte 
du péril, que si Ton n'eusttiré sur eux qu'avec 
des serbacanes ' chargées de sucre : et c'estoit 

I. Une sarbacane (Tristan dit : serbacane) est un long 
tuyau creux au moyen duquel on peut lancer des pois, des 



Le Page disgracié. 409 

le pur effet d'un faux zèle, qui les faisolt ainsi 
devenir plus qu'Amasones. Elles enlevèrent 
un jour un des plus vaillans Seigneurs de 
l'armée, avec des fourchesfieres ^ dessus le 
haut d'un bastion, après qu'il eut esté tué de 
cent coups ^. Il y en eut aussi souvent de 
punies de cette furieuse témérité : je sçay bien 
qu'une volée de canon en emporta un jour 
dix-huict tout à la fois, comme elles nous 
chantoient injures en lavant des linges sous 
un pont, et qu'il y en eust beaucoup d'autres 
qui montrèrent leur nez sur les remparts, à 
qui l'on apprit à se cacher. Ce fut en ce mal- 
heureux siège que mourut un de mes meil- 
leurs amis, qui estoit un Seigneur des plus 
accomplis de France, et dont le mérite estoit le 
plus généralement honoré. Il receut une mous- 
quetade dans un bras, qui luy rompit l'os, et 
luy pénétra dans le corps, bannissant ainsi de 
la terre la fleur de nos guerriers, l'amour des 
Dames, et l'agréable support de tous les hon- 

boules de terre ou même des balles, en les poussant forte- 
ment avec l'haleine. « La forme correcte, dit Littré, est 
sarbatanc (de l'arabe zabatdna), qui se trouve dans Balzac 
{Œuvres, éd. de 185^, t. II, p. 2$i). Le changement de 
sarbatane à sarbacane est dû sans doute à l'intluence de 
canne, qu'on croyait y retrouver. » 

1 . Fourche-fiere fde furca ferrea ou furca fera), fourche 
à deux dents aiguës et solides, qui sert à élever les gerbes 
pour le chargement des récoltes. 

2. C'est bien à tort, fait observer M. Bernardin, que la 
Clef, n» 31, nomme ici le marquis de Boisse Pardaillan. Il 
était en effet devant Clérac parmi les troupes du roi, auquel 
il avait fait sa soumission ; mais il mourut à Gensac, assas- 
siné par son gendre Théobon et par Savignac d'Esnesses, 
qu'il avait élevé. 



410 Le Page disgracié. 

nestes gens. Je n'estois gueres qu'à trente ou 
quarante pas de luy, lors que ce desastre 
arriva, et j'eus l'honneur de l'accompagner 
en son quartier, comme on l'y transportoit 
sur un brancart : il me donna deux fois sa 
main, comme je pleurois sa blessure, et me 
dit des paroles d'affection dont je ne sçaurois 
me ressouvenir que je ne renouvelle mes 
larmes ^ 

I. Ici encore la Clef, n*» 32, a d'autant plus tort de nom- 
mer le marquis d'Humières, qui ne sera tué qu'en 1622, au 
siège de Royan, qu'elle l'a dit plus haut, n«> 24. Cet autre 
smi de Tristan tombé victime de sa témérité était, comme 
le rectifie M. Bernardin, le baron de Termes, César de Bel- 
I-J'garde, frère du grand écuyer de France. Il était allé au 
combat en pourpoint et attaquait un retranchement élevé 
Jans un chemin entre les vignes, quand iî reçut la « m.ous- 
quetade » qui l'emporta. Les regrets de Tristan sont sin- 
cères, et nous le voyons, plusieurs années après, déplorer 
encore, en vers, la mort de son ami (La Lyre, p. 118). 
C'est la veuve de celui-ci, Catherine Chabot de Mirebeau, 
que Racan prit pour dame de ses pensées, et qu'il a célébrée 
£ûus le nom d'Arthénice. On trouve dans ses œuvres (Bi- 
blioth. Elzévir., t. I, p. 200) une Consolation à Mgr de 
Hellegarde sur la mort de M. de Termes, son frère, qui 
rjnferme cette superbe strophe souvent citée, dont Malherbe 
s: montra jaloux : 

Il voit ce que i'Olimpe a de plus merveilleux, 
Il y voit à ses pieds ces flambeaux orgueilleux 
Qui tournent à leur gré sa fortune et sa roue. 
Et voit comme fourmis marcher nos légions. 
Dans ce petit amas de poussière et de boue 
Dont notre vanité fait tant de régions. 

Malherbe lui-même adressa au duc de Bellegarde, dans 
cette même circonstance, une lettre intéressante (édit. des 
Grands Écrivains, t. IV, p. 288). 

Tallemant des Réaux a consacré à M. de Termes une de 
ses historiettes où, comme à son ordinaire, la somme du 
llâme l'emporte sur celle de l'éloge (t. I, p. 73) : « M. de 
Termes, dit-il, sçavoit bien mieux la guerre que son frère, 



Le Page disgracié. 411 



CHAPITRE LUI 

MALADIE DU PAGE. 



Lors que cette ville rebelle eut esté prise ', 
nostre camp s'alla poser devant une autre, 
beaucoup plus forte -, et où nous perdismes 

et estoit capable de commander... C'estoit un fort bel 
homme de cheval, mais le plus puant homme du monde. 
Les dames attendoient quelquefois, pour le voir passer à 
cheval... Il estoit de fort amoureuse manière. » Le marquis 
de Termes joue, dans le Cyrus de Mlle de Scudéry, 7^ partie, 
un assez grand rôle sous le nom d'Agenor. 

I. Clérac, qui se qualifiait de « ville sans roi, défendue 
par des soldats sans peur », dut se rendre à discrétion, au 
bout de douze jours de siège. Louis XIII fit pendre trois des 
principaux défenseurs de la place, et livra celle-ci au pillage. 
Théophile, qui fut témoin du sac de sa ville natale, nous en 
a retracé toute l'horreur dans un sonnet qui se termine 
ainsi (Biblioth. Elzévir., t. II, p. $4) : 

Fessez larges et creux tous comblez de murailles, 
Spectacles de frayeur, de cris, de funérailles, 
Fleuve par où le sang ne cesse de courir; 

Charniers où les corbeaux ^t les loups vont repaistre, 
Clerac, pour une fois que vous m'avez faict naistre, 
Helas ! combien de 10.5 me faites-vous mourir ! 

2. Montauban. Le marquis de la Force y était enfermé, et 
le duc de Rohan s'apprêtait à secourir cette place. Tallemant 
rapporte au sujet de ce siège un fait qui révèle chez 
Louis XIII une singulière dureté de cœur (t. II, p. 237) : 
« Il vit sans pitié plusieurs huguenots..., la pluspart avec 
de grandes blessures, dans les fossez du chasteau où il estoit 
logé (ces fossez estoient secs; on les mit là comme en un 
lieu seur), et ne daigna jamais leur faire donner de l'eau. 
Les mousches mangeoient ces pauvres gens. » Qu'avec cela 



412 Le Page disgracié. 

beaucoup de gens, soit par les fréquentes 
sorties des ennemis, ou par des maladies 
d'armée. La putréfaction de l'air causée par 
les mauvaises exhalaisons des corps enterrez 
à demy et par l'intempérance des soldats, qui 
se souloient de mauvais aliments, produisit 
d'étranges fièvres durant cette ardente saison, 
et dans un climat qui est assez chaud. Il cou- 
roit des fièvres ardentes accompagnées de 
frenaisie, dont on mouroit au cinquiesme ou 
septième jour pour l'ordinaire, ou qui tenoient 
plus long-temps un malade dans des délires et 
hors d'espérance de guerison. On ne sortoit 
gueres le matin de sa maison dans le quartier 
Royal, qu'on ne trouvât quelque corps mort 
devant sa porte, et l'on voyoit quelquefois des 
troupes de vingt soldats malades, et transpor- 
tez de leur frenaisie, qui couroient ensemble 
pour s'aller jetter dans une rivière'. J'avois 

la peste se mit de la partie, rien d'étonnant. C'est à ce siège 
que périt le duc de Mayenne, commandant d'un des quatre 
corps d'opérations, qui était parvenu au faîte de la renom- 
mée militaire. Un jour qu'il faisait visiter les tranchées à 
son cousin le duc de Guise, récemment arrivé de Provence, 
il voulut regarder l'ennemi par l'affût d'un mousquetaire, et 
fut frappé à l'œil gauche d'une balle qui le tua raide. Le 
marquis de Castelnaut, second fils du duc de la Force, se 
vante, dans ses très intéressants M^:noins sur la guerre de 
1621 -1622, d'avoir lui-même tiré le coup. Qiùnze jours 
auparavant, Mayenne avait déjà failli périr dans l'explosion' 
des poudres de son quartier, qui, nous l'avons vu plus haut, 
avait coûté la vie à son frère le marquis de Villars. Sa mort 
excita de nombreux regrets. Tristan perdait ainsi coup sur 
coup ses deux anciens maîtres, restés ses protecteurs. 

I. Cette maladie, que Tristan nomme plus loin « le 
pourpre» et «la peste» (dans la pièce de vers duchap. liv), 
paraît avoir été une fièvre éruptive comprenant à la fois la 



Le Page disgracié. 415 

esté quelques jours malade avant ce siège, je 
ne humay gueres de ce mauvais air sans re- 
cheute, et je ne conservay pas mieux ma rai- 
son dans cet accident, que tous les autres. Ce 
mal attaqua mon cerveau, et me mit dans de 
merveilleuses resveries. Comme j'avois beau- 
coup de diferentes images dans la mémoire, 
je parlois presque incessamment, et debitois 
des choses si peu ordinaires, que toute la 
ville où l'on m'avoit fait porter pour me 
traitter, eut de la curiosité pour me voir. Il y 
eut un Chirurgien qui me vint parler, et si 
tost qu'il m'eut dit de quelle profession il se 
mesloit, je me mis à l'interroger sur tous les 
principes de la Chirurgie, et luy fis des reca- 
pitulations de tout ce que j'avois recueilly de 
Pline, de Pomponius Mêla, d'iî:lian, d'Aldro- 
vandus, Belon, Gesnerus', et autres qui ont 

variole, la rougeole et la scarlatine, dont les anciens méde- 
cins ne savaient pas faire le diagnostic différentiel; les 
témoignages contemporains nous apprennent de plus que la 
dysenterie sévissait. — Kœrting dit, au sujet du tableau de 
l'épidémie tracé ici par Tristan, que « les souffrances et les 
horreurs en sont dépeintes avec une netteté frappante que 
surpassent à peine les saisissants chapitres de Thucydide sur 
la peste d'Athènes » (ouvrage cité, p. 167). Le lecteur peut 
comparer. Il y a toutefois une différence capitale entre les 
deux récits : celui de l'historien grec est d'un ordre général, 
tandis que celui de l'auteur français est surtout individuel. 
Il serait intéressant aussi de rapprocher la description de 
Tristan de celle que nous a laissée Procope de la peste ingui- 
nale qui ravagea Constaniinople en 542, « consumant 
presque tout le genre humain » {Guerre persique, livre III, 
chap. xxnetsuiv.), et du morceau classique, par lequel s'ouvre 
le Décaméron de Boccace, sur la peste de Florence en 1 348, 
comme de la description de la peste dans la même ville, en 
1527, par Machiavel. 

I. Pline l'Ancien, l'auteur de VHistoire naturelle, né à 



414 Le Page disgracié 

escrit ou de la Médecine ou de l'Histoire des 
animaux, si bien que le dérèglement de mon 
esprit rendit lors ma chambre aussi fréquen- 
tée qu'un théâtre. Mais selon les mouvements 
que me donnoit cette fièvre chaude, je meslois 
quelquefois le tragique au ridicule, et ne ren- 
voyois pas tous mes spectateurs contens. Un 
jeune Chirurgien vesîu de noir se mit un 
jour dans la chaire ' qui estoit au chevet de 
mon lict, et me demandoit le bras pour taster 
mon poulx, et voir si ma fièvre n'étoit point 
diminuée; et moy qui m'imaginay dans mon 
trouble, que c'estoit quelque petit Démon qui 
venoit là pour me tenter, je luy serray le poi- 
gnet avec tant de violence que je luy rompis 
un os du bras. Durant cette grande aliénation 



Côme ou à Vérone l'an 23 après Jésus-Christ, mort en 79 
dans l'éruption du Vésuve qui engloutit Herculanum et 
Pompéi. — Pomponius Mêla, géographe latin du premier 
siècle, auteur du De situ orbis. — Elien, écrivain grec du 
troisième siècle, dont on a une précieuse compilation à'His- 
toires variées. — Aldrovande (Ulysse), né en 1527, à 
Bologne, où il fut professeur, a attaché son nom à une His- 
toire naturelle en treize volumes in-folio, dont il ne publia 
lui-même que quatre volumes. — Belon- (Pierre), célèbre 
médecin et naturaliste français du seizième siècle, voyagea 
en Grèce, en Egypte, en Arabie et en Palestine, et publia 
en 1553 une relation des observations qu'il avait faites dans 
ces contrées. — Gessner (Conrad), né à Zurich en 15 16, 
mort en i$6$, a écrit un grand nombre d'ouvrages se rap- 
portant à l'histoire naturelle, à la botanique, à la zoologie, 
à la médecine, etc., qui l'ont fait surnommer le « Pline de 
l'Allemagne » . Le plus important est son Historia animalium 
(Zurich, 1 5 5 1 et suiv.), qui embrasse dans toute leur éten- 
due les connaissances zoologiques du temps. 

I . C'est-à-dire : la chaise, prononciation vicieuse de ce 
mot, qui est absolument le même. 



Le Page disgracié. 415 

de sens, on me mit un epithéme ' à l'endroit 
du cœur, afin de me le fortifier, et Comme 
j'avois la veuë aussi trouble que le jugement, 
je me figuray de ce grand emplastre, qui 
estoit noir, que c'estoit une ouverture en mon 
corps, par où la belle Angloise que j'avois 
aymée m'avoit arraché le cœur. Si bien que 
je ne voulois plus ny manger ny boire, et 
croyois qu'on se moquoit de moy, lors qu'on 
me vouloit faire avaler des bouillons, ou des 
jaunes d'œuf ; disant que c'estoit en vain qu'on 
me vouloit empescher de mourir, puisque 
j'avois desja perdu tous les principes de la 
vie. Je fis mille autres discours ridicules, du- 
rant mon mal, et comme les lyons privés ne 
se laissent toucher qu'à ceux qui ont accous- 
tumé de leur donner à manger, je n'avois 
confiance en personne, et ne me laissois 
approcher avec seureté qu'à deux bons Pères 
Religieux, que j'avois eu le bien de connoistre 
avant que mon mal fut arrivé dans une extré- 
mité si grande, et qui m'avoient donné de 
grandes et justes impressions' de leur science 
et probité. 



CHAPITRE LIV 

HISTOIRE DE DEUX MALADES FRENETIQUES. 

Je n'estois pas le seul, qui fit des incartades 

I. Tout médicament topique, autre que l'onguent et 
l'emplâtre. 



4i6 Le Page disgracié. 

burlesques' en cette saison : ce mal conta- 
gieux faisoit jouer de plaisans personnages à 
beaucoup d'autres. On m'a conté depuis 
qu'un Gentil-homme de ma connoissance 
s'estoit levé, et habillé durant l'accez d'un 
mal tel que le mien, et qu'ayant ramassé un 
bouchon de paille dans une escurie, il le porta 
caché sous son manteau par le quartier, et 
rencontrant un de ses amis, l'avoit convié de 
venir en un cabaret manger sa part d'un 
chapon froid, qu'il avoit, disoit-il, sous son 
bras : l'autre accepta la proposition et ne de- 
manda que du pain, du vin et un plat chez 
l'hoste, croyant que son amy avoit le chapon, 
mais il fut bien étonné, quand il luy vit 
mettre le bouchon dans le plat, et porter le 
couteau dessus, comme pour le vouloir cou- 
per. Il crût au commencement qu'il estoit 
hors de sa maladie, et qu'il faisoit cela pour 
s'égayer, mais il le vit bien-tost après tomber 
de table de foiblesse, et mourir entre ses bras. 
Un autre que j'ay connu depuis particulière- 
ment, et qui estoit un fort bon garçon, mais 
qui avoit tousjours quelque pente vers la folie, 
fit une autre pièce ridicule, qui fut bien d'une 
autre conséquence ; celuy-cy accompagnoit un 
de ses amis à l'armée, et le voyant tombé 
malade, l'assistoit avec passion de ses peines 
et de ses soins; il avoit même pris celuy de 
luy faire venir un bon Religieux, afm qu'il le 
preparast de bonne heure à tout ce qui ^ 
pourroit arriver. Desja le bon Religieux par- 

1 . Première édition : bourlesques. 

2. Id., ce qu'il. 



Le Page disgracié. 417 

loit au malade des choses qui concernoient 
son salut, pour le disposer à faire une bonne 
fin, lors que le galant homme dont je parle 
tomba tout à coup malade de ce venin, qui se 
humoit avec l'air. Son esprit en fut si fort 
altéré, qu'il en perdit sur le champ la con- 
noissance. On dit qu'il s'imagina lors estre 
quelque divinité puissante, et que tirant de 
force le malade hors du lict, et' luy déchi- 
rant sa chemise en deux, il le voulut guérir 
par miracle avec un seul mot de sa bouche. 
Le bon Religieux scandalisé de cette sorte 
d'extravagance, luy voulut dire quelque chose 
pour essayer de le remettre dans quelque 
terme de respect ; mais cet incensé furieux, 
au lieu d'avoir esgard à ses remontrances, 
s'en irrita jusqu'au dernier poinct, et le pre- 
nant pour un mauvais Ange, se mit à luy dire 
des injures, et puis à le frapper outrageuse- 
ment. Le compagnon du Religieux entreprit 
de faire les hola, et fut battu de telle sorte 
qu'il fut contraint de s'enfuyr; mais le fou - 
ayant fermé la porte au verroùil, revint sur 
l'autre, auquel il donna tant de coups d'un 
gril qu'il rencontra fortuitement sous la che- 
minée, que ce bon Religieux en mourut quel- 
que temps après, et pour le furieux fréné- 
tique il fallut vingt hommes pour le prendre 
et !e lier, tant il estoit vigoureux et fort, et 
l'on n'eut point de raison de luy, qu'on ne 
luy eust ouvert la veine aux deux bras, et que 
l'on n'en eust tiré seize onces de sang. 

1. Première édition. 

2. Id. : le fol. 

Le Page, disgracié. ri 



4i8 Le Page disgracié. 



CHAPITRE LV 

LA GUERISON DU PAGE ET LES VERS QU'lL FIT 
POUR PAYER SON HOSTESSE. 



Mon mal me dura prés de trois mois, et 
celuy du jeu mel'eust rendu peu supportable, 
sans l'heureuse rencontre que je fis en ces 
lieux, d'un des enfans de cet illustre Maistre 
que j'avois servy, qui estoit un Escrivain 
célèbre. G'estoit ce mesme Cavalier qui m'a- 
voit tesmoigné son affection par les vers que 
vous avez veus dans un des precedens Cha- 
pitres'. Ce Gentil-homme et moy ne nous 
quittasmes point, depuis que nous nous fus- 
mes rencontrez, et j'en receus mille bons 
offices. Je fus encore bien assisté dans cet ac- 
cident par mon premier Précepteur, qui se 
voyoit lors recompensé de sa vertu par un 
employ dont son mérite estoit- bien digne ^. 
Cependant la despense que je fis en ce peu de 
temps, fut si grande, qu'il fut besoin que je 
recourusse à de hautes puissances, pour en 
sortir avec honneur. Je ne m'addressay pas 



1. François de Sainte -Marthe. (V. le chap. xxi.) 

2. Nous avons dit (p. 82) que Claude du Pont était 
devenu précepteur de Gaston d'Orléans. Comme il avait, à 
ce moment, sur le désir du roi, amené son élève auprès de 
la reine mère à Moissac, c'est donc dans cette ville que le 
retrouve Tristan, qu'on y avait évidemment transporté. 



Le Page disgracié. 419 

mal dans cette extrémité, recourant au sage 
et généreux SS. qui gouvernoit alors les 
Finances', et dont j'avoiseu l'honneur d'estre 
connu à la faveur d'un homme illustre pour 
les belles connoissances autant que pour la 
pieté. Je me servis de l'addresse de celuy-cy, 
pour faire agir la générosité de l'autre à qui 
j'escrivisces vers, où vous remarquerez faci- 
lement de la foiblesse et de la jeunesse -. 

Tandis que le canon grondant comme un tonnerre 

Espouvante icy prés l'Idole de la guerre, 

Et que bravant la Parque en servant un grand Roy, 

Tu signales tousjours ta valeur et ta foy, 

Je suis dans une ville où le pourpre et la peste 

Poussent de tous costez leur haleine funeste, 

Et par qui plus de corps sont renversez à bas. 

Que le fer n'en terrasse aux plus sanglants combats. 

Où l'air humide et chaud n'est humé de personne, 

Que ce venin mortel aussi-tost n'empoisonne. 

Où la malignité du terroir et des eaux. 

Fait mourir les poissons et tomber les oyseaux, 

Bref, où le sort cruel, d'une province entière, 

A sans doute arresté de faire un c-metiere. 

Deux mois m'ont veu languir dans ce triste élément, 
Où depuis mon abord ^ je n'ay veu seulement 
Que des corps descharnez, et des faces blesmies, 
Ressemblant proprement à des anatomies, 

1. Le « sage et généreux S. S. (seigneur) qui gouvernoit 
alors les Finances » était Raymond Phélipeaux, sieur de 
Herbault, frère de Ponichartrain, qui venait d'être emporté 
par le redoutable fléau, et qu'il avait remplacé comme tréso- 
rier de l'épargne. Les Phélipeaux ont formé une pépinière 
de secrétaires d'État. 

2. Tristan n'a pas reproduit dans ses poésies cette pièce 
de vers assez originale, mais prolixe, et qui ne rappelle que 
de loin, fait observer avec raison M. Bernardin, celle de 
Clément Marot à François l*"" sur un thème analogue. 

3. Synonyme de : arrivée. 



420 Le Page disgracié. 

Dont l'impiteuse Parque avec son noir flambeau 
Conduit au moindre jour plus de cent au tombeau. 

Quelque sepmaine après qu'une fièvre importune 
M'eût contraint d'habiter en ce lieu d'infortune, 
Je pensay que mon mal estoit du tout passé, 
Mais j'esprouvay depuis que c'estoit que lassé, 
Il vouloit en ce temps reprendre un peu d'haleine, 
Afm de m'accabler d'une plus forte peine, 
Puis qu'il revint après et plus grand et plus chaud, 
Redonner à ma vie un plus cruel assaut. 
Pour trancher plus soudain ma déplorable trame. 
Il fit monter sa rage au siège de mon ame. 
Et troublant mes esprits d'un ténébreux poison, 
Affoiblit à la fois mes sens et ma raison ; 
Lors je ne connus plus cet amy qui malade 
M'avoit tousjours servy de frère et de Pilade, 
Lors je ne connus plus Médecin ny valet, 
Si bien qu'un jour je pris un Barbier au colet, 
Et crûs le gouspillant en cette erreur estrange, 
Par ce qu'il estoit noir, gourmer un mauvais Ange. 
Mais après que ma fougue et mon feu fut passé, 
Je devins imm^'rile ainsi qu'un trépassé. 
Et lors dauj .non cerveau les espèces ' confuses. 
Ne me firent plus voir que des vers et des Muses. 
Je voyois, ce me semble, au Mont aux deux coupeaux^ 
Grimper de toutes parts des Rimeurs à troupeaux; 
Et le cheval Pégase à force de ruades 
S'esbatre à renverser tous ces esprits malades. 
Je voyois prés de là Maillet qui tout herné^, 
Disoit que les neuf sœurs l'avoient cent fois berné, 

1. Terme de métaphysique : espèces ou images repré- 
sentatives. 

2. Sommets. 

3. L'ancien verbe herner ou harner, que l'on écrivait 
plus souvent sans h, et qui est une forme abrégée de esrener, 
errener, érener, arrener, arrenner, ereiner, etc., signifiait : 
èreinter, casser les reins, au propre et au figuré. « Le palle- 
frenier... commanda aux garsons d'estable le traicter à la 
fourche, et Vesrener à coups de baston », dit Rabelais (Bi- 
blioth. Elzèvir., t. II, p. 288). Maillet « tout hernè », c'est 
donc Maillet tout éreinté, tout estomaqué, comme on 
disait encore. 



Le Page disgracié. 421 

Et le vouloient punir comme d'horribles crimes, 
Pour avoir mis ton nom dans ses mauvaises rimes'. 
J'y vis maint autre encor dont l'ame de travers 
N'a jamais eu le don de former un bon vers. 
Puis lassé, tout d'un coup quittant la poésie, 
Selon que les objets touchoient ma fantaisie, 

I. Le poète Marc de Maillet, né vers i$68, à Bordeaux, 
mort en 1628, fut le plastron de ses contemporains. Bizarre 
d'aspect et de mœurs, à peu près indigent, vêtu d'habits en 
lambeaux, il se croyait un génie poétique et posait en outre 
pour le Céladon. Il était possédé de la rage de lire à tout 
venant ses vers raboteux, contournés et obscurs, retenant 
son auditeur par les boutons de l'habit ou les glands du 
rabat, jusqu'à les lui arracher. Plein de mépris pour ses 
confrères, ceux-ci lui rendirent la monnaie de sa pièce, en 
exerçant à l'envi leur verve la plus mordante contre lui. 
Théophile l'a eu en vue dans ces vers (Biblioth. Elzévir., 
t. I,p. 218): 

Il est biesme, transi, solitaire, rêveur, 

La barbe mal peignée, un œil branlant et cave, 

Un front tout renfrogné, tout le visage hâve, 

Ahane dans son lict et marmotte tout seul, 

Comme un esprit qu'on oit parler dans un linceul; 

Grimasse par la rue, et, stupide, retarde 

Ses yeux sur un object sans voir ce qu'il regarde. 

Mais les coups les plus rudes lui furent assénés par Saint- 
Amant, qui n'y allait jamais de main morte, et qui, dans 
Le poète crotté, le drape de belle façon, daubant de sa verve 
burlesque intarissable 

... ce chardon de Parnasse, 
Ce vain espouvantail de classe. 
Ce pot-pourry d'estranges mœurs, 
Ce moine bourru des rimeurs. 
Ce chaland de vieille tripière. 
Ce faquin orné de rapière, 
Cet esprit chaussé de travers, 
Ce petit fagotteur de vers... 

Toute la pièce, qui est longue, est sur ce ton, et est bien 
amusante. Furetière, après tant d'autres, s'attaqua à son 
tour à Maillet, qu'il mit en scène dans son Roman bourgeois 
sous le nom de Mythophilacte ; mais ce livre ne parut qu'en 
1666, alors que l'excentrique personnage était passé depuis 
trente-huit ans de vie à trépas. 



422 Le Page disgracié. 

Jusqu'à ce que mon mal eût achevé mon cours, 
Mon esprit s'égara de discours en discours. 
Tantost je croyois estre en la troupe des Anges, 
Et là de mon Sauveur exalter les louanges : 
Tantost je croyois estre au plus creux des Enfers, 
Tout embrasé de feux, et tout chargé de fers; 
Le plus brillant objet à mon œil estoit sombre, 
Et mesme la clarté me paroissoit une' ombre. 
Quand touché de pitié, le Ciel enfin voulut 
Qu'un souverain sommeil s'offrit pour mon salut, 
Dont la manne sacrée en mon corps respanduë, 
Me rappella le sens et la santé perdue. 
Si bien qu'à mon réveil avec estonnement 
On me trouva sans fièvre et sans esgarement. 

Depuis, je n'ay senty ny douleur ny tristesse. 
Fors seulement le jour que mon avare Hostesse, 
Un gros Apotiquaire, et deux vieux Médecins, 
Me venans assaillir comme des assassins. 
Sans beaucoup s'enquérir quelle estoit ma resource. 
M'en comptèrent si bien qu'ils vuiderent ma bourse. 

Cette galanterie ne me fut pas inutile au- 
près de ce généreux Seigneur : il m'envoya 
pour response un papier, duquel je touchay 
mille francs, qui me servirent à me recon- 
duire commodément à la ville capitale du 
Royaume. 

Cher Thirinte, c'est où finit le-dix-huict ou 
dix-neufiesme an de ma vie : excusez les 
puerilitez d'une personne de cet aage, et me 
faites l'honneur de me préparer vostre atten- 
tion, pour ce qui reste. Vous allez apperce- 
voir un assemblage de beaucoup de choses 
plus agrealiles, et qui respondront mieux à 
vostre humeur. Vous allés entendre des aven- 
tures plus honnestes et plus ridicules dont la 

I. Première édition : un. 



Le Page disgracie. 423 

diversité peut soulager de différentes mélan- 
cholies. Je vais vous rendre raison du dégoust 
que j'ay pour toutes les professions du 
monde, et ce qui m'a fait prendre en haine 
beaucoup de diverses societez. C'est en ces 
deux volumes suivans que vous sçaurez l'ap- 
prentissage que j'ay fait en la connoissance 
des hommes : et si j'ay quelque tort, ou quel- 
que raison, de ne les vouloir hanter que rare- 
ment'. 

I . Comme nous l'avons dit dans V Introduction, ces deux 
autres volumes n'ont jamais paru et n'ont même proba- 
blement jamais été écrits en entier. Le Page disgracié, tel 
qu'il se termine ici, forme un récit absolument complet. 



FIN DE LA DEUXIEME PARTIE. 




REMARQUES ET OBSERVATIONS 

SUR LA PREMIÈRE PARTIE 

DU PAGE DISGRACIÉ 



N° I. — Je suis sort)' d'une assez bonne maison. 
Tristan l'Hermite, Autheur de cet ouvrage, nasquit 
au Chasteau de Souliers, en la Province de la Marche, 
du mariage de Pierre l'Hermite, Chevalier Seigneur 
de Souliers, et d'Elisabeth Miron : le dit Pierre fils 
de Jean troisième du nom, aussi Chevalier Seigneur 
de Souliers, Lieutenant de la Compagnie de Gens- 
darmes du Vicomte de Turenne, depuis Duc de 
Bouillon, Mareschal de France, Prince Souverain de 
Sedan, et de Jeanne de la Rocheaymon, de la Bran- 
che des Marquis de Saint Maixant : ce Gentil-homme 
reconnoissoit pour les Fondateurs de sa maison les 
anciens Comtes de Clermont d'Auvergne, puisnez 
des Princes Souverains Comtes d'Auvergne, ainsi 
que Ta remarqué l'illustre Jean le Bouteillier de Sen- 
lis. Seigneur de Froymont en Picardie, en l'Epitha- 
lame qu'il composa en faveur d'Estienne l'Hermite, 
Chevalier Seigneur de la Fage, le 25. Janvier 141 9. 
en ces vers Picards. 

Je ne vueil mie déduire, par un long parolage, 
Que jadis deschendirent d'un Comte de Clermont en 

Auvergne, etc. 



426 Le Page disgracié. 

Le Père Pierre Dautremon, Jésuite, est de la 
mesme opinion, au livre qu'il a composé de la vie de 
Pierre l'Hermite, Autheur de la première Croisade, 
et premier Viceroy de Hierusalem^; Il dit que Re- 
naud l'Hermite, père de ce Viceroy, fut le premier 
qui porta le nom de l'Hermite, pour estre né en un 
lieu désert, dans lequel sa mère fut contrainte de 
faire sa couche, ayant esté surprise dans un voyage 

âu'eile vouloit faire à Auxerre, pour y visiter le Corps 
e S. Martin, qu'on y avoit transporté de Tours à 
cause des Normands, qui lors nous faisoient la guerre. 
Ce Renaud ayant tué le fils du Comte d'Auvergne 
dans un combat singulier, fut contraint d'abandonner 
l'Auvergne et de se réfugier premièrement à Cluny, 
oii il avoit quelques parens Religieux; delà il passa 
en Normandie prés de Guillaume le Conquérant, qui 
luy procura une alliance considérable dans la maison 
de Montegu; suivant les mesmes Autheurs et la 
Généalogie manuscrite conservée dans le Trésor du 
Chasteau de Betissat en Flandres, et qui est confirmée 
par divers authentiques, nostre Poète célèbre dit 
expressément ces paroles : 

Renaud poussé non par envie occ'it le fils d'Auvergne, 
ains son corps deffenaant, et que pour se sauver decha 
de là fuyant vint premier à Cluny et puis en Norman- 
die! ô qu'il fut bien vaingu ou Duc Dichelle frère, 
qu'il luy donna en nopces une de Moatagu et du Paistre 

I . Il faut lire : Pierre d'Oultreman. Le plus jeune des 
quatre fils de Henri d'Oultreman, l'auteur de VHistoire de la 
ville et comté de Valenciennes, depuis son origine jusqu'à la 
fin du seizième siècle (Douai, 1639, in-folio), il entra à vingt 
ans dans la Compagnie de Jésus, et a laissé, outre quelques 
ouvrages ascétiques et des traductions, La vie du vénérable ' 
Pierre L'Hermite, autheur de la première Croisade et con- 
queste de Jérusalem, Père et Fondateur de l'Abbaye de 
Neuf-Moustier, et de la maison des L'Hermittes, Paris, 164J, 
in- 12. La première édition de ce livre est de 1632. Le 
Père d'Oultreman mourut à Valenciennes, sa ville natale, le 
23 avril 1656. 



Remarqjjes et Observations. 427 

Govais partie du revenu, puis au Duc il aida conquière 
l'Angleterre K Ce tut de son mariage avec Adelide 
de Montagu, que nasquit le fameux Pierre l'Hermite, 
dont le courage et le zèle pour la Religion, se signa- 
lèrent si hautement dans la conqueste de la Terre 
Sainte : Ce brave entre les Chrestiens de son siècle, 
avoit eu de sa femme Beatrix de Roucy, Pierre et 
Alix l'Hermite ; la fille espousa Geofrcy de la Tour, 
Chevalier Limosin Seigneur de Casard. 

Pierre l'Hermite deuxième du nom, Seigneur de 
Haab et de Cassambel en la Palestine, fut aussi Chas- 
telain et Gouverneur d'Antioche. Il épousa Louise 
fille de Hues de Piseaux, et c'est de luy que par tous 
les degrez de filiation sont issus les Seigneurs de 
Souliers en la Marche, aisnez du nom et arm.es de 
l'Hermite, et qui ont pour puisnez les Seigneurs de 
Betissat en Flandres, et la branche des l'Hermite qui 
s'est formée au Royaume d'Espagne. 

N" 2. — Et je puis dire (juily avoit d'assez grands 
honneurs et assez de bien dans nostre maison. 

I . VEpithalame composé par Jean le Bouteiller, Seigneur 
de Froymont, aux nopces de Messire Estienne L'Hermite, Che- 
valier, Seigneur de la Fage, et Dame Catherine de la Croix, 
le XXV Janvier CCCCXIX, occupe les pages 148 à IJ7 du 
livre de Pierre d'OuItreman sur Pierre L'Hermite. Nous 
croyons devoir reproduire exactement les passages de cette 
détestable pièce picarde cités en prose et passablement défi- 
gurés par le frère de Tristan. 

Je ne veel mie déduire, par ung long parolage, 
Que jadis deschendirent d'ung Comte de Clermont, 
DeClairniont en Auvergne, par un Sieur d'Heroimont, 
Dit par mot corrompu Herment, ou Hermitage... 

Ni auss- : le 'e Sieur (pousset non par envie) 
Occit lei:.. - .-vu^ergne, ains son corps deffendant. 
Et que pour se sauver dcchà delà fuyant 
Vint premier à Clugny, et puis en Normandie. 

Où qu'il fuist bien veignu au Duc d'icelle lierre 
Qui luy donna en nopces une de Montagut : 
Et du Maistre Govais, partie du revenut, 
Et qu'au Duc il aida conquierre l'Angletierre. 



428 Le Page disgracié. 

Martial l'Hermite surnommé Milor, le quatriesme 
aïeul de nôtre Autheur, estoit Seigneur de Souliers, 
du Chalart, de la Rivière, de Chomin, de la Masiere 
et autres lieux, grand Escuyer du comte de la Mar- 
che, Conseiller du Roy, Chevalier de son Ordre et 
Lieutenant pour sa Majesté de la ville de Bourdeaux 
et pays de Bourdelois ; et le Grand Oncle du mesme 
Autheur Chevalier de Malthe, Commandeur de Mes- 
sonnisse, estoit Lieutenant de Roy en la Province de 
la Marche, Gouverneur de la Ville et Citadelle de 
Gueret; Il comptoit encore entre ses Prédécesseurs 
deux grands Prevosts de France, comme luy, du nom 
de Tristan THermite, l'un sous le Règne de Char- 
les V, dit le Sage, qui estoit son septième ayeul, et 
l'autre sous Louis XI, qui estoit frère puisné de 
Geofroy l'Hermite, Seigneur de Souliers. 

N° 3. — Un grand procez criminel. Pierre l'Her- 
mite père de nostre Autheur fut sept ans détenu pri- 
sonnier, accusé d'avoir esté comphce avec ses Oncles, 
Claude l'Hermite Commandeur de Mesonnisse, et 
Louis l'Hermite, Seigneur du Dognon, de la mort 
du Vice-Seneschal de la Marche. 

N" 4. — Un des grands Capitaines. Louis de Cre- 
vant Vicomte de Brigueil, Marquis de Humieres, 
Chevalier des Ordres du Roy, Gouverneur de Com- 
piegne, Capitaine des cent Gentils-hommes de la Mai- 
son de sa Majesté, issu par des alliances illustres de 
Geofroy de Crevant, Seigneur de Beauché, qui sous 
le Règne de Philippes Auguste donna beaucoup de 
réputation à sa famille ; et auquel le père de nostre 
Autheur avoit l'honneur d'appartenir. 

N" 5 . — Et l'une des plus excellentes femmes du 
monde. Gabrielle d'Estrée, Duchés:" '- Beaufort. 

N" 6. — Un vieux Genlll-homme de bonne maison. 
Pierre Miron, Baron de Cramail, Gouverneur et 
Bailly de Chartres, issu des Comtes de Palias, puis- 
nez des anciens Comtes de Barcelonne. Cascales, 
Menescal, et autres Autheurs François et Espagnols, 



Remarques et Observations. 429 

prouvent cette glorieuse descente', et le Collège de 
Gironne fondé à Montpellier par Gabriel Miron, fait 
foy de son extraction Catalane, aussi bien que de la 
grandeur de son extraction, confirmée par plusieurs 
authentiques 2 rapportez dans la Généalogie de cette 
maison, qui s'est transplantée en France, depuis seule- 
ment environ deux cens ans, par François Miron, 
qualifié Chevalier et l'un des braves des troupes que 
Rodrigues de Vilendrado amena au service du Roy 
Charles VII. Son fils, Gabriel Miron, Chancelier de 
la Reyne Anne et Président en la Chambre des 
Comptes de Bretagne, a continué de perpétuer cette 
Famille en ce Royaume. 

N" 7. — Mon ayeale maternelle. Denise de saint 
Prés, Dame de saint Prés lez Chartres, fille de Jean 
de saint Prés, dit le Gros Jean, renommé es guerres 
d'Italie, où il commandoit la Compagnie de Gens- 
darmes de Monseigneur Yves d'Alegres; sa mère 
Anne de Château-Chalons, tiroit son commencement 
des anciens Ducs et Comtes de Bourgogne. 

N" 8. — Un Prince de l'Eglise de mes proches. 
Charles Miron fait Evesque d'Angers, puis Archeves- 
que et Comte de Lyon, Primat de France, oncle du 
sieur Tristan l'Hermite, à la mode de Bretagne, estant 
fils de Marc Miron, frère de Pierre, ayeul dudit Au- 
theur. Ce Prélat, dont l'éloquence estoit aussi rare 
qu'il estoit profond en doctrine, prononça l'Oraison 
Funèbre de Henry le Grand, représenta l'un des 
Pairs de France au sacre de Louys le Juste, et sous- 
tint si hautement les interests de l'Eglise et de l'Estat 
dans l'Assemblée des Notables, que le Roi consentit 
au choix que le Pape Urbain VIII fit de ce person- 
nage, pour succéder au Cardinal de Marquemont à 
l'Archevesché de Lyon. L'on remarque particulière- 
ment ces paroles dans le Bref dont sa Sainteté l'ho- 
nora,' noAZ enim dicendus es petiisse dignitatem, petiit 

1. Descendance. 

2. Documents originaux. Mot déjà employé, p. 426. 



430 Le Page disgracié. 

enim pro te Ecclesïa Majestas, petiit salas populorwn, 
petïit cœlum ipsum, bonorum Antistitum laudibus favens. 

N" 9. — Mon père avait eu l'honneur de servir un 
des plus grands Princes du monde. Le Roy Henry le 
Grand, que le père de l'Autheur servit fidellement 
durant la Ligue. 

N" 10. — Mon grand Oncle maternel. François 
Miron, Chevalier Seigneur du Tremblay, Linieres, 
Bonnes et Gilevoisin, Conseiller au Parlement, puis 
Maistre des Requestes, Président au grand Conseil, 
Lieutenant Civil, et Chancelier de Monseigneur le 
Dauphin ; le mesme aussi brave que grand Justicier, 
fut Intendant de Justice dans les Armées de Henry le 
Grand, contre la Ligue : il fut aussi depuis Prévost 
des Marchands, et en cette qualité il conserva les 
interests publics, et les rentes de l'Hostel de Ville, 
qui luy firent mériter les applaudissemens du peuple 
et l'estime du Roy tout ensemble, ainsi que l'a répété 
l'Illustrissime Archevesqiie de Paris, en son Histoire 
de la vie de ce Grand Monarque'. 

N"* II. — Ces deux divines Personnes. Henry le 
Grand et Henry de Bourbon, Marquis de Verneuil, 
fils naturel de ce Monarque : Ce Prince est aujour- 
d'huy Duc et Pair de France, Prince du saint Empire, 
Chevalier des Ordres du Roy et Gouverneur et Lieu- 
tenant General pour sa Majesté au haut et bas Lan- 
guedoc. 

N" 12. — Cehiy qu'on avoit choisi pour l'instruire. 
Claude du Pont, Gentil-homme de Normandie, qui 
avoit esté Précepteur de Charles Miron, Evesque 
d'Angers. 

N" 13. — Jen'avois qu'un camarade. Le Page dis- 
gracié prend cette qualité dans son Roman, quoy' 
qu'il fust Gentil-homme d'honneur, et non Page dudit 
Prince, qui avoit receu son cousin germain dans le 
mesme rang, et que l'Autheur appelle son seul cama- 



I. V. la note des p. 20-21. 



Remarq_ues et Observations. 451 

rade, qui étoit Léon d'Illiers, Seigneur d'Entragues 
et de Chantemesle, héritier de la Maison d'Entragues 
de par sa mère Charlotte de Balzac, sœur d'Henriette 
de Balzac Marquise de Vernueil, mère du Prince 
susdit. 

N° 14. — Ce jeune Soleil. Monseigneur le Duc 
d'Orléans, Prince de grande espérance et qui mourut 
jeune. 

N" 15. — Un Gentil-homme de mes parens. Ce 
Gentil-homme pouvoit estre le Seigneur de la Roche- 
massenon, du nom de Barton, parent paternel de 
l'Autheur. 

N° 16. — Une troupe de Comédiens. Vantret' et 
V'aleran, qui lors avoient toute l'estime que l'on peut 
acquérir dans cette profession. 

N" 17. — Un jeune Seigneur de mon âge. Charles 
de Schomberg, Duc d'Alluin, Pair et Mareschal de 
France, etc. lequel a toute sa vie honoré cette famille 
d'une particulière bien-veillance. 

N" 18. — Le Poète des Comédiens. Alexandre 
Hardy, lequel amis au jour un grand nombre de pièces 
de Théâtre, qu'il composoit à trois pistoles la pièce. 

N" 19. — Cestoit un Gentil-homme de condition. 
Charles de Razilly, lors Page de la Chambre, puis 
Mestre de Camp du Régiment de Perigord, Gouver- 
neur de Haguenau, et Mareschal des Camps et 
Armées du Roy; Ce Seigneur, des plus anciennes 
maisons du Loudunois, avoit eu pour père le fameux 
Razilly, qui premièrement fit redouter l'Estat Fran- 
çois dans les Indes, et par toutes les Mers ; ses 
oncles, nos Vice-Admiraux, n'ont pas acquis une 
moindre réputation ; et le Régiment des Gardes tient 
encore à honneur d'avoir entre ses Capitaines, un 
brave et glorieux rejeton de cette si illustre souche. 

N" 20. — En la Province où. je suis né ou en Espa- 
gne. L'Autheur avoit lors pour parent Jean de Ve- 

I. On a vu, p. 5 1, qu'il faut lire ; Vautret. 



432 Le Page disgracié. 

lasque, Connestable de Castille, Duc de Frias, etc. 
Gouverneur de Milan, et Grand Maistre d'Hostel du 
Roy Catholique, n'agueres Ambassadeur extraordi- 
naire à la Cour de Henry le Grand, auquel Monarque 
il avoit l'honneur d'appartenir, ainsi que le témoigna 
sa Majesté, par la lettre qu'il en escrivit au Mareschal 
d'Ornano, en ces termes. 

fay eu icy trois jours durant le Connestable de 
Castille avec sa suite, et luy ay fait la meilleure chère 
et réception qu'il m'a esté possible, comme je l'ay re- 
connu fort honneste Seigneur, outre qu'il se trouve 
qu'il a l'honneur de m'appartenir, etc. Cette Lettre 
est écrite à Fontainebleau, le 12. Novemb. 1604. 
Signé, Henry; et plus bas FORGET. 

Ce Seigneur comptoit entre ses Ancestres Dom 
Juan de Velasque, Grand Chambellan du Roy d'Es- 
pagne, lequel espousa Marie l'Hermite de Souliers, 
fille de Renaud, du mesme nom, Mareschal de Cas- 
tille, et Beau-frere du Connétable du Guesclin, qu'il 
accompagna en Espagne, et le seconda dans les vic- 
toires que ce grand Chef de guerre remporta sur 
Pierre surnommé le cruel, que nos François chassè- 
rent du thrône pour y placer son frère Henry, lequel 
Monarque voulant reconnoître les services de Renaud, 
que nos Historiens appellent le Limosin, et les Espa- 
gnols, Mosen Arnao Limosni que era Frances, l'no- 
nora du Baston de Mareschal de- Castille, et luy fit 
don de la Seigneurie de Villalpendo, encore aujour- 
d'huy possédée par Monsieur le Connestable de Cas- 
tille : ce Mareschal s'allia dans la maison de Valdes, 
des plus illustres du Royaume de Léon ; sa femme 
Beatrix Melandeto de Valdes ne luy laissa que deux 
filles de ce mariage, Agnès et Beatrix l'Hermite de 
Souliers; la première épousa Dom Fernand Ruys de 
Torres, Seigneur de Pardo, duquel mariage il eut 
Marie et Beatrix. 

Marie de Torres, femme du Prince Fernand de 
Portugal, fils de l'Infant Denis; les Comtes de Vilars 



Remarq^ues et Observations. 435 

descendans de ce mariage, portent encore pour 
armes escartelé en sautoir de Portugal et de Torres, 
qui est de gueulles à cinq Tours d'or posées en sau- 
toir. 

Beatrix espousa Martin Fernandes de Cordoiia, 
Alcaide de Los Donzelles ; et c'est de cette alliance 
que s'est formée toute la branche des Souliers de 
Cordoùa ; ils eurent plusieurs enfans ; Marie de Cor- 
doiia fut mariée à Rhuis Mendes de Sotomajor, dont 
sont issus les Marquis de Carpio. 

Le Mareschal Renaud l'Hermite de Souliers, es- 
pousa en secondes nopces Marie Tiffo, de l'illustre 
maison d'Arragon, de laquelle il eut 

Marie l'Hermite de Souliers, femme du susdit Jean 
de Velasque, grand Chambellan du Roy, et Viceroy 
de Castille ; de laquelle alliance sont issus huit Con- 
nestables de Castille, ainsi que je diray cy-aprés. 

Le mesme Mareschal de Souliers eut encore un 
fils naturel appelle Henry le Limosin, qui a fait bran- 
che en Espagne. 

Jean de Velasque estoit fils de Dom Pedro Fer- 
nandes de Velasque, grand Juge ou Chancelier du 
Roy Dom Pedro, et de Dona Maria Sarmiento; il 
mourut en Octobre 141 8, et laissa de son mariage 
avec Marie l'Hermite de Souliers entre plusieurs en- 
fans : 

Dom Pedro Fernandes de Velasco, premier Comte 
de Haro, lequel espousa Beatrix Manrique, dont 
sortit 

Dom Pedro Fernandes de Velasco, premier Con- 
nestable de Castille et deuxiesme Comte de Haro, 
allié avec Mencia de Mendoce, dont deux fils. 

Bernardin de Velasque, Connestable de Castille, 
Duc de Frias, et Grand Chambellan du Roy Catho- 
lique; qui espousa en premières nopces Blanche de 
Herera, fille du Mareschal Garcias de Herera : de la- 
quelle alliance sont sortis les Comtes de Benevent. Il 
eut pour seconde femme Jeanne d'Arragon, fille du 

Le Page disgracié. 28 



434 Le Page disgracié. 

Roy Catholique, de laquelle il n'eut qu'une fille. Dom 
Inigo de Velasque succéda aux Charges et Seigneu- 
ries de Bernardin son frère ; il fut comme luy grand 
Chambellan et Capitaine General dans les Royaumes 
de Castille et Léon; il eut à sa garde les Fils de 
France, que François premier donna en ostage à 
Charles-Quint : il fut grand homme de guerre et 
laissa de son alliance avec Marie de Tobar, Marquise 
de Berlanga : 

Dom Pierre et Dom Jean de Velasque; le premier 
fut, comme son père, Connestable de Castille, grand 
Chambellan du Roy, Duc de Frias, Marquis de Ber- 
langa, etc. Il deceda sans laisser d'enfans de son 
mariage avec sa cousine Julienne Ange d'Arragon, 
fille du Connestable Bernardin de Velasaue. 

Dom Jean de Velasque, frère puisné ûe Pierre, fut 
comme luy Connestable de Castille, Duc de Frias, etc. 
Il espousa Jeanne Henriques, de laquelle 

Inique de Velasque, Duc.de Frias, Connestable de 
Castille, Duc de Frias, etc. allié avec Anne d'Arra- 
gon et de Gusman, dont est issu 

Jean Fernand de Velasque, Connestable de Cas- 
tille, Duc de Frias, etc. Ce Seigneur qui mérita l'es- 
time et la bien-veillance de Henry le Grand, fut un 
des Héros de sa famille ; il passa fort jeune en Italie 
avec le Duc d'Ossonne, oii il servit le Roy Philippes 
second en plusieurs occasions importantes ; il fut 
Ambassadeur extraordinaire à la Cour du Pape V. Il 
fut Gouverneur de Milan, Capitaine General de l'Ar- 
mée Espagnole au secours au Duc de Savoye, et 
contre les François en Bourgogne, et à la journée de 
Fontaine Françoise : depuis il fut envoyé Ambassa- 
deur extraordinaire en France, ainsi que j'ay dit cy- 
devant, et estant à la Cour, il s'informa exactement 

1 Par une erreur singulière, le nom du pape est omis. 
Les pontifes contemporains de Philippe II qui portent le 
numéro V sont Pie V (i $66-1572) et Sixte-Quint (i$8$- 
1590). C'est donc de l'un de ceux-ci qu'il s'agit. 



Remarques et Observations. 43^ 

de la condition de cette tamille Françoise, à laquelle 
il estoit allié depuis si longtemps ; il fit mesme effort 
pour avoir quelqu'un du nom de 1 Hermite Souliers, 
qu'il pust mener en Espagne pour luy faire part des 
avantages de sa fortune ; mais comme nostre Autheur 
estoit lors encore trop jeune pour un si grand voyage, 
le souvenir de cette bonne volonté demeura dans la 
famille et passa à la connoissance dudit Tristan, qui 
souhaittoit d'aller en Espagne lors de ses disgrâces, 
oiî sans doute il n'auroit pas moins receu de satisfac- 
tion de ce grand Capitaine, que son petit fils, aussi 
Connestable de Castille, en a rendu depuis quelques 
années au Chevalier de l'Hermite, cadet de nôtre 
Autheur. Il a rapporté d'Espagne de sensibles témoi- 
gnages de la bien-veillance dudit Connestable, divers 
beaux presens et particulièrement un authentique en 
parchemin, scelé du sceau des armes et signé de la 
main dudit Officier de cette Couronne, par lequel il 
reconoist ce Gentil-homme son parent ; cet acte en 
latin commence par ces paroles. Nos Inigus Melchior 
Fernandes de Velasco, etc. et que pour la facilité du 
Lecteur j'ay fait traduire en nostre langue. 

Nous Inigue Melchior Fernand de Velas^ue et de 
Tobar, Connestable des Royaumes de Castille et de 
Léon, grand Chambellan, grand Veneur, et grand 
Eschançon du Roy d'Espagne, Duc de Frias, Marquis 
de Berlanga, Comte de Haro et de Castelnovo, Sei- 
gneur des Maisons, des sept en/ans de Lara et des 
Villes de Hosma et d'Arnedo, comme des bourgades 
de Vilalpando, Pandreza, etc. Nous faisons sçavoir à 
tous qu il appartiendra, que par bons documens et 
connaissances certaines, il nous appert que l'illustre et 
noble Jean Baptiste l Hermite de Souliers, Chevalier 
de l'Ordre du Roy trés-Chrestien, et l'un des Gentils- 
hommes servans de sadite Majesté, tire son origine de 
l'ancienne et illustre maison de l'Hermite de Souliers 
dans la Province de Limosin en France, de laquelle 



4^6 Le Page disgracié. 

mesme famille estait Renaud de l'Hermite ae Souliers, 
de bonne mémoire, Mareschal de Cas tille, père d'une 
de nos ayeules appellée Marie l'Hermite de Souliers, 
duquel mariage sont issus nos ancestres comme plu- 
sieurs autres trés-illustres familles du Royaume d Es- 
pagne, ainsi que celles de Cardone, d'Arragon, de 
Benevento, de Mandoce, de Gusman et plusieurs autres, 
qui composent les plus illustres noms qui soient entre les 
hommes : c'est pourquoy voulant traiter avec affection 
le susdit Jean Baptiste l'Hermite de Souliers nostre 
parent, nous exhortons tous ceux qui sont issus de cette 
mesme alliance, de le reconnoistre à l'advenir pour tel, 
' et de luy conserver une mesme bien-veillance : En Joy 
dequoy satisfaisant à la prière du susdit Jean Baptiste, 
Nous avons fait expédier le présent témoignage que 
nous avons souscrit et fait contresigner par nostre 
Secrétaire, auquel aussi nous avons fait apposer le 
sceau de nos armes. Donné à Sigovie^ le vingt-unième 
Décembre 1654. Signé, Il.Condestable; et plus 
bas, par le commandement de son Excellence, Fran- 
CESCO Sargado. 

Ce Connestable, aujourd'huy Viceroy et Capitaine 
General au Royaume de Galice, est fils de Bernardin 
de Velasque, huitième de sa famille, Connestable de 
Castille, et d'Elizabeth de Gusman, et ledit Bernardin 
estoit fils du grand Connestable Jean Fernandes, et 
de Jeanne de Cordoûe et d'Arragon, -seconde femme 
dudit Jean, lequel avoit épousé en premières nopces 
Marie Giron, fille du Duc d'Ossonne, duquel mariage 
il ne laissa que Dom Inigue Fernand de Velasque, 
Comte de Haro, mort sans successeurs, et Anne de 
Velasque, Duchesse de Bra^ance, de laquelle sont 
ssus les Roys de Portugal aujourd'huy regnans. 

N" 2 I . — Un grand Seigneur. Gilles de Souvré, 
Marquis de Courtanvaut, Chevalier des Ordres du 

I. Ségovie. 



Remarques et Observations. 437 

Roy, grand Maistre de la Garderobe, premier Gentil- 
homme de la Chambre, Mareschal de France, etc. lors 
Gouverneur de la personne du Roy. 

N° 22. — M'osta nostre Précepteur. Le Sieur du 
Pont, qui fut nommé Précepteur de Gaston de 
France, Duc d'Orléans, Frère unique du Roy 
Louys XIII. 

N''23. — L'une des Maisons Royales. Fontaine- 
bleau, 011 la Cour estoit pour lors. 

N° 24. — Une grande Ville Marchande. La ville 
de Rouen. 

N" 25. — Albion. L'Angleterre, ainsi appellée. 

N" 26. — Chez un grand Seigneur. Un Milor des 
plus puissans dont le nom est anonyme. 

N° 27. — Ma belle Escoliere. La fille d'un Milor 
dont il rut aimé. 



REMARQUES ET OBSERVATIONS 

SUR LA DEUXIÈME PARTIE 

DU PAGE DISGRACIÉ 



N" I. — Cette superbe Ville d'Edimbourg. C'est 
la capitale du Royaume d'Escosse, prés laquelle est 
le fameux Château des Pucelles, autrefois l'Arsenal 
011 les Pietés et Danois avoient leurs magazins et 
munitions de guerre. 

N" 2. — En doublant les Orcades. Les grandes 
Isles en la partie septentrionale de l'Ecosse. 

L'image de mon premier Maître. Henry de Bour- 
bon Duc de Verneuil, etc. 

N° 3. — Cette jeune Armide. Il compare sa Mais- 
tresse à celle du fameux Renaud, qui s'appelloit 
Armide. 

N° 4. — Plemut. Plemut est une Ville et port 
d'Angleterre. 

N° 5. — Limerick. C'est une Ville d'Irlande. 

N° 6. — Graverine. Ville d'Angleterre, où le 
Page rencontra un François qui faisoit trafic de Ca- 
vales d'Angleterre, appelées Guilledines. 

N° 7. — Cette ville autrefois capitalle d'un petit 
Royaume. La Ville de Rouen, autrefois capitale du 
Royaume de Neustrie. 

N° 8. — Ormus. Cette Ville est la capitale de 
l'Arabie. 

N" 9. — Mon Oncle maternel. Jacques le Morbier 



Remarq_ues et Observations. 439 

deuxième du nom, Chevalier, Seigneur de Villiers, et 
le Morbier, fils de Milles le Morbier, et de Denise de 
S. Prés, Ayeule de l'Autbeur. Ce Gentil-bomme con- 
toit entre ses Ancestres Adam le Morbier Viceroy de 
Sicile, l'an 1272. Auquel temps il fut envoyé Ambas- 
sadeur extraordinaire par Charles II, pour complimen- 
ter le Prince Odoard, fils du Roy d'Angleterre, qui 
passoit avec sa famille au Royaume de Naples ; ainsi 
que l'a remarqué Dom Ferrante de la Mara, Duc de 
la Guardia, en son Histoire des Familles de Naples. 
Le mesme Seigneur de Villiers avoit aussi eu pour 
trisayeul Simonie Morbier Seigneur de Villiers, Hou- 
dan, et du Tour en Champagne, Gouverneur de 
Dreux, Prévost de Paris, et depuis, selon le Feron, 
Grand Maistre de France, renommé entre les Chefs 
de la faction Angloise et Bourguignonne. Il fut père 
de Jean le Morbier, Chevalier Seigneur dudit ViHiers 
le Morbier, lequel de son mariage avec Jeanne de 
Bretagne, laissa 

Jacques le Morbier premier du nom. Chevalier Sei- 
gneur de Villiers, le Morbier, Montigny, Voisins, etc. 
Marié avec Catherine de Brichanteau, dont Miles le 
Morbier, que nous avons dit, allié avec Denise de 
S. Prés, dont Jacques susdit père de 

Estienne le Moi4iier, second du nom. Chevalier, 
Seigneur de Villiers, le Morbier, Sangy, S. Lucien 
et autres lieux; lequel de son mariage avec Antoi- 
nette d'Illiers, a deux fils au service du Roy. Sa fille 
a épousé le Baron de S. Quentin en Normandie. Le 
mesme a eu pour sœur 

Geneviefve le Morbier, femme de Charles de le Co- 
cherel, Chevalier, Marquis de Bourdonné, Mareschal 
des Camps et Armées du Roy^ Gouverneur et Bailly 
de Montiort, cy-devant Gouverneur de la Bassée, de 
Vie, et de Mojenvic. Il a deux fils dans le service du 
Roy, et Judith de Cocherel sa fille aisnée, a esté 
mariée au marquis de Foulleuse Flavacourt, l'un des 
anciens Capitaines aux Gardes, et duquel les longs 



440 Le Page disgracié. 

services ont esté n'agueres recompensez par le Gou- 
vernement de Gravelines, 

N" 10. — Le chemin d'un S. Le chemin de S. 
Jacques, pèlerinage que l'on fait à l'Eglise de ce S. 
au Royaume de Galice, où l'Autheur souhaittoit 
d'aller, pour passer de là en Castille à la Cour du 
Roy Catholique, où estoit le Connestable Jean de 
Velasque son parent. 

N" II. — Cette célèbre Ville. La Ville de Poictiers. 

N" 12. — Cet honneste Gentil-homme. Il estoit 
neveu de Scevole de Sainte-Marthe. 

N" 13. — Le bon vieillard. Scevole de Sainte- 
Marthe, Gentil-homme des plus accomplis de son 
temps, et qui possedoit parfaitement les Langues et 
les Sciences, ^rand Poëte et grand Orateur tout 
ensemble; ainsi que font foy les Ouvrages qu'il a mis 
au jour. C'est de luy que sont issus ces deux lumières 
de l'Histoire Généalogique, Messieurs de Sainte- 
Marthe, si renommez entre les Escrivains de ce der- 
nier siècle; l'un desquels semble renaître en la 
personne de son fils aisné, à présent encore Historio- 
graphe du Roy. 

N*" 14. — Secrétaire d'un grand Seigneur. Ema- 
nuel Philbert des Prés dit de Savoye, Marquis de 
Villars, Seigneur du grand Pressigny en Touraine, 
fils de Melchior des Prez, Seigneur de.Montpezat, et 
de Henriette de Savoye, laquelle épousa en secondes 
Nopces Charles de Lorraine, Duc de Mayenne, Pair 
et grand Chambellan de France, Chevalier des Ordres 
du Roy, Gouverneur de Bourgongne, cy-devant Chef 
delà Ligue. 

W 15. — De me présenter à sa femme. Eleonore 
de Thomassin, veufve de Claude de Vergy, Comte 
de Chanplite, Gouverneur du Comté de Bourgongne, 
laquelle ne laissa point d'enfans de ce dernier mariage 
avec le Marquis de Villars. 

N" 1 6. — Une certaine Ville. La Ville de la Haye en 
Touraine, distante de sept lieues du Chasteau et Bourg 



Remarques et Observations. 441 

du grand Pressigny, où l'Autheur se fut divertir avec 
un des Officiers de Justice dudit lieu de Pressigny. 

N" 17. — Un jeune Prince de gentil (esprit). Ho- 
norât de la Baume, Comte de Suze, depuis Chevalier 
des Ordres du Roy, Gouverneur de Provence, et 
Vice-Admiral de France. De luy est issu Rostain de 
la Baume, Comte de Suze, Marquis de Bresieux ; 
lequel de son alliance avec Hypolite de la Croix Che- 
vrieres, a eu le Comte de Suze, aujourd'huy vivant, 
lequel a épousé la fille du Com.te de Merinville, Che- 
valier des Ordres du Roy, et Lieutenant de Roy en 
Provence. 

N" 18. — Un grand Prince auquel il estait allié. 
Henry de Lorraine, Duc de Mayenne, son frère uté- 
rin. Ce Prince l'attendoit à Bourdeaux. 

N" 19. — Cette fameuse Cité. La Ville de Bour- 
deaux posée sur la rivière de Garronne. 

N** 20. — Un Tombeau de pierre. Cette pierre est 
appelée Lunaire, et qui a cette qualité que dit l'Au- 
theur. On en voyoit une pareille qui sert de Tombeau 
au corps de S. Virgille, au Monastère des PP. Mi- 
nimes de la Ville d'Arles en Provence. 

N" 2 1 . — Comme il devint Secrétaire d'un grand 
Prince. Henry de Lorraine, Duc de Mayenne,, dont 
j'ay parlé cy-devant. Prince de grand cœur, et grand 
ennemy des Religionnaires, lequel avoit espousé Hen- 
riette de Gonzagues, fille puisnée du Prince Louys 
Duc de Mantouë, et d'Henriette de Cleves, Duchesse 
de Nevers et de Rethel. 

N" 22. — Cette orgueilleuse rivière. Le fleuve du 
Rosne, qui passe le long de la Ville de Lyon. 

N° 23 . — ïl passa en la Ville oii ce Prince comman- 
dait. A Bourdeaux, principale Ville de la Guyenne, 
dont le Duc de Mayenne estoit Gouverneur, et où le 
Roy passa. 

N" 24. — J'y fus mené par Hermire. Hercules de 
Crevant, Marquis de Humieres, premier Gentil-homme 
de la Chambre du Roy, fils de Louys de Crevant, 



442 Le Page disgracié. 

Vicomte de Brigueil, Chevalier des Ordres du Roy, 
Gouverneur de Compiegne et de Ham en Picardie ; et 
de Jacqueline d'Humieres. Ce Seigneur des plus 
accomplis de son temps, fut tué au Siège de Royan. 

N" 25. — De me jetter aux pieds du plus grand 
Prince. Le Roy Louys XIII, surnommé le Juste. 

N*' 26. — Un grand Prélat qui estait mon Oncle. 
Charles Miron, Evesque d'Angers, Oncle de l'Au- 
theur à la mode de Bretagne, n'estant que Cousin 
germain de sa mère Elisabeth Miron. 

N* 27. — Le jeune Alcide. Le Roy Louis XIII, 
marchant contre les Villes rebelles du Royaume, lors 
occupées par les Religionnaires, 

N" 28. — Il y en eut une qui l'ar resta quelques 
jours. Oii fut tué le marquis d'Ecry, allié de l'Autheur, 
à cause qu'il avoit épousé Anne le Fevre de Caumar- 
tin, fille de Louys, Garde des Sceaux de France, et 
de Marie Miron, sœur de l'Evesque d'Angers. 

N" 29. — // nous avoit laissé son image. Henry de 
Bossut, Marquis d'Ecry et de S. Scène, lequel comme 
son père fut tué au service du Roy à la reprise de la 
Ville de Roye, n'ayant encore que dix-sept ans ; son 
Gouverneur, Gentil-homme Gascon, Datte, fut blessé 
à mort au rencontre des voleurs que ce Seigneur ren- 
contra en Champagne deux ans avant cet accident. 

N" 30. — J avois un cadet dans le Régiment des 
Gardes. L'Autheur entre plusieurs frères avoit ce 
puisné Severin l'Hermite, que l'Evesque d'Angers 
désirant avancer dans l'épée, avoit fait mettre aux 
Gardes : ce Gentil-homme fut ensevely dans la mine 
de Royan, et ne resta plus de frères à l'Autheur que 
Jean Baptiste l'Hermite encore vivant, sous le nom du' 
Chevalier de l'Hermite. 

N" 3 1 . — Un des plus vaillans Seigneurs de l'Ar- 
mée. Le marquis de Boiiesse Pardaillan. 

N" 32. — Un de mes meilleurs amis. Le Marquis 
d'Humieres. 

Nostre Autheur en disant les obstacles qui l'empê- 



Remarclues et Observations. 443 

cherent de retourner prés de son premier Maistre, 
devoit parler de l'honneur que luy fit le Roy, de le 
donner à Monseigneur le Duc d'Orléans, son frère 
unique, que l'Autheur suivit depuis en Flandres et en 
Lorraine, où il commença de faire et mettre au jour 
toutes les Poésies qui luy ont acquis sa réputation 
entre les premiers de son temps. 



TABLE DES MATIERES 



Introduction vu 

Note sur cette nouvelle édition xl 

A Son Altesse Monseigneur Henri de Bourbon, duc de 
Verneuil i 

Le libraire au lecteur 5 

Privilège du Roy 7 

PREMIÈRE PARTIE 

CHAPITRE PREMIER 
Prélude du Page disgracié 9 

CHAPITRE II 
L'origine et naissance du Pa^^e disgracié 12 

CHAPITRE III 
L'enfance et l'élévation du Page disgracié 17 

CHAPITRE IV 

Comme le Page disgracié entre au service d'un grand 
Prince 20 

CHAPITRE V 

L'affinité qu'eut le Page disgracié avec un autre Page 
de la Maison, dont l'amitié lui fut préjudiciable. ... 24 

CHAPITRE VI 
Mort déplorable d'un des Maistres du Page disgracié.. 30 



446 Table des Matières, 

chapitre vii 

Comme le Page disgracié faisoit la Cour à son Maistre, 
qui estoit tombé malade d'une fièvre tierce 35 

CHAPITRE VIII 

D'une linote qui avoit cousîé dix pistoles au Maistre 
du Page disgracié, et qui ne sceut jamais sifler 41 

CHAPITRE IX 

La première connoissance que le Page fit avec un Es- 
colier débauché qui faisoit des vers 50 

CHAPITRE X 

De quelle sorte le Page disgracié fut recous des mains 
de son Précepteur 58 

CHAPITRE XI 

De la paix fourée qui fut faite entre le Page disgracié 
et son Précepteur 62 

CHAPITRE XII 

Comme le Page disgracié fut prié de donner son juge- 
ment sur une belle Ode 64 

CHAPITRE XIII 

Par quelle avanture le Page disgracié donna procura- 
tion à un autre pour recevoir la discipline au lieu 
de luy 67 

CHAPITRE XIV ' 

Comme le Page disgracié fut pris pour un Magicien. . . 71 

CHAPITRE XV 

Comme le Page disgracié donna six coups d'espée à 
un Cuisinier qui luy fit peur, et quelle fut sa pre- 
mière fuite 76 

CHAPITRE XVI 

Seconde fuite du Page disgracié, pour avoir mis l'es- 
pée à la main parmy les Gardes du Prince 80 



Table des Matières. 447 
chapitre xvii 

L'estrange rencontre que fit le Page disgracié dans une 
meschante hostelerie 85 

CHAPITRE XVIll 

Comme le Page disgracié fit connoissance avec un 
homme qui avoit la pierre philosophale 91 

CHAPITRE XIX 

Comme le Page disgracié gousta de ce que le Philoso- 
phe nommoit Médecine universelle, et quelle fut leur 
séparation 98 

CHAPITRE XX 

La séparation du Page disgracié, et du Philosophe, et 
par quel moyen le Page passa la Mer 104 

CHAPITRE XXI 

Comme le Page disgracié, après une tempeste, mit en 
pratique une poudre que le Philosophe luy avoit 
donnée, et quel effet elle produisit 108 

CHAPITRE XXII 

L'arrivée du Page disgracié à Londres, et la mauvaise 
fortune qu'il eut chez un Marchand m 

CHAPITRE XXIII 

Comme le Page disgracié sortit du logis du Marchand, 
et de quelle sorte il fut servy par un Maistre d'Hos- 
tel de ses amis 118 

CHAPITRE XXIV 

De quelle manière le Page disgracié fut fait esclave 
d'une grande Dame 121 

CHAPITRE XXV 

Comme le Page disgracié et le Maître d'Hostel se sé- 
parèrent 126 

CHAPITRE XXVI 
Les premières amours du Page disgracié 128 



448 Table des Matières. 



CHAPITRE XXVII 

Quelle fut la première preuve d'affection que le Page 
disgracié receut de sa Maijlresse 133 

CHAPITRE XXVIII 

Comme le Page disgracié fut en confidence avec la Fa- 
vorite de sa Maîtresse 138 

CHAPITRE XXIX 

Par quelle innocente occasion le Page disgracié s'attira 
la haine d'un Escuyer de la maison qui estoit secrè- 
tement amoureux de sa Maistresse 142 

CHAPITRE XXX 

Seconde jalousie de la Maistresse du Page disgracié, et 
l'invention qu'il trouva pour n'estre pas soupçonné 
d'amour, surpris en pleurant auprès d'elle 144 

CHAPITRE XXXI 

Suite de la jalousie de la Maistresse du Page disgracié, 
et quel progrez cela fit faire à son amour 149 

CHAPITRE XXXII 

Comme le Page disgracié fut empoisonné 1^8 

CHAPITRE XXXIII 

Le partement du Page disgracié avec sa Maistresse, et 
comme il receut une lettre de sa cousine 1G2 

CHAPITRE XXXIV: 

Les Présents que le Page disgracié receut de la part 
de sa Maistresse, ainsi qu'ils faisoient voyage en- 
semble 167 

CHAPITRE XXXV 

D'une favorable nuict où le Page disgracié receut 
d'autres gages de l'affection de sa Maistresse 172 

CHAPITRE XXXVI 

Le séjour que fit le Page disgracié en la maison de sa 
Maistresse, et quelle estoit l'habileté de sa Favorite, 176 



Table des Matières. 449 

chapitre xxxvii 

Le procédé qu'eut le Page disgracié avec l'Escuyer de 
la maison 179 

CHAPITRE XXXVIIf 

Des Félicitez nouvelles du Page disgracié, et du sage 
avis qu'on luy donna 187 

CHAPITRE XXXIX 

Les generositez amoureuses de la Maîtresse du Page . . 190 

CHAPITRE XL 

De l'ordre que le Page disgracié donna pour avoir des 
nouvelles du Philosophe, et comme il fut empoisonné 
dans une omelette sucrée 194 

CHAPITRE XLI 

Comme le Page disgracié faillit d'être assassiné dans sa 
chambre, et de la prison oii il fut renfermé 199 

CHAPITRE XLII 

Comme la mère de la Maistresse du Page disgracié 
agit contre luy, au lieu de travailler à faire punir 
ses assassins 203 

CHAPITRE XLIII 

De quelle sorte on travailloit au procez du Page dis- 
gracié, et comment la Favorite de sa Maistresse le 
vint visiter 207 

. CHAPITRE XLIV 

Les consolations que le Page disgracié receut durant 
sa captivité 212 

CHAPITRE XLV 

Suite du Procez du Page disgracié et comme sa prison 
fut changée 214 

CHAPITRE XLVI 

De quelle sorte Lidame vint retirer le Page disgracié 
de prison r a 19 

Le Page disgracié. 29 



450 Table des Matières. 

DEUXIÈME PARTIE 

CHAPITRE PREMIER 

Comme le Page diigracié coucha deux nuicts sur un 
arbre d'une Forest 22 j 

CHAPITRE II 

Des nouvelles que receut le Page, et comment il alla 
trouver la Tante de Lidame qui demeuroit à Edim- 
bourg 229 

CHAPITRE III 

Comme la Tante de Lidame dépescha un Messager à sa 
mère pour aviser avec elle comment on feroit sau- 
ver le Page disgracié 234 

CHAPITRE IV 

Comme le Page s'embarqua dans un navire Marchand 
qui s'alloit charger de poisson aux costes de Nor- 
vegue 238 

CHAPITRE V 

Le voyage que fit le Page disgracié dans la Norvegue. 242 

CHAPITRE VI 

De la rencontre que fit le Page d'un jeune Seigneur 
d'Escosse 24 5 

CHAPITRE VII 

Histoire de deux illustres Amans 247 

CHAPITRE VIII 
Autre histoire Escossoise ijo 

CHAPITRE IX 
Comme le Page change de vaisseau 253 

CHAPITRE X 

L'arrivée du Page à Plemout, et le peu de séjour qu'il 
fit à Londres 2 j $ 



Table des Matières. 451 
chapitre xi 

Comme le Page disgracié fut pris pour duppe 257 

CHAPITRE XII 

Quelle rencontre fit le Page en une fameuse hostellerie 
d'un Avare libéral 267 

CHAPITRE XIII 

Extravagance de l'Avare libéral 271 

CHAPITRE XIV 

Faste de l'Avare libéral, et quelle atteinte on luy 
donna 27 5 

C... ITRE XV 

Comme le Page disgracié fit des Vers dans une 
Abbaye 277 

CHAPITRE XVI 

Comme le Page disgracié logea chez un de ses parens. 280 

CHAPITRE XVII 

Comme le Page disgracié fit connoissance avec la fille 
de son hoste 282 

CHAPITRE XVIII 

Nouvelles disgrâces du Page 286 

CHAPITRE XiX 

Desespoirs et misères du Page 288 

CHAPITRE XX 

Comme le Page servit un Maistre chez lequel il tomba 
malade 293 

CHAPITRE XXI 

Du second Maistre du Page, qui esloit un des grands 
personnages de son temps 296 

CHAPITRE XXII 

Par quelle adresse le Page fut fait Secrétaire d'un 
grand Seigneur 302 



4^2 Table des Matières, 

chapitre xxiii 

Quel estoit un Nain qui servoit d'Espion à la Dame du 
Chasteau 30$ 

CHAPITRE XXIV 

Rapport du Nain qui dépleut au Page 308 

CHAPITRE XXV 
Duel du Nain et du Cocq-d'Inde 311 

CHAPITRE XXVI 

Comme trois Perdrix furent reprises dans les chausses 
du Nain 314 

CHAPITRE XXVII 

Comme la Dame du Chasteau maltraittoit le Secrétaire 
de son mary pour venger la honte du Nain 320 

CHAPITRE XXVIII 

Comme le nouveau Secrétaire secoua le joug de la 
tyrannie de sa Maistresse 522 

CHAPITRE XXIX 

D'une farce dont un Jardinier voulut estre 324 

CHAPITRE XXX 

D'une meute de Mastins qui fut laissée en gage dans 
une hostellerie 327 

CHAPITRE XXXI 

De quelle sorte Gelase fit rompre une jambe à Mai- 
grelin 332 

CHAPITRE XXXII 

D'une Boulangère qui crût devoir estre pendue pour 
avoir brûlé des cerises 334 

CHAPITRE XXXIII 

Du Chat qui avoit mangé le Moineau d'une Demoiselle 
de la maison 339 



Table des Matières. 4^5 

chapitre xxxiv 

Quelle punition receurent le Page et la Demoiselle. 342 
CHAPITRE XXXV 

Petite vengeance du Page 34S 

CHAPITRE XXXVI 

Ambassade du Page vers un vieux Cavalier grotes- 
que, et quelle réception on luy fit 347 

CHAPITRE XXXVII 

Départ du Page, et la société qu'il eut avec d'illustres 
Escoliers 3 ^ <^ 

CHAPITRE XXXVIII 

Comme un Escolier de bon lieu fut tué par des 

paysans 3^° 

CHAPITRE XXXIX 

La revanche des Escoliers 365 

CHAPITRE XL 
Comme le Page devint Secrétaire d'un grand Prince. . }6S 

CHAPITRE XL! 

D'un Singe qui donna aux passans tout l'argent dont 
on devoit payer la cavalerie d'un Prince 37 1 

CHAPITRE XLU 

Gentillesse d'un Cavalier qui fit connoissance avec le 
Page 376 

CHAPITRE XLIII 
Par quelle invention la Montagne fut pris pour dupe. 380 

CHAPITRE XLIV 
D'une malice que fit la Montagne 381 

CHAPITRE XLV 
Comme le Page disgracié courut fortune d'estre noyé. 383 



454 Table des Matières, 

chapitre xlvi 

Querelle du Page pour avoir soutenu l'honneur du 
Tasse qu'un jeune Escolier rabaissoit 387 

CHAPITRE XLVII 
Retour du Page à la Cour 391 

CHAPITRE XLViil 

Comme un grand traversa la fortune du Page 395 

CHAPITRE XLIX 

Le Page suit un grand Monarque à la guerre, et void 
mourir un Seigneur de ses alliez 397 

CHAPITRE L 
Avanture du Page dans une surprise de maison 400 

CHAPITRE LI 
Quel fut le butin de la maison surprise 40b 

CHAPITRE LU 

Effets de la guerre et mort d'un illustre Seigneur des 
amis du Page 408 

CHAPITRE LUI 

Maladie du Page 411 

CHAPITRi. LIV 
Histoire de deux malades frénétiques 41$ 

CHAPITRE LV 

La guerison du Page, et les Vers qu'il fit pour payer 
son hostesse 4^8 

Remarques et observations 42 S 



FIN DE LA TABLE DES MATIERES. 



B!Bl!OTHt:CA 



PARIS 

TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET C»« 

Rue Garancière, 8. 





3 3900 3 0228^5^i4b 



CE PQ 1133 

•B5T75 1898 

CÛO TRISTAN L'HE PAGE OISGR 

ACC# 134494B